LIVRE QUATRIÈME
pat. Lorsque , douze ans auparavant , le siège de Tarbes était devenu vacant par la mort de Mgr Double, le nom de M. l'abbé Laurence se trouva dans toutes les bouches. Un grand nombre s'émurent du même désir et de la même espérance, et signèrent une pétition pour demander la nomination de M. Laurence au siège de Tarbes. L'Évêque, comme cela était arrivé souvent dans la primitive Eglise, fut ainsi désigné et porté par le suffrage à ce rang éminent. Raconter ces choses, c'est dire que Mgr Laurence et son Clergé formaient, ce qui devrait être partout et toujours, une grande famille chrétienne.
Toute la chaleur de cette natura s'était concentrée dans ce cœur paternel et excellent qui s'était fait tout à tous. Par un contraste qui n'était point une opposition, la tête était froide et soumettait toutes choses à l'examen d'une impassible raison. L'intelligence du Prélat, bien que naturellement ouverte sur tous les horizons de l'esprit, avait une tendance essentiellement pratique. Personne moins que lui n'était accessible aux illusions de l'imagination et aux entraînements d'un enthousiasme irréfléchi. 11 se défiait des natures ardentes et exagérées. Pour le convaincre, les arguments passionnés étaient inutiles. Si le sentiment dirigeait son cœur, la raison seule était la loi de son intelligence.
L'Evêque, avant d'agir, pesait avec un soin extrême, non-seulement ses actes en eux-mêmes, mais aussi toutes leurs conséquences. De là parfois une certaine lenteur à se prononcer dans les affaires graves, lenteur ayant pour principe, non point sans doute l'indécision du caractère, mais la sagesse de l'esprit, qui voulait se rendre compte et se déterminer en pleine connaissance de cause. Sachant d'ailleurs que la vé-
rite est éternelle et que son jour arrive infailliblement, il a\ait cette vertu, l'une des plus rares qui soient au monde : la patience. Mgr Laurence savait attendre.
Doué d'une rare sagacité d'observation, Mgr Laurence connaissait les hommes et possédait à un haut degré l'art difficile de Içs manier et de les conduire. A moins que la Religion ne fût en jeu et qu'une cause particulière n'exigeât un éclat, il évitait avec soin les froissements, les désaccords et les conflits : car il savait que faire des ennemis à l'Evêque, c'était, suivant lapente ordinaire du cœur humain, faire des ennemis à l'Épiscopat et à la Religion. Sa prudence était extrême. Ayant, dans toute l'étendue d'un diocèse, à diriger la barque de Pierre, il était plein du sentiment de sa responsabilité. Attentif à l'état de la mer et au souffle du vent, il regardait souvent au fond de l'eau et était soigneux à éviter les écueils,
Administrateur remarquable, homme d'ordre et do discipline, réunissant en sa personne la simplicité de l'apôtre et la prudence du diplomate, il avait été de tout temps, depuis le règne de Louis-Philippe jusqu'au second Empire, tenu en très-haute appréciation par les divers gouvernements qui s'étaient succédé. Quand Mgr Laurence demandait une chose, on savait à l'avance, dans les régions du pouvoir, que cette chose était certainement juste et très-probablement nécessaire, et on ne la refusait jamais.
G*est ainsi que depuis longtemps, dans ce diocèse pyrénéen, l'Autorité spirituelle et l'Autorité temporelle vivaient dans le plus parfait accord, lorsque survinrent, à Lourdes, les événements miraculeux qui iont l'objet de cette histoire.
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M. Tabbé Peyramale exposa à l'Évêque les faits surprenants dont k Grotte de Massabielle et la ville de Lourdes étaient le théâtre depuis bientôt trois semaines. Il raconta les extases et les visions de Bernadette, les paroles de l'Apparition, le jaillissement de la Source, les guérisons soudaines, l'émotion universelle.
Son récit très-animé, très-pittoresque sans doute et dont nous voudrions bien avoir le texte, devait frapper l'esprit de Sa Grandeur, mais ne pouvait entraîner une conviction immédiate.
Habitué à voir la vérité descendre hiérarchiquement des hauteurs du Vatican, Mgr Laurence était peu disposé à recevoir et à accepter sans mûr examen un message céleste apporté tout à coup, en dehors des règles ordinaires, par une petite paysanne illettrée.
Il était trop versé cependant dans tout ce qui touche h l'histoire de l'Église, pour opposer une négation abolue àun fait qui avait, après tout, des analogues dans les annales séculaires du Catholicisme; mais il était en même temps trop tourné vers la pratique pour ne pas être difficile à convaincre. Les Évêques sont les successeurs des Apôtres. Mgr Laurence était un apôtre et un saint apôtre: c'était saint Thomas. Il voulait voir avant de croire; et cela était heureux : car, lorsque l'Évêque croyait, tout le monde savait qu'on pouvait croire en toute sécurité avec lui, et que la preuve avait dû être faite avec la dernière clarté.
De la plupart des faits qu'il racontait, M. le Curé de Lourdes n'avait pas été le témoin direct ; et, à cause de
ia réserve qu'il avait imposée au Clergé, il n'avait à invoquer devant Sa Grandeur que des déclarations de tierces personnes, de personnes laïques, dont quelques-unes même, sceptiques ou indifférentes en matière de religion, ne suiS^aient point les pratiques de l'Église.
En outre, au milieu de tant de récits qui lui avaient été faits, de la multiplicité et de la confusion de tant d'incidents, des inévitables lacunes de ses informations, des bruits sans nombre qui couraient, il lui était impossible de se rendre compte à lui-même et de faire ressortir la marche logique et providentielle des événements, avec la méthode qu'il est si aisé d'y mettre aujourd'hui. Il en est des faits de l'ordre moral comme de certains objets de l'ordre physique : il faut s'en éloigner pour se mettre au vrai point de vue. L'abbé Peyramale pouvait bien analyser plusieurs détails de ce qui s'accomplissait sous ses yeux ; mais, à cette époque, il n'était donné ni à l'Évoque ni à lui d'en voir l'ensemble et d'en remarquer l'admirable synthèse : ils étaient trop près des événements.
Mgr Laurence ne se prononça point. Plus sage en cela que Thomas, il se garda bien de nier : car il savait que de semblables choses, quoique fort rares, étaient possibles. Il se borna à ne pas croire, ou, en d'autres termes , à ne dire ni oui ni non, et à rester dans ce doute méthodique que Descartes déclare être la meilleure condition pour procéder à la recherche de la vérité. Gomme évéque, il avait besoin de documents et d'attestations d'une irrécusable authenticité , et les preuves de seconde main qu'il recevait de M. le Guré de Lourdes ne lui semblaient point suffisantes. Ne pouvait-il pas y avoir quelque illusion dans l'esprit de l'enfant ? quelque exagération dans les récits de