VICISSITUDES
La commende. — L’incendie de 1715.
Reconstruction du monastère.
Le principe fondamental des Constitutions, chez les dominicaines du Grand Ordre, est que les religieuses élisent elles-mêmes leur Prieure. Ce droit,
après le concordat passé entre Léon X et Fran-
çois Ier, subit une atteinte. Le roi se réserva de
nommer les Prieures de Prouille : ce fut un des
cas du trop fameux régime de la commende sous lequel se pratiquèrent tant d’abus et se virent tant de déchéances. Dans ses Moines d'Occident,
Montalembert s'élève vigoureusement contre ce’
privilège.
Quand le roi en usa à Prouille, toujours on lui résista. On ne pouvait lutter efficacement contre -
lui, mais on protestait. Il arriva parfois qu’on lais-
sait aux sœurs la liberté d’agir selon leurs Consti- pol
tutions, et celles-ci ne se firent pas défaut d’en” profiter. Et s’il y eut des fléchissements à Prouille,”
tout vint d’un gouvernement abusif, représenté" et.
détenu par une Prieure royale à vie, étrangère, la plupart du temps, à la communauté, et n’ayant souci que de profiter largement des revenus du monastère.
Ces abus, cependant, n’eurent pas, pour le
monastère de Prouille, des conséquences aussi | désastreuses que pour les abbayes d'hommes; dans ces dernières, l’abbé commendataire prenait souvent possession de sa charge par procuration et n’y paraissait presque jamais. Les revenus de l’abbaye fondaient en de désavouables prodigahités. Ce cas ne se présenta qu’une fois à Prouille, sous le priorat d’Éléonore de Bourbon, abbesse de Fontevrault qui, sans y résider, en perçut les béné- ; fices. La résistance des sœurs fut très vive; on les | força à se soumettre. Les évêques de Mirepoix et | de Saint-Papoul, qui les soutenaient, furent répri- .. mandés.
Pour comprendre combien les sœurs souffraient de la commende, il suffit de citer le cas de Mme de Lévis-Ventadour qui, bénédictine et abbesse de Saint-Pierre de Lyon, obtint de Jeanne de Lorraine, qui abandonnait le priorat de Prouille pour devenir abbesse de Jouarre, qu’elle lui cédât ses titres et ses droits sur le monastère de Prouille (1629). Par d’habiles négociations elle se fit nommer à Paris, à Rome et à la Curie généralice de l’Ordre. Quand elle se présenta pour prendre possession, les sœurs refusèrent de la reconnaître et élurent, comme Prieure, Isabeau de Roque- Taillade. Elles en appelèrent au roi, au pape et
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au maître général de l’Ordre et se plaignirent qu’on eût surpris leur religion et méconnu leurs droits. On écouta leur plainte. L’évêque de Saint- Papoul reçut l’ordre d'annoncer à Mme de Lévis qu’elle était révoquée comme prieure de Prouille. A cette nouvelle, la grande abbesse entra dans une violente colère, voulut s'emparer du pont-levis et se retira à Fanjeaux. Elle fit arrêter un convoi de bois destiné au couvent, menaça de rompre les conduites d’eau, de s'emparer des moulins et métairies et de réduire les sœurs par la famine.
Son frère, M. de Lévis Terride-Ventadour, força l’entrée du couvent et s’y installa par la violence. Les sœurs s’enfermèrent, chacune dans sa cellule, et n’en sortirent que pour se rendre au chœur au signal des vêpres. La Mère Isabeau de Roque- Taillade prit place” à la stalle priorale et entonna l'office : c'était la vigile de la Pentecôte. Les sœurs continuèrent sans trouble jusqu’à la fin de l’antienne Veni Sancte Spiritus. À ce moment Mme de Lévis entra sans respect pour le saint lieu; jetant sur les moniales des regards insolents, elle s’approcha de la prieure légitime et « elle la fit sortir de la stalle de vive force avec grand tumulte et interruption de l'office divin. » Contraintes de quitter le chœur, les religieuses défilent en silence et dans le recueillement le plus admirable. Elles se rendent au chapitre pour y terminer les vêpres. Celles-ci sont à peine achevées que Mme de Lévis reparait et les somme de la reconnaître comme leur Prieuré. Elles s’y refusent; Madame entre en
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fureur jusqu’à porter la main sur la nièce de la Mère Isabeau de Roque-Taillade; elle lui arrache le voile, la guimpe et le bandeau. On dut l’arrêter dans ses emportements.
