LIVRE QUATIUÎ^ME
cours, ce que mon talent misérable est incapable d'exprimer.
L'Apparition, comme les jours précédents, avait commandé à l'enfant d'aller boire et se laver à la Fontaine, et de manger cette herbe dont nous avons parlé ; puis elle lui avait de nouveau ordonné de se rendre vers les prêtres et de leur dire qu'elle voulait une chapelle et des processions en ce lieu.
L'enfant avait prié l'Apparition de lui dire son nom. Mais la « Dame » rayonnante n'avait point répondu à cette question. Le moment n'était point encore venu. Ce nom, il fallait qu'il s'écrivît auparavant sur la terre et qu'il se gravât dans les cœurs par d'innombrables œuvres de miséricorde. La Reine du Ciel voulait être devinée à ses bienfaits ; Elle entendait que la clameur reconnaissante de toutes les bouches la nommât et la glorifiât, avant de répondre et de dire : «Votre cœur ne vous a pas trompés : c'est bien Moi. »
Bernadette venait de reprendre le chemin de Lourdes. Dans la foule immense dont nous avons fait le tableau et qui s'écoulait lentement, on se demandait avec mille commentaires divers ce que pouvait signifier l'ordre étrange et mystérieux donné par l'Apparition à l'enfant une semaine auparavant, ordre réitéré plusieurs fois et notamment ce jour-là môme. On en examinait tous les détails, on en pesait toutes les circonstances.
La Vierge, s'adressant à la fille des hommes et parlant peut-être en elle à nous tous, avait ordonné à Bernadette de s'éloigner du Gave, de monter vers le Roc
jusqu'au coin le plus reculé de la Grotte, de boire, de manger de l'herbe et de se laver à la Fontaine, alors invisible à tous les yeux. L'enfant, obéissant à la voix céleste, avait fait ces choses. Elle avait gravi la pente escarpée. Elle avait mangé l'herbe. Elle avait creusé la terre. Et l'eau avait jailli, d'abord faible et bourbeuse, puis plus abondante et moins trouble ; et, à mesure qu'on y puisait, elle était devenue, en quelques jours, un jet d'eau puissant et magnifique, clair comme le cristal, un fleuve de vie pour les malades et les infirmes.
11 n'était pas besoin d'être très-versé dans la science du Symbolisme pour comprendre le sens profond, le sens si admirablement actuel de cet ordre, où l'imbécillité philosophique n'apercevait qu'une bizarrerie.
Quel est le mal des sociétés modernes? Dans l'ordre des idées, n'est-ce pas l'orgueil ? Nous vivons dans un temps où l'homme se fait Dieu. Dans l'ordre des mœurs, n'est-ce pas le sensualisme le plus effréné, l'amour de tout ce qui passe ? Quelle est la cause et quel est l'objet de cette activité prodigieuse, de cette étonnante industrie qui bouleverse le monde ? L'homme veut jouir. A travers tant de fatigues, il cherche le bien-être physique, il cherche les plaisirs, il cherche la satisfaction de ses plus matériels, de ses plus égoïstes instincts. 11 place son but ici-bas, comme s'il était éternel. Et voilà pourquoi il ne songe point à aller vers l'Éghse, ne soupçonnant pas qu'elle seule a le secret de la vie véritable et du bonheur sans fin.
— 0 mortels insensés ! dit la Mère du genre humain, n'allez pas vous désaltérer à ce Gave qui passe; à ces passions éphémères qui mentent en disant : « Toujours! » à la vie apparente des sens qui n'est qu'une mort ; à ces joies de la matière qui tuent l'esprit ; à ces eaux
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qui irritent la soif au lieu de l'apaiser ; à ces eaux impuissantes qui vous donnent à peine l'illusion d'un instant et qui vous laissent tous vos maux, toutes vos douleurs , toutes vos misères î Quittez ces ondes tumultueuses et agitées, tournez le dos à ces flots qui s'enfuient, à ce torrent qui se précipite à l'abîme. Venez à la Source qui désaltère et qui calme, qui guérit et qui ressuscite. Venez boire à la Fontaine de la vraie joie et de la vraie vie, à cette Fontaine qui sort du Roc immuable sur lequel l'Église a posé ses fondements éternels. Venez boire et vous laver à la Fontaine jaillissante....
— Boire à la Fontaine ! Mais où donc est-elle ? où donc se trouve dans le roc de l'Église cette Source de grâces inouïes ? Hélas ! le temps n'est plus où l'Église faisait marcher les paralytiques et rendait la vue aux aveugles ! Vainement nos yeux regardent le roc immobile ; nos yeux ne la voient pas, cette Fontaine de Miracles où les malades sont guéris . Ou bien elle n'exista jamais, ou bien elle est tarie depuis dix- huit cents ans. »
Ainsi s'exprime le Monde.
— Demandez et vous recevrez, dit la sainte Parole. Si les prodiges ne surgissent pas au milieu de vous comme au temps des Apôtres , c'est que , tournés vers la vie des sens , c'est que, ne voulant admettre que ce que vous apercevez des yeux du corps, vous ne cherchez pas la miraculeuse Fontaine dans les secrets de la bonté divine. Vous ne voyez point, ditesvous, l'eau jaillir dans le coin mystérieux du Sanctuaire? 0 Bernadette, ô Humanité, croyez pourtant! Venez et puisez, avec cette foi entière qu'a le nourrisson quand il colle ses lèvres au sein maternel. La Providence est une mère. Et voilà que la Fontaine jaillit ;
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et voilà qu'elle augmente à mesure que Ton y puise, absolument comme .arrive le lait aux lèvres de l'enfant.
— Boire ? Mais cette eau qui sort du rocher passe à travers des éléments impurs ! Le Clergé a mille défauts humains, il a des idées particulières qui ne sont point du Ciel. On a mêlé la terre à la Source divine. Me laver? Mais je suis plus instruit, mais je suis moins souillé, mais je suis plus généreux que ce prêtre !
— Orgueilleux, n'es-tu pas toi-même formé du limon terrestre ? Mémento quia pulvis es...; mange de l'herbe, humilie-toi et souviens-toi de ton origine. Tout ce qui te nourrit ne passe-t-il pas par la terre, et la vie quotidienne ne te vient-elle pas toujours par cette boue dont tu fus formé ?
La Source est tarie? L'humble foi la fera jaillir. Elle est bourbeuse? elle est impure? Buvez, buvez à longs traits, et elle deviendra claire, transparente, lumineuse; et elle guérira les infirmes et les malades. Enseignement manifeste donné à tous les tidèles. Voulez-vous améliorer le Clergé ? voulez-vous l'amener aux vertus apostoliques? voulez-vous sanctifier l'élément humain de l'Église? Participez aux sacrements que le sacerdoce distribue. Soyez brebis, vous aurez des Pasteurs. Lavez-vous dans l'âme de ce prêtre : elle se purifiera en vous purifiant. Vous ave2 laissé perdre la Source des Miracles, en n'en usant point C'est par une marche inverse, c'est en vous en servant que vous la devez retrouver. Quœiite, et invenietis Pour qu'on vous ouvre, il faut frapper. Pour recevoir, ii faut demander.