‹ Notre-Dame de Malone, N.Y. [microforme]Chapitre 2 sur 6 · CRÉATION DE NOTRE-DAME DE MALONE · texte numérisé non relu

CRÉATION DE NOTRE-DAME DE MALONE

Nous n'avons vu jusqu'ici de Notre-Dame de Malone que l’aspect physique ou matériel. On conçoit que ce n’est ni le plus noble, ni le plus éloquent. C’est sous son aspect moral et reli gieux qu’il faut la montrer, pour l'honneur du pasteur et des ouailles, pour lédification et l’encouragement des fidèles, en particulier des Canadiens, qu'ils soient :u Canada ou dans les Etats-Unis.

Pour &.noncer ce nouveau point de vue, nous avous employé le mot création,—un peu ambitieux peut-être pour un titre— mais c’est à dessein. Il rend notre idée ; car, en général, aux Etats-Unis, on ne construit pas une église catholique comme au Canada, avec le puissant secours de la loi; on n’y trouve pas une paroisse toute formée ou déjà prête à recevoir l’existence. Oh! non. Là, le prêtre est seul, seul avec son énergie, son courage et sa confiance en Dieu, comme dans le désert. fl faut qu'il frappe le sol, qu’il le creuse, le travaille, non seulement au physique mais encore au moral, pour en faire sortir, à la sueur de son front, une église et des fidèles. Or, Dieu sait comme le sol étranger est ingrat, et comme celui des âmes, long- . temps négligé, se dessèche et s’endurcit !

Oui, c’est bien ainsi, en plein désert, sur un sol rebelle, au milieu des ronces et des épines, que l’homme de Dieu vient mettre le pied, pour faire sortir du néant, avec les pierres sacrées du temple, une moisson de héros.

N'est-ce pas là une création ?

Or, ce qu’on peut dire en général de la plupart, de la presque totalité des paroisses canadiennes des Etats-Unis, on doit le * dire a fortiori de celle de Notre-Dame de Malone : ça été une création.

En effet, nul champ n'avait été plus longtemps négligé, plus entièrement abandonné aux opérations ténébreuses de «l’homme

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ennemi» qui étouffe la bonne semence ; nul berceil plus exposé à la fureur des loups; nul groupe, en un mot, dans lequel «l’adversaire » des hommes par excellence, le « lion rugissant», n'avait fait plus de victimes. On s’en convaincra facilement si l’on considère que la population canadienne du nord de l'Etat de New- York, une des premières à émigrer du Canada, fut cependant une des dernières à recevoir les secours religieux dont elle avait tant besoin. Il en est résulté qu’elle s’est pius qu'ailleurs mêlée à la population protestante, qu’elle en a pris plus facilement la langue, les idées et les mœurs, ou, si elle est restée isolée. qu’elle a cédé 5ien vite aux instincts pervers de la nature et roulé misérablement dans l’abime de l'ignorance et de la dégradation. Or, parmi tous ces groupes infortunés se distinguait tristement celui de M:ione, au point qu'il était considéré comme un type du genre, et s’agissait-il de donner une idée de la misère morale de quelqu’une des populations canadiennes de cette vaste région, on l’assimilait plus ou moins à celle de Malone, et... basta ! Mais Dieu eut pitié de cette multitude: misertus est super eos, quia erant sicut oves non habentes pastorem.

Pas plus tard qu’en 1865, il inspirait à un prêtre savant et zélé, l'abbé J. B. Legrand, successivement professeur de philosophie à Bruges, missionnaire au diocèse de Chartres, supérieur de l’orphelinat de Vigna Pia, à Rome, la généreuse pensée de se consacrer aux missions de l'Amérique (1). Prompt à obéir, il traverse l'Océan en 1865, se rend à Albany, se présente au «Maître de la moisson, » avec ces paroles sur les lèvres :

—Me voici, envoyez-moi : Ecce adsum, mitte me.

