LIVRE DEUXIÈME
s'attendait à tout instant à voir le visage de l'enfant rayonner et marquer, par sa splendeur, que l'Être surhumain était debout devant elle.
Un temps très-long se passa ainsi.
Bernadette priait avec ferveur, mais rien dans ses traits immobiles ne s'éclairait du divin reflet. La Vision merveilleuse ne se montra point à ses yeux, et l'enfant implora sans être exaucée la réalisation de ses espérances. Le Ciel parut l'abandonner comme la terre et demeurer aussi dur à sa prière et à ses larmes que les roches de marbre devant lesquelles ses genoux étaient ployés.
De toutes les épreuves auxquelles elle était soumise depuis la veille, «elle-là était la plus cruelle, et ce fut là l'amertume des amertumes.
— Pourquoi avez-vous disparu? disait l'enfant. Et pourquoi m'abandonnez-vous?
L'Être merveilleux lui-même semblait en effet la repousser aussi, et, en cessant de se manifester, donner raison aux contradicteurs et laisser le champ libre à ses ennemis.
La foule déconcertée interrogea Bernadette. Mille questions lui étaient poséespar ceux qui l'entouraient.
— Aujourd'hui, répondait l'enfant, les yeux rouges de larmes, la « Dame » ne m'est point apparue. Je n'ai rien vu.
— Tu dois comprendre maintenant, ma pauvre petite, que c'était une illusion et qu'il n'y a jamais rien eu : tu avais des lubies, disaient les uns.
— En effet, ajoutaient les autres, pourquoi, si la « Dame )> est apparue hier, n'apparaîtrait-elle pas aujourd'hui?
— Les autres jours, je l'ai vue comme je vous vois, disait l'enfant; et nous nous parlions, Elle et moi. Mais
aujourd'hui. Elle n'y est plus, et je ne sais pas pourquoi.
- Bah! reprenait un sceptique, le Commissaire de
Police a fait son effet, et vous verrez que tout est fini :
De par le Roi défense à Dieu De faire miracle en ce lieu.
Les croyants qui se trouvaient là étaient troublés en leur cœur et ne savaient que dire.
Quant à Bernadette, sûre d'elle-même et sûre du passé, le doute ne l'effleura même pas. Mais elle était dans une tristesse profonde, et, en rentrant au logis paternel, elle versait des larmes et priait.
Elle attribuait l'absence de l'Apparition à quelque mécontement. « Aurais-je fait quelque faute? » se demandait-elle. Mais sa conscience ne lui répondait par aucun reproche. Son élan vers la Vision divine, qu'elle brûlait de contempler encore , redoublait cependant de ferveur. Elle cherchait en son âme naive comment elle ferait pour la revoir, et elle ne le savait. Elle se sentait impuissante à évoquer cette Beauté sans tache qui lui était apparue, et elle pleurait, le cœur tourné en haut, ne sachant pas que pleurer, c'est prier.
Au fond, tout à fait au fond de son âme endolorie, persistait toutefois une secrète espérance ; et quelques rayons de joie, perçant çà et là tous ces nuages sombres,passaient par instants sur son cœur et affermissaient sa foi à la divine Apparition, qu'elle aimait toujours et en laquelle elle croyait, bien qu'elle ne la vît plus. Et pourtant, sans aucun doute, la pauvre et ignorante enfant ne savait pas et ne pouvait savoir le sens des paroles que l'on chantait en ce moment à i'Épître de la Messe : « Vous vous réjouirez en Dieu, « s'il est nécessaire que par diverses épreuves vous « soyez attristés, afin que, ainsi raffermie, votre foi.