CHAPITRE SEIZIÈME
Les Iroquois étaient allés se jeter au milieu de deux cent cinquante Hurons, descendus pour la traite, qu'ils n'avaient osé faire depuis deux ans. Accueillis par une fusillade meurtrière, cernés, *les Iroquois auraient tous péri si quelques Hurons n'avaient faibli au centre et laissé une issue à un petit nombre de fuyards. Une vingtaine furent faits prisonniers. (T)
Le reste de la flottille huronne parut bientôt : " Il ' faisait beau voir, dit la relation, environ soixante canots 1 descendre doucement sur le grand fleuve et tous les ' Hurons gravement assis, faire une cadence, avec leurs ' voix et leurs avirons, aux chants et aux airs de leurs ' ennemis, mais c'était chose triste et lugubre de jeter ' les yeux sur ces victimes qui seront peut-être la pâture 1 des flammes et des ventres de ces barbares. "
Ce fut le dernier événement remarquable sous M. de Montmagny qui remit peu après le gouvernement à son successeur et repassa en France au mois de septembre. (2)
Ce beau triomphe, devait être noyé dans des flots de sang.
En effet dans ce même été les Iroquois allèrent surprendre, au moment où les guerriers étaient absents pour la chasse ou la guerre, deux bourgs qui formaient la mission de Saint-Joseph, (3) sur les frontières du pays des Hurons, et près de sept cents infortunés, la plupart femmes et enfants, furent pris ou impitoyablement massacrés. (4)
1 1648, 11, 12, 13. — Ferland, I, 369, s.
2 Journal, XXXII, 104.
3 Ne pas confondre avec St-Joseph de Sillery.
4 Relat., 1649, p. 3, ss.
Les autres, en plus grand nombre, purent s'échapper grâce au dévouement du P. Daniel,1" qui travaillait depuis quatorze ans clans cette mission et qui attira sur lui la fureur des assaillants. Il tomba sous leurs coups en administrant le baptême et en donnant l'absolution à ses malheureuses ouailles, Le seize mars suivant, 1649, ce fut le tour de la mission Saint-Ignace : mille Iroquois firent, dans la bourgade du même nom, près de quatre cents victimes puis se jetèrent sur le bourg Saint-Louisoù quelques fugitifs avaient donné l'alarme. Cinq cent> personnes, femmes, enfants et vieillards avaient eu le temps de fuir et quatre-vingts guerriers seulement étaient restés, bien décidés à vendre chèrement leur vie. Après une lutte héroïque, blessés pour la plupart, écras par le nombre, ils tombèrent aux mains de l'ennemi avec deux anciens missionnaires de Sillery, les PP. Jean de Brébenf et Gabriel Lalemant (2) qui, pour secourir les mourants, avaient voulu rester à leur poste à cette heure de danger.
Le récit de leurs tourments dépasse toute imagination. (3) Le P. Jean de Brébeuf avait cinquante-six ans (4) et évangélisait les Hurons depuis plusieurs années. Sa
1 Né à Dieppe en [ 601 , était venu en Canada en 1634. V. le P. de Rcchenionteix, II, 73, s. et notes.
2 Voir plus haut, pp. [58, 159, 20g, 210.
3 Rel. 1649. p. 13, ss., 25.
4 II était né en 1593 et appartenait à une vieille et illustre famille qui a fourni à maint champ de bataille de vaillants soldats. I/un d'eux, compagnon de Guillaume le Conquérant, compte parmi les ancêtres des illustres familles d'Arundel et de Howard. La branche française a eu moins d'éclat, mais a conservé les traditions de la I voure et de la foi. I.r missionnaire de la Nouvelle -France est une de ses plus belles gloires. \'<>ir la notice éloquente donnée par le !'. de Rochemonteix, op. cit.. I, 327, ss.
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haute stature et sa force herculéenne faisaient l'admiration des sauvages, mais son âme était encore plus grande et plus forte. De tous ces héros de la foi c'est un des pins admirables.
A lui revint l'honneur des premières tortures. Lié debout à un tronc d'arbre, les bourreaux lui mettent au cou un collier de haches chauffées à blanc, et autour des reins une ceinture d'écorces résineuses enflammées. Ils lui coupent les mains et les pieds, lui font sur les bras et les jambes de profondes entailles où ils promènent lentement des haches brûlantes.
Ses chairs sont déchiquetées jusqu'aux os à coups de couteaux et d'alênes, des lambeaux en sont enlevés, rôtis et dévorés sous ses veux. Comme le martyr, sans pousser une plainte, n'ouvrait la bouche que pour encourager ses compagnons à souffrir avec courage, ces démons à face humaine lui coupent les lèvres, la langue et le nez et lui enfoncent dans la bouche des tisons ardents. Quelques Hurons apostats, en dérision du baptême, arrachent la chevelure de la victime et versent de l'eau bouillante sur le crâne sanglant. Il ne restait plus qu'une masse informe de chairs brûlées, saignantes et d'os mis à nu, mais comme ce débris respirait encore, pour en finir, les monstres lui entrouvrent la poitrine par le haut et en arrachent le cœur qu'ils dévorent tout palpitant, assurés qu'un cœur si intrépide les rendrait invincibles. Qu'étaient, en comparaison, les bourreaux de la vieille Rome !
Le supplice avait duré trois heures. Le P. de Brébeuf était un modèle de douceur, de mortification, d'obéissance et d'humilité. Si l'on avait voulu l'en croire, il n'aurait jamais été que frère coadjutmr. Il ne
se pensait propre qu'aux infinies besognes, et, faisant allusion à son nom, disait : "Je suis un bœuf et ne suis " bon qu'à porter la charge." (*) La couronne du martyre était l'objet de ses voeux, ses désirs furent amplement remplis.
Son compagnon, le P. Gabriel Lalemant, n'avait que trente-neuf ans, (2) et n'avait passé que six mois chez les Hurons lorsque arriva l'heure du suprême et glorieux combat. Outre les tortures infligées au P. de Brébeuf, il eut les yeux arrachés et remplacés par des charbons brûlants ; comme il ne pouvait, à cause de sa constitution plus frêle, retenir ses gémissements, les barbares se plurent à prolonger son agonie, de six heures du soir à neuf heures du matin, — pendant quinze heure
Les pères de la mission Sainte-Marie que les Iroquois avaient tenté d'attaquer, mais sans suceè-, trouvèrent, quelques jours plus tard, le dimanche vin. et un mars, et ensevelirent pieusement les restes do martyrs. (3)
Prappés d'épouvante, les Hurons se dispersèrent dans les bois, s'unirent aux nations voisines ou menu donnèrent aux vainqueurs ; un certain nombre cherchèrent refuge chez la nation du Petun. La fureur de leurs ennemis alla les y chercher : dans l'automne de la même année, la bourgade de Saint-Jean, surprise par trois cents de ces barbares était détruite, et le mission-
i P* Rochetnonteix, op. cit., II, 7S, ss. Rel. 1649, loc. cit.
2 V . s///>ra , ]). 210, note.
3 Ferland, I, 37s. l,e crâne du P. de Brébeuf est cons l'Hôtel-Dieu de Québec dans le socle d'un buste en argent doni La Famille.
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