Il fut en effet envoyé au Corbeau et chargé en même temps de Centreville et de ses annexes. C'était une mission immense, abandonnée depuis longtemps. En six mois, il réussit à la relever et à la rattacher au divin Maître. L’évèque d’Albany ayant eu

(1) M. Legranä naquit à Tourcoing, France, département du Nord, le 24 juin 1824, fêle de saint Jean-Baptiste, dont il porte le nom. Il fit son cours classique à Saint-Omer et son cours de théologie à Bruges, où il fut ordonné prêtre en décembre 1847, et enseigna la philosophie pendant quatre ans. Après avoir étudié le droit canon à Rome, il entra comme missionnaire dans le diocèse de Chartres, qu'il quitta au bout de trois ans pour devenir supérieur de l’orphelinat de Vigna Pia, à Rome. Deux ans après, atteint des fièvres romaines, il rentra en France pour se rétablir, et se voua aux missions de l'Amérique.

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connaissance de ses succès, le supplia d'aller évangéliser Keeseville et Ausable Forks, où se trouvaient environ 700 familles canadiennes-françaises, dispersées sur une étendue de 30 milles carrés. Au bout de trois ans, Ausable Forks ayant été détaché de Keeseville, le champ du zélé missionnaire, déjà beaucoup amélioré, était devenu trop étroit. Lui-même le sentait comme tout autre. Souvent, livré à ses réflexions, il contemplait le vaste Pays qui composait alors le diocèse d'Albany, cherchait les établissements Canadiens, allait et revenait de l'un à l’autre, pour voir quel était le plus délaissé et par conséquent le plus digne de son choix.

Ses regards s’arrêtèrent sur Malone, dont il connaissait déjà et les misères et la réputation, C’est là que j'irai, se dit-il à lui-même, si Dieu le veut; puis, se rendant bientôt auprès de son évêque, il lui découvrit ses pensées et son dessein.

— Monseigneur, ajoutatil, Dieu m'a donné la santé et les forces, envoyez-moi à Malone.

L’évêque eut beau lui représenter la pauvreté uës habitants de cette localité, et leurs tristes dispositions, lui mettre sous les yeux les difficultés presque insurmontables qu’il aurait à rencontrer, le missionnaire persista, supplia, fit tant qu’il obtint sa mission ; et il arrivait plein d’ardeur à Malone le 29 novembre 1868.

Il se dirigea naturellement vers la maison du curé, qui était M. J. Sherry, aujourd'hui curé de Clayton, Rosière et cap Vincent, N. Y. Ce bon prêtre, désolé de l’apathie de la presque totalité des Canadiens de sa paroisse, avait toujours désiré l’arrivée d’un prêtre français et l'érection d’une paroisse canadienne-fran çaise à Malone. Il s’empressa donc de convoquer à son presbytère les principaux Canadiens-français de la ville, tous ceux qui étaient demeurés fidèles et qui avaient des bancs dans son église. C'était du nouveau, à Malone, quelque chose d’inattendu que la présence d’un prêtre français exclusivement dévoué aux Canadiens. Pour des gens qui n’alléguaient d'autre prétexte de s’éloigner de l’église, que celui de la langue et de la nationalité étran. gère, c'était une bonne fortune, une grâce d’en haut, un signe de miséricorde et d'espérance. Eh bien, malgré tout cela, combien croyez-vous qu’il s’en trouva pour accueillir le pasteur que Dieu leur envoyait? Douze, oui, douze Canadiens sur environ 550 familles canadiennes que contenait alors la vaste mission de Malone !

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M. Legrand ne pouvait s'étonner de rien, puisqu'il s’attendait à tout; et comme la foi qui transpurte les montagnes était bien établie au fond de son âme, il n’eut pas besoin, comme le héros de Virgile devant ses quelques compagnons échappés du naufrage, de feindre l'espérance (1) Cette espérance, il l'avait: ceux-ci aujourd’hui, se dit-il, les autres demain.

