LIVRE QUATRIÈME
une multitude plus prodigieuse encore que les jours précédents inondait les abords de la Grotte.
Un peintre comme Raphaël ou Michel-Ange eût tiré de ce vivant spectacle le sujet d'un admirable tableau.
Ici, tout courbé par les ans et vénérable comme un patriarche, un vieux montagnard s'appuyait de ses mains tremblantes sur son énorme bâton ferré, dont le poids et les oscillations faisaient crier le gravier. Autour de lui se pressait toute sa famille, depuis l'aïeule, la matrone antique aux traits anguleux, au visage hâlé et ridé, encapuchonnée dans sa grande mante noire doublée de rouge, jusqu'au dernier fils qui se dressait sur ses pieds afin de mieux voir. Les mains jointes avec ferveur, belles, paisibles et graves comme les vierges splendides de la campagne romaine, les jeunes filles de la Montagne priaient isolément ou par groupes. Plusieurs faisaient courir entre leurs doigts les perles rustiques de leur chapelet. Quelques-unes lisaient en silence dans des livres de prières. D'autres, tenant en main ou même sur la tête une cruche de terre pour la remplir de l'eau miraculeuse, rappelaient les figures bibliques de Rébecca ou de Rachel.
Là, c'était le paysan du Gers à la tête énorme, au cou de taureau, à la face apoplectique et violente comme celle de Yitellius. A côté, se profilait la tête fine du Béarnais, que les innombrables portraits d'Henri IV ont rendue si populaire.
De taille moyenne, mais paraissant grands tant ils sont merveilleusement droits, les Basques, à la poitrine saillante, aux épaules un peu hautes et aux membres agiles, regardaient dans une immobilité absolue et semblaient plantés dans le sol comme des statues. Leur large front, leur menton étroit et proéminent, leur visage maigre et en forme de V. leurs traits caractéris-
tiques, la netteté de leur type, indiquaient la pureté primordiale de cette race, la plus ancienne peut-être du pays des Gaules.
Présentant des formes moins rudes, mais aussi moins accentuées, plus effacés ou plus polis, plus distingués selon les uns, plus vulgaires selon les autres, des hommes du monde de toute profession, des magistrats, des négociants, des notaires, des avocats, des employés, des médecins, étaient mêlés en grand nombre à cette foule.
Les dames, en chapeau et en voile, les mdns plongées dans leur manchon, se sentaient, malgré leurs précautions contre le froid, pénétrées par l'air glacial du matin. On les voyait à tout instant changer de place et s'agiter pour se réchauffer.
Impassibles et dignes, debout et plongés de haut en bas dans leurs grands manteaux aux vastes plis, quelques Espagnols se tenaient ça et là et attendaient, dans une tranquillité sculpturale. Ils regardaient la Grotte et priaient. Un incident, une ondulation de la multitude les tiraient-ils forcément de leur contemplation, ils détournaient à peine la tête ; ils promenaient un instant sur la foule la flamme noire de leur regard et se remettaient à prier.
En plusieurs endroits, les pèlerins , fatigués par le voyage ou par la station de la nuit, s'étaient assis à terre. Il y en avait qui, dans leur prévoyance, avaient avec eux des havre-sacs garnis de provisions. D'autres portaient en bandoulière une gourde remplie de vin. Plusieurs enfants s'étaient endormis, étendus sur le sol. Les mères, se dépouillant de leur capulet, l'es en recouvraient avec précaution.
Quelques militaires, appartenant au régiment de cavalerie de Tarbes on au dépôt de Lourdes, étaient ve-