LIVRE TROISIEME
que l'avait été le génie policier de M. Jacomet. Le Procureur impérial , suivi de son Substitut, s'était déjà prononcé depuis plusieurs jours, et rien ne pouvait ébranler la fermeté de son esprit. Il déplorait l'envahissement du fanatisme , et il était résolu à faire énergiquement son devoir. Par je ne sais quelle circonstance , bien étrange en un pareil concours de monde, aucun désordre ne se produisait cependant, et le zèle louable de M. le Procureur impérial était condamné à une complète inaction et à une attitude expectante. Au milieu de ce vaste mouvement d'hommes et d'idées qui mettait en émoi tout le pays, il semble qu'une main invisible protégeât ces foules innombrables et les empêchât de donner, même innocemment , un prétexte à l'immixtion violente des gens de la Justice, de la Police ou de l'Administration. Qu'ils le voulussent ou non, ces personnages redoutables avaient pour un temps les mains liées , et elles ne devaient être déliées qu'au moment où la mystérieuse Apparition de la Grotte aurait achevé son œuvre. Elles pouvaient donc venir en toute sécurité, ces multitudes, si immenses à l'œil du corps qui les voyait accourir de tous les côtés de l'horizon , si petites à l'œil de l'esprit qui les compare aux millions d'hommes que l'avenir devait amener là en pèlerinage. Une égide invisible défendait de tout péril ces premiers témoins appelés par la ^'ierge : Nolite timere^ pusillus grex.
Les ennemis de la Superstition firent les plus instantes démarches auprès du Maire de Lourdes . pour le décider à interdire par un Arrêté tout accès aux Hoches Massabielle, lesquelles faisaient partie d'un terrain appartenant à la commune. Un tel Arrêté^
HO NOTRt-DAME DE LOURDES.
pensaient-ils, serait inévitablement violé par la passion populaire, donnerait lieu à des procès-verbaux sans nombre : il y aurait des résistances, on opérerait des arrestations; et, une fois entrée dans l'affaire. l'Autorité judiciaire , policière et administrative , aurait aisément raison de tout , car elle aurait pour la soutenir toutes les forces de l'État.
M. Lacadé, Maire de Lourdes, était un très-honnête et très-excellent homme , jouissant de la considération publique et la méritant. Chacun dans la ville de Lourdes rendait justice à ses rares qualités personnelles ; et ses ennemis ou ses jaloux, dans leurs propos les plus excessifs, ne lui reprochaient qu'une certaine timidité à prendre, entre les partis extrêmes, une attitude tranchée , et un peu trop d'attachement à ses fonctions de Maire, qu'il remplissait d'ailleurs, au dire de tous, avec une réelle supériorité.
11 se refusa à prendre l'Arrêté qu'on sollicitait de lui.
— Je ne sais, au miheu de tant de clameurs, où est la vérité, répondait-il , et je n'ai à prononcer ni pour ni contre. Je laisse faire tant qu'il n'y a pas de désordre. C'est à l'Évêque à trancher la question religieuse ; c'est au Préfet à décider les mesures qui ressortent de l'Administration. Pour moi, je veux, autant que possible , rester en dehors de tout cela, et je n'agirai, comme Maire, que sur l'ordre exprès du Préfet.
Tel fut, sinon le texte, du moins le sens de sa réponse aux obsessions dont il était l'objet de la pari des bons philosophes de ce pays , semblables en cela, vis-à-vis dés croyances chrétiennes , aux philosophes de tous les temps et de tous les pays. La prétendue liberté de penser tolère rarement la liberté de croire.