LIVRE DEUXIEME
rable occasion de porter un rude coup à la prétendue autorité de toutes les Visions du passé , surtout s'il parvenait à découvrir et à montrer que le Clergé, qui s'abstenait si soigneusement dans cette affaire, la dirigeait ou l'exploitait secrètement.
A supposer que Dieu ne fût pour rien dans cet événement et que les hommes y fussent pour le tout, le raisonnement de Jacomet était excellent.
A supposer, au contraire, que Dieu y fût pour le tout et les hommes pour rien, le malheureux Gommisaire de Police s'engageait en ce moment dans la voie la plus funeste.
Dans ces dispositions d'esprit, M. Jacomet avait, dès les premiers jours, fait surveiller avec soin toutes les démarches de Bernadette, pour voir s'il ne surprendrait pas quelque communication mystérieuse entre la Voyante et tel ou tel membre du Clergé, soit de Lourdes, soit des environs. Il avait même, paraît-il, poussé le zèle de ses fonctions jusqu'à placer dans l'église une créature à lui pour avoir l'œil sur le con- Icssionnal. Mais les enfants du catéchisme se confessaient à tour de rôle toutes les quinzaines ou tous les mois, et le tour de Bernadette n'était pas encore venu durant ces jours-là. Tous ces consciencieux efforts n'avaient amené la découverte d'aucune complicité dans les actes de fourberie qu'il attribuait à Bernadette . Il en conclut qu'elle agissait probablement seule, sans cependant renoncer tout à fait à ses soupçons : car le véritable homme de police soupçonne toujours, même sans preuves; c'est ce qui constitue son type particulier et son génie propre.
Lorsque Bernadette entra, il arrêta un instant sur f lift ses yeux perçants et aigus, qu'il eut Tart mer-
1î NOTRE-DAME DE LOURDÈâ.
veilleux d'imprégner tout à coup de bonhomie et d'abandon. Lui, qui avait habituellement le verbe haut avec tout le monde, il se montra plus que poli avec la pauvre fille du meunier Soubirous ; il fut doux et insinuant. 11 la fit asseoir et prit, pour l'interroger, l'air bienveillant d'un véritable ami \
— Il paraît que tu vois une belle Dame à la Grotte de Massabielle, ma bonne petite? Raconte-moi tout.
Comme il venait de dire ces mots, la porte de la salle s'était ouverte doucement et quelqu'un était entré. C'était M. Estrade, Receveur des Contributions indirectes, un des hommes considérables de Lourdes et l'un des plus intelligents. Ce fonctionnaire occupait une partie de la maison où demeurait M. Jacomet; et averti, par la rumeur de la foule, de l'arrivée de Bernadette chez le Commissaire, il avait eu la trèsnaturelle curiosité d'assister à l'interrogatoire. 11 partageait d'ailleurs, au sujet des Apparitions, les idées de Jacomet, et il croyait, comme lui, à une fourberie de l'enfant. 11 haussait les épaules quand on lui donnait toute autre explication. Il jugeait ces choses tellement absurdes qu'il n'avait pas même daigné aller à la Grotte regarder les scènes étranges que l'on racontait. Ce philosophe s'assit un peu à l'écart, après avoir
H . Nous ne pouvons évidemment, après que dix ans écoulég ont passé sur la mémoire des témoins de cette histoire, garantir les termes exacts de ce dialogue et de quelques autres que l'on trouvera dans le cours de ce récit. Nous en donnons le sens et la physionomie générale, tout en essayant, grâce aux innombrables pièces que nous avons en main, documents imprimés ou manuscrits, relations diverses écrites à l'époque, correspondances officielles, lettres particulières, etc., d'en reconstituer autant que possible la forme memcj l'originalité prc mière et la vie.