LIVRE QUATOIEME
nus à cheval et se tenaient hors du tohu-bohu, dans le courant du Gave. Beaucoup de pèlerins ou de curieux étaient grimpés sur les arbres ; et, autour de ces têtes isolées qui dominaient les autres et ressortaient vivement, tous les champs, toutes les prairies, tous les chemins, tous les coteaux, tous les tertres, toutes les roches d'où l'on pouvait avoir vue sur la Grotte, étaient littéralement couverts d'une multitude innombrable d'hommes, de femmes, d'enfants, de vieillards, de gens du monde, d'ouvriers, de paysans, de soldats, agités, pressés et ondoyants comme les épis mûrs. Les costumes pittoresques de ces pays se détachaient en voyantes couleurs aux premiers rayons du soleil, dont le disque commençait à paraître derrière les cimes du Ger. De loin, des coteaux de Yizens, par exemple, les capulets des femmes, les uns d'un blanc de neige, les autres d'un rouge flamboyant; les grands bérets bleus des paysans béarnais, éclataient comme des marguerites, des coquelicots et des bleuets, au milieu de cette moisson humaine. Les casques des cavaliers campés dans le Gave étincelaient à la naissante lueur qui venait de l'orient.
11 y avait bien là plus de vingt mille hommes répandus sur les rives du Gave, et cette multitude grossissait incessamment par l'arrivée de nouveaux pèlerins qui débouchaient de tous les côtés *.
La foi, la prière, la curiosité, le scepticisme, se pei-
L Cette évaluation est celle des divers témoins que nous 'i vous consultés. Quant aux détails du tableau que nous faisons de cette scène et au mouvement général de toute la contrée, ils sont, pour la plupart, littéralement empruntés à un joiirnal très-hostile à l'événement, à l'Ère ijnpériale de Tarbes, dans son n° du 26 mars.
Ouatreou cinq semaines après, en avril, alors que la Quin-
gnaient sur ces visages. Toutes les classes, toutes les idées, tous les sentiments, étaient représentés dans cette immense multitude. Il était là, le rude chrétien des premiers âges qui sait que rien n'est impossible à Dieu. 11 était là, le chrétien tourmenté parle doute et venant devant ces roches sauvages, chercher des arguments pour sa foi. Elle était là, la femme croyante, demandant à la divine Mère de guérir quelque cher malade, de convertir quelque âme bien-aimée. Il était là aussi, le négateur de parti pris, ayant des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre. Il était là, l'esprit frivole, oublieux de son âme, en quête seulement, devant le ciel entr'ouvert, d'un amusement curieux et d'un vain spectacle.
Autour de cette foule et sur le chemin couraient, allaient, venaient, criaient, dans une sorte d'effarement, les Sergents de ville et les Gendarmes. L'Adjoint, revêtu de son écharpe, se tenait immobile.
Attentifs à toutes choses et prêts à sévir au moindre désordre, on remarquait sur une petite hauteur Jacomet et le Procureur impérial.
Une rumeur énorme, vague, multiple, confuse, indescriptible, composée de mille bruits divers, de paroles, de conversations, de prières, de cris, sortait de cette multitude et ressemblait à l'inapaisable tumulte des Ilots.
Tout à coup une clameur vole sur toutes les bouches :
zaine demandée par l'Apparition était terminée depuis un mois et que Bernadette n'allait plus régulièrement à la Grotte, le Maire fit faire le dénombrement de la foule. Or ce jour-là, un jour ordinaire, alors que l'on ne savait pas à l'avance que l'enfant dût s'y rendre, il s'y trouvait encore neuf mille soixante personnes. (Lettre du Maire au Préfet, en date du 7 avril. Archives de la Mairie de Lourdes, N° 8H.)