‹ Notre-Dame de Sainte-FoyChapitre 108 sur 295 · CHAPITRE TREIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIÈME

Les guerriers se donnèrent rendez-vous aux Trois- Rivières. Noël Négabamat (J) y était déjà lorsque les Hospitalières quittèrent Sillery, et avait prié le P. de Brébeuf de leur écrire de presser leur départ et d'emmener avec elles à Québec les femmes et les enfants. (2)

Cent vingt guerriers y furent bientôt réunis, parmi lesquels se trouvaient quelques mauvais chrétiens et plusieurs infidèles. Ceux-ci se préparaient au combat par des festins, où des hurlements affreux servaient d'accompagnement à des danses d'une indécence si révoltante, que M. de Champflour dut en punir les auteurs en les chassant du fort. Les bons chrétiens au contraire, campés à part, se disposaient à rencontrer l'ennemi au moyen de la prière et du sacrement de pénitence. Leur bravoure n'y perdit rien, car, au témoignage du P. Buteux, qui les vit à Montréal et descendit avec eux aux Trois-Rivières, " ils étaient les premiers à s'embar- " quer pour aller à la découverte, à entrer bien avant " dans les bois, aux lieux les plus dangereux : ils allaient " partout, la tête levée sans aucune démonstration de " crainte. (3) Au mépris du danger ils joignaient celui du respect humain, parfois plus difficile à braver, et récitaient publiquement leur chapelet. Les infidèles euxmêmes ne pouvaient s'empêcher de les admirer. (4)

C'est à l'occasion de cette levée de boucliers qu'une soixantaine de Hurons, venus aux Trois-Rivières combattre aussi les Iroquois, (5) résolurent d'aller, en compagnie de quelques Algonquins, chercher l'ennemi qui

1 Tékouérimat.

2 Rel., 1644, 20.

3 Rel., 1644, loc. cit.

4 Rel., 1644, 19.

5 Ibid, p. 45 î Ferland, I. 332.

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avait été vu dans les îles du lac Saint-Pierre. Ne Payant pas rencontré, ils remontent doucement pendant la nuit la rivière Richelieu où ils le supposent retiré, et découvrent en effet bientôt un campement sous les bois. Plusieurs feux projetaient dans les ténèbres leurs flammes vacillantes, dont la lueur se reflétait sur les eaux tanquilles : il était évident que les guerriers ennemis étaient en grand nombre et qu'on se trouvait en face d'une partie inégale. Pendant que les Hurons s'arrêtent pour délibérer, un bruit de rames frappe leurs oreilles et ils voient s'approcher dans l'ombre deux canots pleins d'Iroquois, revenant d'une embuscade qu'ils avaient dressée à l'embouchure de la rivière. Grâce à l'obscurité, les chrétiens avaient passé sans y tomber mais non sans donner un peu l'éveil. Il n'y avait plus à hésiter. Les Hurons fondent sur ces canots, et, après avoir échangé au hasard dans la nuit, quelques flèches et quelques coups d'arquebuse, se hâtent de redescendre la rivière. A la faveur des ténèbres et de la confusion produite par cette attaque soudaine, un prisonnier de leur nation put s'échapper et, courant sur le rivage, il leur cria de le prendre avec eux. A la vue de leur nombre relativement petit : " Sauvez-vous, leur dit-il, car, outre trente Iroquois, que " vous venez de rencontrer, il y en a une centaine de " campés près d'ici." Un autre, qui s'était caché au bord du bois et avait pu entendre les discours de l'ennemi, leur apprit que, sur les trente Iroquois, dix, blottis dans les broussailles près dii fort Richelieu, guettaient l'occasion de faire main basse sur les premiers Français qui sortiraient. Il fut aisé de les surprendre : trois furent faits prisonniers et conduits en triomphe aux Tr< Rivières.