Donc, sans faire aucûne allusion ni montrer le moindre étonnement, le nouveau missionnaire s'adressa aux douze élus, tout comme s'ils eussent été seuls en Israël, leur fit connaître l’objet de sa mission, ses projets, et il termina ainsi :

«Mes amis, je ne suis point venu vous demander de l'argent, ni un ménage, ni un cheval ou une voiture, puisque j'ai déjà tous ces objets, qui seront ici demain. Je vous laisserai cependant l'honneur et le mérite de faire votre part: si vous le voulez bien, fournissez-moi un petit logement, le plus humble possible, qui ne vous coûte pas plus de cinq à six dollars par mois; soit, soixante-douze dollars par année, répartis sur plus de 550 familles. Eh bien! qu’en pensez-vous, mes braves ?»

La réponse se fit attendre un peu; on hésitait. On trouvait M. le curé bien généreux... Mais l'argent était rare. les temps étaient durs. On connaissait bien des gens qui ne pourraient ou ne voudraient rien donner. Bref, si M. le curé voulait louer une maison, il en était bien libre ; mais il ne devait point compter sur l’aide des Canadiens de Malone.

— Très bien, répondit le nouveau curé, je me logerai moimême; je suis venu à Malone pour y rester, et j'y resterai.

En effet, dès le lendemain, après avoir visité rapidement les divers quartiers de la ville, il se décida, non plus à louer, mais à acheter une maison, à l’est du Parc, et comme si déjà l'œuvre eût paru devoir se faire par enchantement, il en convertit tout de suite yne partie en chapelle. C’est là qu’il disait la messe sur semaine et qu’il entendait les confessions; le dimanche, l'office se faisait à Saint-Joseph des Irlandais: messe et vêpres solennelles avec sermon le matin et le soir.

On venait, petit à petit. on venait, et le curé marchait de l'avant.

Il songeait à bâtir une église, et en effet dès la fin de l'hiver, au mois de mars 1769, il achetait un vaste terrain, sur lequel,

(1) Spem vultu simulat... Enéid. 1. 209,

dans sa pensée, malgré tant d'apparences contraires, devait s’élever bientôt Notre-Dame de Malone.

Le zèle a de ces élans quelquefois qui sont folie aux yeux des hommes et sagesse aux yeux de Dieu. M. Legrand était fou aux yeux des hommes, aux yeux des Canadiens, des Irlandais et même des Yankees.

— Peut-on se lancer ainsi dans une telle entreprise, se disaiton les uns aux autres... Mais le Père Legrand—cest le titre que lon donne souvent ici tout aussi bien au prêtre séculier qu’au religieux—mais le Père Legrand ne calcule donc point !... Qui va payer ce terrain? Qui va bâtir cette église? Les Canadiens sont trop indifférents à tout cela, pour y mettre un sou; et fussent-ils le mieux disposés du monde, ils sont trop chiches, les Canadiens, et trop pauvres, en un mot trop gueux pour bâtir une église. 1l n’y eut pas jusqu’à certains prêtres qui ne trouvassent à redire. Pleins de bonnes intentions, mais plus familiers peutêtre avec la prudence du serpent qu'avec la simplicité de la colombe, ils ne voyaient dans cette marche forcée vers le but qu’une extravagance, admirable, il est vrai, dans un sens, Mais une extravagance. M. Legrand, selon eux, ne pouvait point aller jusqu’au bout ; il tentait l'impossible. C'était l'homme de l'évangile, qui ne calculait pas, dont on pouvait dire d'avance avec dérision : « C’est celui-là qui a commencé à bâtir et qui n’a pu achever:» Quia hic homo coepit aedificare et non potuit con- Summare ; mais le pis, c’est que tout serait bientôt vendu à vente forcée, au grand scandale des protestants et des catholiques.

