LIVRE PREMIER
dait si cette Apparition ressemblait à quelqu'une des dames qu'elle voyait, soit dans la rue, soit à l'église, à quelqu'une des personnes célèbres dans le pays pour leur beauté éclatante, elle secouait la tête et souriait doucement.
— Rien de tout cela n'en donne une idée, disaitelle. Elle est d'une beauté qu'il est impossible d'exprimer.
Elle désirait donc la revoir. Les autres enfants étaient partagées entre la peur et la curiosité.
Le dimanche, le soleil s'était levé radieux et il faisait un temps magnifique. Il y a souvent dans les vallées pyrénéennes de ces jours de printemps, tièdes et doux, égarés dans la saison d'hiver.
En revenant de la Messe, Bernadette pria sa sœur Marie, Jeanne et deux ou trois autres enfants, d'insister auprès de sa mère pour qu'elle levât sa défense et leur permît de retourner aux Roches Massabielle.
— Peut-être est-ce quelque chose de méchant? disaient les enfants.
Bernadette répondait qu'elle ne le croyait pas, qu'elle n'avait jamais vu une physionomie si merveilleusement bonne.
— En tout cas, reprenaient les petites filles, qui, plus instruites que la pauvre bergère de Bartrès, savaient un peu de catéchisme ; en tout cas, il faut lui jeter de l'eau bénite. Si c'est le diable, il s'en ira. Tu lui diras : « Si vous venez de la part de Dieu, approchez; si vous venez du démon, allez-vous-en. )>
Ce n'était point tout à fait la formule précise des
exorcismes; mais, en vérité, les petites théologiennes de Lourdes raisonnaient, en cette affaire, s vec autant de prudence et de justesse qu'aurait pu le faire un Docteur en Sorbonne.
Tl fut donc décidé, dans ce concile enfantin, que l'on emporterait de l'eau bénite. Une certaine appréhension était d'ailleurs venue à Bernadette elle-même à la suite de ces causeries.
Restait à obtenir la permission.
Les enfants toutes réunies la demandèrent après le repas de midi. La mère Soubirous voulut d'abord maintenir sa défense, alléguant que le Gave longeait et baignait les Roches Massabielle, qu'il y aurait peut-être du danger, que l'heure des Vêpres était proche et qu'il ne fallait pas s'exposer à les manquer, que c'étaient là des enfantillages, etc. Mais on connaît à quel point d'insistance et de pression irrésistible peut s'élever une légion d'enfants. Toutes promirent d'être prudentes , d'être expéditives , d'être sages, et la mère finit par céder.
Le petit groupe se rend à l'église et y prie quelques instants. Une des compagnes de Bernadette avait apporté une bouteille d'un demi-litre : on la remplit d*eau bénite.
Arrivées à la Grotte, rien ne se manifesta tout d'abord.
— Prions, dit Bernadette, et récitons le chapelet.
Voilà les enfants qui s'agenouillent et qui commencent, chacune à part soi, la récitation du Rosaire.
Tout à coup le visage de Bernadette paraît se transfigurer et se transfigure en effet. Une émotion extraordinaire se peint dans tous ses traits ; son regard, plus brillant, semble aspirer une lumière divine.