CHAPITRK TRErZIËME, 1644-1645 l8l

On vit, le vingt-six juillet au matin, descendre doucement au fil de l'eau, une flottille portant environ quatre-vingts sauvages, qui chantaient tous ensemble et faisaient danser leurs prisonniers à la cadence de leur chant et des coups d'aviron dont ils frappaient les bords de leurs canots. Les victimes chantaient aussi bravement que les vainqueurs, en se balançant, et montraient par la fierté de leurs regards, que les tourments ni la mort ne leur faisaient peur. (r)

Un des captifs, capitaine des Agniers, donné aux Algonquins infidèles, eut à subir d'affreuses tortures. Il aurait péri sur le bûcher, sans l'intervention énergique de M. de Champflour et les présents de M. de Montmagny, qui vint exprès aux Trois-Rivières pour le racheter. Les Hurons refusèrent fièrement de rendre les deux autres et les emmenèrent dans leur pays pour s'en servir, dirent-ils, à faire la paix. (2)

A leur retour à Sillery les sauvages chrétiens reprirent leurs occupations ordinaires et leur vie édifiante.

A l'automne, une forte escouade, sous la conduite de Négabamat (3) partit pour la grande chasse à l'orignal. Comme ils devançaient d'assez longtemps la saison propice, afin de déjouer encore cette année les poursuites des Iroquois, ils demandèrent au P. Vimont un missionnaire pour les accompagner pendant les longs mois qu'ils allaient passer dans la forêt. Le P. Gabriel Druillètes, longtemps missionnaire à Sillery, .U) leur fut accordé

1 Rel.) 1646, p. 46, s.

2 Ibid, 48, s.

3 Rel., 1645, p. 14, ss.

4 L,es catalogues annuels le placent dans cette mission en 1645, 1647, 1648, 1649, 1653, 1655, 1657, 1658 et 1659. — L,e liber baptisatorum

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et, avec un jeune Français pour lui servir la messe, les suivit tout l'hiver dans leurs interminables courses, offrant presque chaque jour le saint sacrifice et leur procurant toutes les consolations de son ministère. Sauf les avanies des jongleurs, il eut à passer par toutes les fatigues et les privations qu'avait naguère subies le P. Le Jeune. La fumée le rendit complètement aveugle. Une bonne vieille pour le guérir lui racla les yeux avec un morceau de fer rouillé ! La vue lui fut rendue d'une manière toute merveilleuse un jour qu'il célébrait, uni aux ferventes prières de ses néophytes, une messe de la Sainte Vierge qu'il savait par coeur.

Les Iroquois, pendant ce même hiver, massacrèrent encore quelques Français auprès du fort Richelieu. (l Piescaret, chef des Algonquins de l'Ile, (2) dont les exploits sont restés fameux, (3) le leur fit expier au printemps. Avec six compagnons seulement, il remonta le Richelieu et vint se mettre en embuscade dans une île du lac Champlain. Bientôt paraissent deux canots montés par quatorze Iroquois. Des sept guerriers qui étaient dans le premier, six sont abattus par six coups

confirme ces données et nous montre en outre que le P. Druillètes était aussi à Sillery en 1646, 1652, 1654 et 1656, c'est-à-dire presque sans interruption de 1645 à 1659, sauf quelques courses lointaines comme celle dont on parle ici. Il fut plusieurs années supérieur de la résidence.

Il était né en 1610, à Gurat, ou Garât, dans la Charente, dioc de Limoges:, et entré chez les Jésuites en 1626. Après avoir enseigné quelque temps les humanités et la rhétorique, il passa au Canada, en 1643. La suite de cette histoire fera connaître ses travaux. Il mourut à < )uébec en 1681. Voir Rochemonteix, I, p. 267, note ; — et éd. Bur- FOW8, I.XXI, p. 145.

1 AV/., 1645, p. iS.

2 L'île des Allumettes, comme on a dit.

3 l'Vrland, I, 334.

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