On était tellement convaincu de tout cela, que l’on crut devoir

faire à l’évêque de pressantes remontrances. L’évèque en fut

frappé, tellement qu'il écrivit sans retard à limprudent curé de Malone pour lui dire: Arrêtez ; je vous défends d'aller plus loin. Vous ne réussirez point, c’est impossible, etc, etc.

L'épreuve était grande et imprévue. J usque là toutes les diffcultés étaient venues du côté des hommes, ou du diable, ce qui n'avait rien que de naturel et même d’encourageant ; mais cette fois, l'obstacle, invincible par lui-même, semblait partir d’en haui, puisque l'autorité, qui parlait, a puissance et grâce pour gouverner.

Cependant l’ardent missionnaire, le cœur gonflé, les yeux pleins de larmes, lisant et relisant la lettre fatale et en pesant avec attention chaque mot, ne pouvait s'empêcher de se répéter

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à lui-même le raisonnement qui l'avait si bien soutenu jusque là: Dieu veui le salut des gens de Malone comme celui de tous les autres hommes; il en veut donc les moyens; or le premier de ces moyens, C’esi une église où ils puissent entendre la parole et être compris; donc Dieu veut cette église. Si Dieu la veut, elle se fera.

Puis, reprenant courage, il met la lettre dans sa poche, et part pour Albany.

Il va droit à la porte de l’évêque. En l’apercevant, l’évêque, qui vit bien de quoi il s’agissait, lui tendit la main en disant :

— Père Legrand, c’est impossible ; tout le monde me le dit. — Et pourtant c'est possible, répondit le prêtre à demi-voix.

— Père Legrand, demandez-moi n'importe quelle paroisse. Choisissez dans tout mon diocèse le poste qui vous convient, et

je vous le donne, mais ne songez pas à bâtir une église à

Malone ; c’est impossible.

— Monseigneur, me promettez-vous bien réellement de me confier la paroisse que je vous demanderai ?

— Je vous le promets.

— Eh bien, reprend le missionnaire en se jetant à genoux, je vous demande Malone !

L'évêque ému le prit par le bras pour le relever, et lui serrant la main.

— Père Legrand ! Père Legrand 1... Eh bien, allez à Malone.

Rien de plus pressé, le dimanche suivant, que d'annoncer à ses paroïissiens l’heureuse nouvelle et d'inviter ceux qui chômaient à‘ venir travailler à l’église dès le lendemain. On commençait bien un peu à s'occuper de l’église, à venir aux offices, etc., mais l'élan ne s’était pas encore communiqué à la masse inerte, et de plus, on n’avait pas de confiance; on se défiait même. A des gens ainsi disposés, il fallait montrer une œuvre déjà prospère, presque achevée.

Il n’y eut donc pas foule le lendemain, lundi, sur le terrain de l'église, c’est-à-dire que ve”s les neuf heures du matin le curé, qui commençait, en attezüe 1t, à préparer les voies, vit arriver

deux vieillards, armés de leur pelle : c'était François Aubry (1) et Gonzalve-J. Paquin.

Honneur à ces deux braves, qui seuls entre mille, pauvres, et Chargés d'années, répondirent à l'appel ; qui les premiers mirent la main à l’œuvre de Dieu. Que leurs noms soient gravés sur le marbre; qu’ils passent de bouche en bouche, de génération en

génération, jusqu'aux derniers Canadiens français qui habiteront Malone.

Avec l’aide de quelques enfants de 10 à 12 ans, que le curé, selon le récit de l’évangile, alla chercher dans les rues pour les inviter à travailler à la vigne, on eut bientôt raison des plantes, des pruniers et des pommiers en fleurs qui ornaient le futur siège de Notre-Dame ; car c'était un jardin.

Le 14 mai (1869) on commençait à jeter les fondations de l'église.

Pour que rien ne languît, le curé vendit son cheval et sa voiture, 8300.00; emprunta 8300.00 du Rév. Père Edm. de Pauw, $300.00 d'Eusèbe Lalime, $300.00 de Sam. Aubry ; alors il dou-

bla, tripla le nombre des ouvriers et poussa l'ouvrage avec la plus grande vigueur.

