LIVRE TROISIÈME
— Ce n'est pas yous qui m'avez guéri, répond ayec notion le carrier; c'est la sainte Vierge de la Grotte.
L'homme de la science humaine haussa les épaules :
— Que Bernadette ait des extases inexplicables, cela est sûr : car je l'ai vérifié avec une infatigable attention. Mais que l'eau, jaiUie à la Grotte par je ne sais quelle cause inconnue, guérisse subitement des maux incurables, ce n'est pas possible.
Cela disant, il tire un agenda de sa poche et écrit quelques mots au crayon.
Puis, d'une main, il ferme l'œil gauche de Bour-riette , c'est-à-dire l'œil valide par où ce dernier pouvait voir, et présente à l'œil droit , qu'il savait entièrement privé de la vue , la petite phrase qu'il venait d'écrire.
— Si vous pouvez lire ceci, je vous croirai, dit d'un air triomphant l'éminent docteur, qui se sentait fort de sa grande science et de sa profonde expérience médicale.
Les gens qui se promenaient sur la place s'étaient groupés autour d'eux.
Bourriette, de son œil naguère mort, regarde ce papier, et il lit aussitôt, à haute voix et sans la moindre hésitation :
« Bourriette a une amaurose incurable, et il ne « guérira jamais. >/
La foudre tombant aux pieds du savant médecin ne l'eût pas plus stupéfait que la voix de Bourriette lisant ainsi, paisiblement et sans effort, l'unique ligne d'une écriture fine, tracée légèrement au crayon sur une page de l'agenda,
M. le docteur Dozous était plus qu'un homme de science, c'était un homme de conscience. 11 reconnut franchement et proclama sans hésiter, dans cette
guérison soudaine d'un mal incurable, l'action d'une puissance supérieure.
— Je ne puis le nier, disait-il, c'est un Miracle, un vrai Miracle , n'en déplaise à moi-même et à mes confrères de la Faculté. Gela me renverse ; mais il faut bien se soumettre à la loi impérieuse d'un fait si évident et si en dehors de tout ce que peut la pauvre science humaine.
M. le docteur Vergez, de Tarbes, professeur agrégé de la Faculté de Montpellier , médecin des eaux de Baréges , appelé à se prononcer sur cet événement , ne put s'empêcher d'y voir également, de la façon la plus indéniable, le caractère surnaturel *.
Nous l'avons dit, l'état de Bourriette était notoire depuis vingt ans, et ce pauvre homme était connu de presque tout le monde. La guérison merveilleuse n'avait d'ailleurs fait disparaître ni les traces profondes, ni les cicatrices de son terrible mal, de sorte que chacun pouvait vérifier le Miracle qui venait de s'accomplir. Le carrier, presque fou de joie, en racontait les détails à qui voulait l'entendre.
Il n'était pas le seul à faire éclater ainsi le témoignage d'un bonheur inespéré et l'expression de la reconnaissance. Des faits de même nature s'étaient produits dans d'autres maisons de la ville. Plusieurs personnes de Lourdes, Marie Daube , Bernarde Soubie, Fabien Baron, avaient tout à coup quitté le lit de douleur où les retenaient, depuis des années, diverses maladies réputées incurables , et ils procla-
4 . Les conclusions écrites de ces deux médecins, tous deux encore vivants ainsi que Louis Bourriette, furent consignées par eux dans deux rapports détaillés et isolés l'un de l'autre, qui leur furent demandés plus tard par la Commission épiscopale chargée d'examiner les événements de Lourdes.