LIVRE DEUXIÈME
entendre ce que nul autour d'elle ne voyait ni n'entendait, les philosophes du pays, nourris à la prose puissante des journaux, avaient beau jeu contre la Superstition :
— Cette enfant n'a pas même l'âge de prêter serment; on l'écouterait à peine devant un tribunal, déposant sur un fait insignifiant : et on veut la croire quand il s'agit d'un événement impossible, d'une Apparition?... N'est-il pas évident que c'est une comédie, ourdie dans quelque intérêt d'argent par la famille ou par le parti-prêtre? Il suffit de deux yeux clairvoyants pour percer à jour cette misérable intrigue. Le premier venu d'entre nous n'en aurait pas pour dix minutes.
Quelques-uns de ceux qui tenaient ce langage voulurent voir Bernadette, l'interroger, assister à ses extases. Les réponses de l'enfant furent simples, naturelles, sans aucune contradiction, faites avec un accent de vérité auquel il était impossible de se méprendre, et qui portait dans les esprits les plus prévenus la conviction de son entière sincérité. Quant aux extases, ceux qui avaient vu à Paris les grandes actrices de notre temps, déclarèrent que l'art ne pouvait aller jusque là. Le thème de la comédie ne tint pas vingt- quatre heures devant l'évidence.
Les savants, ceux qui avaient laissé d'abord les philosophes trancher la question, prirent en ce moment le haut du pavé.
— Nous connaissons parfaitement cet état, déclarèrent-ils. Rien n'est plus naturel. Cette petite fille est sincère dans ses réponses, parfaitement sincère; mais elle est hallucinée : elle croit voir et ne voit pas, elle croit entendre et n'entend pas. Quant à ses extases, également sincères de sa part, elles ne relèvent ni de
la comédie ni de l'art, qui seraient impuissants à produire de tels résultats; elles relèvent de la Médecine. La fille Soubirous est atteinte d'une maladie : elle est cataleptique. Un dérangement du cerveau, compliqué d'un trouble musculaire et nerveux, voilà toute l'explication des phénomènes dont le populaire fait tant de bruit. Rien n'est plus simple.
La petite feuille hebdomadaire de la localité, le Lavedan, journal avancé qui paraissait habituellement en retard, différa son tirage d'un jour ou de deux pour parler de cet événement, et, dans un article aussi hostile qu'il sut le faire, il résuma les hautes considérations de philosophie et de médecine élaborées par les fortes têtes de l'endroit. Dès ce moment, c'est-à-dire dès le vendredi soir ou le samedi, le thème de la comédie était déjà abandonné devant la clarté des faits, et Messieurs de la Libre Pensée n'y revinrent plus, comme on peut le constater par tous les journaux d'alors.
Conformément à la tradition universelle de la Haute Critique en matière de religion, le bon rédacteur du Lavedan commençait par calomnier un peu et par insinuer que Bernadette et ses compagnes étaient des voleuses :
(( Trois enfants en bas âge étaient allées ramasser « des branches d'arbres, débris d'une coupe faite aux a portes de la ville. Ces filles, se voyant surprises par (( le propriétaire, s'enfuirent à toutes jambes dans « l'une des grottes qui avoisinent le chemin de la (( forêt de Lourdes*. »
\ . Le Lavedan du 1 8 février 1 858. Malgré la date, ce numéro ne parut en réalité que le i 9 au soir, ou le 20, ainsi que le prouvent, dans le texte, les faits eux-mêmes, et aux annonce5,"uu extrait d'un jugement postérieur à la date du journal.