C’en fut assez. La plupart des Canadiens, voyant enfin que l'impossible devenait réel, se rendirent. La main-d'œuvre devint abondante, les offrandes augmentèrent, et telle fut la rapidité du travail que le 13 juin, on put bénir la pierre angulaire (2), et que deux mois après, le 15 août suivant, on célébrait la première messe à Notre-Dame de Malone.

En trois mois, du 14 mai au 15 août (1869), l'œuvre chimérique de l’église de Malone se trouvait accomplie. Sans doute, il restait beaucoup à faire, il n’y avait pas encore de chassis, ni de portes, ni d’autre autel qu'une charpente en bois brut, mais il y avait des bancs déjà, que l’on vendit très bien le jour même, et la

(1) François Aubry demeure encore à Malone.

Il à servi dans la guerre de 1812. Agé de 84 ans, ïl est encore droit, frais, gai, toujours un peu original et catholique fervent. Vous le voyez, le dimanche, quelquefois la semaine, arriver à Notre-Dame, d'un pas aussi leste ét aussi ferme que celui du soldat de 1812,

(2 La bénédiction de la pierre angulaire fut faite par Mgr Wadhams, alors vicaire général du diocèse d’Albany. Ce fut une fête à Malone ce jourlà. La collecte rapporta 8256.00.

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statue de Marie, due en grande partie à la piété des dames de la paroisse (1), semblait rayonner de joie au fond du sanctuaire. On

“était chez soi enfin, on le sentait, on en était heureux; tous les

paroissiens se. trouvaient là, le jour de l’Asomption, comme si chacun eût tenu à prendre solennellement possession de son nouveau domaine, la joie du cœur rayonnait sur tous les fronts, il y eut comme un frémissement, un transport d'enthousiasme, quand la voix du prêtre résonna tout à coup sous l’humble voñte. Mais ce fut bien autre chose, quand le curé, pleurant de bonheur, se tourna vers son peuple pour lui adresser la parole :

l'auditoire tout entier fondit en larmes. :

Nous ne pouvons raconter de point en point l’histoire de Notre-Dame de Malone depuis ce grand jour jusqu’à aujourd'hui; nous ne choisirons dans cette période de 11 ans que deux sujets principaux : la retraite de 1869 et la fondation de la société Saint-Jean-Baptiste. Mais pour donner une idée des généreuses dispositions des paroissiens de Notre-Dame, nous reproduisons le tableau financier du 15 août, où nous sommes; au 25 décembre de la même année (1869) : Bancs, $1074.73 ;—Statue , de l'Enfant Jésus, 820.81 ;—Statue de saint Joseph, $106.50 ; — Chandeliers, $37.00 ; — Collecte des dimanches et des fêtes, $310.00 ;—Collecte de la retraite, $184.26; Souscription pour achever l'église, $1108.98. Si l’on ajoute à cela $t69.38 donnés pour la statue de la sainte Vierge, et les 8244.85 déposés sur la pierre angulaire, on aura $3,150.51 fournis dans les quatre mois qui suivirent l'ouverture de leur église par les Canadiens de Malone, ces Canadiens si farouches, disait-on, si rough, si misérables; et si pauvres, même à leurs propres yeux, qu’ils ne se sentaient pas capables, six mois auparavant, de louer une maison, à six dollars par mois, pour loger leur pasteur. L'année suivante, ils ont donné à Notre-Dame, par souscriptions ou autrement, $4,378.19.

I1 faut dire que l'exemple partait de haut, car le curé, qu’on avait vilipendé et traité de voleur, dans les mauvais jours qui précédèrent le 15 août, avait fourni les statues de saint Jean- Baptiste, de saint Joseph et du Sacré Cœur, quatre statues d‘anges, les tableaux du chemin de la croix ($150.00); et pendant ce temps-là l'ornementation du chœur, l'autel, la chaire, les réparations et l’ameublement du presbytère se faisaient à ses propres

frais.