Pendant quelques jours, le couvent demeura au pouvoir de la force armée. Mme de Lévis proposa aux sœurs de se retirer, moyennant une pension viagère de 100 livres pour chacune. Cette proposition fut rejetée par toutes : entre temps, dit-on, l'illustre Prieure royale jouait des ballades sur
. Porgue et clamait à qui voulait l’entendre que le
pape lui-même s’inclinerait devant la noblesse de son nom et de sa race.
Les évêques de Mirepoix et de Saint-Papoul se hâtèrent d'informer le roi de tous ces événements et le supplièrent d’aviser au plus vite. M. de Lévis reçut l’ordre de se retirer et fut condamné à vingt mille livres d'amende. La famille toute-puissante réclama; l’affaire traîna en longueur. Pour en finir, les sœurs offrirent à Mme de Lévis une pension viagère de trois mille livres. Celle-ci accepta et quitta Prouille.
Toutes les prieures commendataires n’infligèrent cependant pas au monastère de pareilles avanies. Quel contraste, en effet, entre les tristes événements qu’on vient de raconter, et le souvenir que laissa à Prouille le priorat de Madeleine de Bourbon (1543). Abbesse de Sainte-Croix, à Poitiers, aussi grande par sa vertu que par sa naissance, elle gouverna le monastère de Prouille sagement et sa intement. Deux siècles après sa mort, son corps
pu
enseveli, sur sa demande, près de la grille du
chœur, fut retrouvé intact; et sa mémoire demeura
en bénédiction.
L'énergie des moniales de Prouille à défendre leurs Constitutions prouve la vigueur de leur attachement à ces mêmes Constitutions, et la fermeté avec laquelle on les pratiquait.
A l’époque des guerres de religion, le monastère de Prouille — exception presque unique —échappa ‘au pillage et à la destruction. Les villages, les habitations qui l’avoisinaient furent détruits, pillés; les églises démolies ou converties en forteresses; les populations quittèrent leurs maisons ruinées, cherchant un refuge en d’autres localités abandonnées. On respecta le couvent de Prouille, malgré son renom de prospérité matérielle. « Prouille, prédisait Percin, existe et existera toujours : les larmes de son saint Fondateur le pro-
tègent.… Pretium enim tantorum lacrimarum. perire
impossibile est. »
Sous le priorat de Mme de Lasserre, éclata dans la nuit du 4 au 5 mars 1715 un violent incendie qui détruisit la plus grande partie de l’ancien monastère. Les bâtiments de la clôture, le grand réfectoire, les salles d’assemblée, les offices, les dortoirs des sœurs devinrent la proie des flammes avant qu’on se fût rendu maître du sinistre. Une servante fut brûlée. L'église Sainte-Marie de
. Prouille, enclose dans le cloître, fut détruite aussi. 14 Furent épargnés l’église Notre-Dame, l’église Saint-
Martin, les appartements de la Prieure royale, le couvent des religieux, le logis des étrangers, la cave et les greniers.
On occupa les appartements des voyageurs; on se serra et plusieurs religieuses durent habiter Fanjeaux. Il fut même décidé que 25 d’entre elles rentreraient dans leurs familles et reviendraient après six mois; tandis que vingt-cinq autres les remplaceraient. On leur allouait 50 livres pendant leur absence. Mme de Lasserre, la Prieure royale, : ne put conserver .que huit servantes tant pour les religieuses du couvent que pour les réfugiées de Fanjeaux. On supprima le noviciat.