(1) Elles avaient fourni $169.00, en petits versements de 10 cent®.

È III La RETRAITE DE 1869.

Jusqu'ici, l'œuvre de l’église et celle des âmes avaient dû mar-

cher de front, puisque l’une est nécessaire à l’autre ; mais comme on avait maintenant un lieu de réunion, un chez soï religieux, un autel, un confessionnal ouvert, une table sainte toujours dressée, l'œuvre des âmes devait prendre les devants, puisque c’est pour elle que l’autre existe. Aussi, dès le 15 août, le zélé pasteur dirigea-t-il tous ses efforts de ce côté, et pour donner à cette œuvre capitale une base plus solide et plus durable, résolut-il de préparer les voies pour une retraite générale, qui aurait lieu le plus tôt possible. En effet, dès le commencement de novembre (1869), le Père Resther et le Père Langcake, jésuites, arrivèrent à Notre-Dame, et le curé annonça l'ouverture des exercices : Ecce nunc tempus acceptabile, ecce nunc dies salutis. Le premier jour, l’église était presque remplie, et l’on augurait bien de l'avenir; mais dès le deuxième jour, le nombre des assistants commença à diminuer, et il-diminua tellement que le quatrième jour des exercices, il n’y avait presque plus personne autour de la chaire ou du confessionnal.

Les missionnaires s’étonnaient de ce phénomène spirituel, si contraire à ce qui arrive ordinainement dans les paroisses qui reçoivent pour la première fois la grâce privilégiée de la retraite. Le curé était au désespoir. Il priait, il gémissait devant Dieu, le suppliant d’avoir pitié de son peuple.

Le samedi soir, les missionnaires, profondément afflgés, et

perdant toute espérance, déclarèrent au curé qu’ils songeaient .

au départ; que le terrain n’était pas prêt, qu’il fallait défricher encore en attendant patiemment qu’il plûüt à Dieu d’y laisser

tomber la pluie abondante de ses grâces; qu’ils reviendraient vo- *

lontiers plus tard, mais qu’ils croyaient devoir, pour le moment, aller prêcher la parole du salut à des hommes mieux disposés à la recevoir.

Le curé pria, suplia les Pères, Jes larmes aux yeux, de rester

encore, de ne pas secouer ainsi la poussière de leurs souliers sur

sa malheureuse paroisse. Il leur représentait que l'esprit de Dieu, rapide comme l'éclair, peut tout créer, et renouveler à chaque

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instant la face de la terre; que ses chers paroissiens, après tout, avaient encore, comme tout le monde, la grâcé de pouvoir prier, ce qui suffisait pour conserver l'espérance ; que lui-même espérait encore.

__ Demain est dimanche, ajouta-til, peut-être que ce sera le jour du triomphe ; il faut donc attendre et faire un suprême effort.

Un avait de bonnes raisons de part et d'autre. Du reste, il fallait bien remettre le départ au lundi; mais le directeur de la retraite déclara qu'il ne prôcherait pas le lendemain.

__ Dans une telle circontance, ajouta-t-il, c'est à vous, M. le curé, de frapper à la porte des cœurs et de faire entendre un solennel avertissement.

Le curé voulut, mais vainement, laisser la tâche aux missionnaires ; ils persistèrent dans leur résolution.

Le lendemain, à la grand’ messe, après une nuit passée dans la réflexion et la prière, le curé, pâle, ému, la douleur dans l'âme, les larmes dans les yeux, monté en chaire. Il jette tout autour de son église, sur ce peuple rebelle à la grâce, un regard plein de commisération et de pitié; puis, rappelant toute son énergie :

«J'ai eu dans ma vie, dit-il, plusieurs jours de bonheur, dont le délicieux souvenir a souvent dissipé bien des douleurs et des chagrins.