Les pertes matérielles furent évaluées à 45.000 livres. Ce qui aggravait la situation, c'était l’état déplorable des finances du monastère.
Mme de Lasserre envoyait des revenus à sa famille. Son frère, au mépris de toutes les Règles, s'était installé chez sa sœur. Les économes administraient mal les biens du couvent et ils s’enrichissaient à ses dépens.
Les moniales réclamèrent et obtinrent qu’on fit une enquête. Les commissaires envoyés à cet effet durent constater d'énormes dilapidations. On y remédia comme on put; et, faute de ressources suffisantes, on se borna aux réparations les + faciles et les moins dispendieuses,
En cet état provisoire, le monastère se présentait ainsi : sa ligne de construction, dont nous parle Cambefort, était réduite de foîtié: la grande route actuelle était un peu plus loin; mais on
aperçoit encore un chemin qui, partant de Fanjeaux et coupant ce grand espace en deux parties égales, conduisait à la porte d’entrée occidentale. Les constructions subsistantes se trouvaient à l'Est jusqu’au ruisseau de la Preuille. Le logement des étrangers, situé à l’angle des deux routes actuelles, avait été rendu à sa première destination.
C’est ainsi qu’on attendit l’époque où l’on pût reconstruire le monastère. On ne reprit les travaux qu’en 1754. Cette reconstruction fut souvent entravée par leslenteurs administratives. Les plans, tous approuvés par le maître général de l’Ordre,
Antonin Brémond, s’exécutaient sous la surveil-
lance des agents du roi. Et comme les intérêts particuliers ne s’accordent presque jamais avec le bien général, on atrait pu attendre longtemps l’achèvement des travaux, sans l'intervention d’une femme énergique et de haut caractère : la mère Françoise du Pac de Bellegarde.
Née au château de Bellegarde, dans le Razès, le 15 avril 1710, de Gabriel du Pac, seigneur du lieu, et de Jeanne Marie de Caiïlhavel, Françoise reçut une éducation soignée. À vingt ans, disent les chroniques, on la trouvait douée d’une belle intelligence, d’un caractère viril et d’un cœur généreux. Avec cela, une grande distinction de manières
et tous les dons physiques de ce que l’on appe-
lait une personne de qualité. Mais le monde lui déplaisait; et bientôt elle entra au monastère de Prouille où l’avaient précédée plusieurs religieuses
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de son nom et de sa parenté. Avec elle, y entra sa sœur Adrienne qui prononça ses vœux le même jour, le 15 novembre 1735. Sa plus jeune sœur, Dorothée, vint les rejoindre et professa le 19 mars
L’esprit droit, judicieux, ferme, éminemment pratique de la sœur Françoise, son attachement à la Règle, sa piété solide la firent nommer dépositaire procureuse le 28 février 1749, puis choisir comme Prieure, le 21 octobre 1751, par décret royal émanant de Louis XV. La Mère Françoise du Pac de Bellegarde fit, dès lors, de la prospérité matérielle et spirituelle de son monastère, l’objet unique de ses préoccupations et de ses constants efforts.
La reconstruction du monastère, commencée au mois de janvier 1747, sur le plan de Mansard, était interrompue. À peine avait-on élevé jusqu’au rez-de-chaussée les nouvelles constructions; on y avait englouti déjà de grosses sommes. La Mère de Bellegarde, soucieuse de rétablir la régularité, ne put supporter ces retards. Le P. de Montenard, exprovincial de Provence, et visiteur de Prouille, sur la commission du P. de Baxadors, Général de l'Ordre, entra dans ses vues. Sur son rapport, le maître général ordonna de reprendre et d’accélérer les travaux, et envoya à Prouille le frère Raymond Verger, convers de la Province de Lyon, réputé comme un architecte de talent.
« Ledit Frère architecte, dit Mme de Bellegarde dans ses Mémoires, arriva ici en avril 1757. Il commença par chercher des carrières de pierres