«Le premier de ces beaux jours est celui où, après avoir reçu, sur les genoux de ma mère, les premiers éléments de la vie chrétienne, après avoir été nourri par le ministre sacré du lait de la plus pure doctrine, il me fut donné de m’approcher de la table sainte, de faire ma première communion. eve

«Le deuxième beau jour de ma vie, surpassant encore le‘premier, est celui où, parvenu à l’âge mûr, après avoir reçu l’onction sainte et l'imposition des mains, il me fut donné de monter à l'autel pour la première fois. Quelle allégresse, quels transports éprouva mon âme lorsque, à ma voix, Jésus-Christ mon sauveur daigna descendre sur l'autel, entre mes mains ; lorsque je pus l'offrir comme un don à Dieu son père, en sacrifice d’adoration, d'action de grâces, de propitiation et d'impétration! Quel bonheur, grand Dieu ! j'éprouvai lomque: ayant déjà communié moi-même, je me tournai vers le peuple et que je vis, prosternés à la table sainte, attendant de moi le plus grand de tous les biens, mon père Chéri, ma mère bien aimée, mes tendres frères et mes sœurs! Je fus comme ravi jusqu’au ciel ; je me sentais heureux.

16 don

«Je crois pouvoir dire que je goûtai un peu plus tard un bonheur plus doux encore, car il est plus doux de pardonner, de rendre une âme heureuse, que de jouir seul. Ce fut le jour où un pécheur vint humblement se jeter à mes pieds, me aire le triste, le lamentable récit de ses égarements, et implorer de moi un pardon éternel et sans repentance. Je levai la main je prononçai les paroles sacramentelles : Je t’absous de tes péchés es larmes de joie et de bonheur coulèrent abondamment de mes

eux quand je vis ce pauvre pécheur transformé en enfant de .

jeu. De coupable il était devenu juste, d'esclave de satan il était devenu enfant du ciel.

«Je croyais, mes chers amis, AM espérer un bonheur

lus grand que tous les autres ; je l’attendais, je le voyais venir: e bonheur de transformer tous les Canadiens de Malone, tous les paroissiens de Notre-Dame, de les purifier, de faire de tous mes enfants enfin,—car le pasteur est un père, —autant d'enfants bénis du ciel. Convaincu de ma faiblesse, j'ai appelé à mon secours deux religieux, deux apôtres de la société de Jésus, [ls sont au milieu de vous depuis plusieurs jours, offrant sans cesse au Seigneur des prières ardentes, préchant la parole faisant appel au cœur adorable de Jésus. Mais la froideur et la résistance Toi rencontrent les déconcertent ; ils songent à se retirer pour aller consacrer leurs efforts à des paroisses plus dociles et mieux disposées.

«Grand Dieu! vais-je trouver la plus grande aflliction de ma vie là où j'espérais goûter le plus grand bonheur? Le jour qui devait être pour moi le plus beau de tous les jours sera-t-il le jour de la plus amère douleur ?

«J'adore vos desseins éternels, Ô mon Dieu, et me soumets à cette épreuve, la plus rude de toutes.

« Mais, Seigneur, si vos malheureux enfants de Malone ne peuvent pas être attirés à vous par les tendresses de votre cœur adorable, peut-être le seront-ils par la pensée de ce qui les attend au dernier jour.

« Vous l'avez dit, Seigneur, ils vous verront un jour descendre

du ciel, entouré de gloire et de majesté, sur une nuée éclatante, armé de la justice. Que deviendront-ils alors, et quel sera leur sort éternel (1) ?

«Sachez-le, sachez-le, Canadiens de Malone, auxquels jai donné mon cœur et ma vie, en ce grand jour, à cette heure suprême, vos consciences seront dévoilées, et vous aurez à répondre de tous les péchés commis, de toutes les grâces méprisées, en particulier de la grâce des grâces, la grâce de la retraite,

(1) Ici venait une peinture vive du jugement dernier, que nous sommes obligé d’omettre.

in bonner, de jour où aire le de moi je proés. Des de mes

fant de,

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