ERNEST DESMAREST
ARSÈNE HOUSSAVE
Sous la Terreur, — puisque ce fut un gouvernement, — une jeune fille de seize ans , virginale fille du peuple , pâle comme la misère, avec de grands yeux qui sont des âmes , fut arrêtée par méprise , conduite au tribunal révolulionnaire, et condamnée à mort avec les assassins de Robespierre.
Il fallait beaucoup de comparses dans cette sanglante comédie des cinquante -quatre chemises rouges*: comédie plus terrible que toutes celles de Néron.
* On sait que le roi Robespierre, comme l'appelait Pilt, avait voulu avoir sa Charlotte Gorday moins le couteau, et qu'il s'était donné le luxe d'habiller de rouge cinquante-quatre personnes, qui ne se croyaient pas dignes d'un pareil luxe pour aller à la guillotiife.
PRKFACK.
J'oubliais : la pauvre fille était coupable; elle avait porté à déjeuner à une comédienne condamnée par Robespierre parce qu'elle était l'amie de mademoiselle de Saint-Amarante 1
La condamnée de seize ans ne sVnnuya pas dans les prisons : le jour même elle monta dans la seconde charrette. Il y avait cinq charrettes.
Elle ne pleurait pas; elle paraissait surprise de se trouver en si belle compagnie.
Comme on lui demandait pourquoi elle était là, elle répondit d'un air le plus ingénu et d'une voix la plus douce du monde : u Je ne sais pas ! »
Arrivée devant la guillotine , elle regarda le spectacle avec une enfantine curiosité. C'était la première fois; elle n'avait jamais voulu voir •la coupeuse de têtes. Quand ce fut son tour de monter, elle promena ses yeux autour d'elle, comme si elle cherchait sa mère; elle levait ses yeux vers le ciel , coniHie si elle cherchait Dieu. Le bourreau la coucha sur la planche; elle obéit avec la douceur et la chasteté des anges. Et comme si elle eût craint de ne pas être aussi une femme de bonne compagnie, et comme si elle eût craint, la pauvre victime toujours résignée, de ne pas être douce jusque sous le eoutean, elle dit à l'exécuteur : a Suis-je bien comme cela, monsieur? * j»
* Pour avoir fortement la haine de la Terreur, il faut lire Michelet. Xul ne la peint mieux. Chacune ée ses pages est marquée de sang , et il la déchire avec horreur. C'est ia sombre douleur da philosophe qui pleure sous T historien. Lui aussi conte la mort de
PRKFACE.
Cette jeune fille, c'était Fimage de la France qui allait sans révolte à la guillotine, et qui se penchait résignée sous le couteau sanglant. Elle expiait rudement les fautes du passé et se réfugiait dans Favenir.
En ces temps-là, tous ceux qui pleuraient étaient condamnés, même Camille', même Danton. Qui donc devait rester debout sur ces ruines?
Mais le 5 thermidor, une femme — c'est toujours une femme qui montre le doigt providentiel — envoya son poignard à un homme qui Faimait. Ce poignard tua la tyrannie rouge.
Cette femme se nommait Térézia Cabarrus. Cet homme se nommait Tallicn.
Camille Desmoulins écrivait un matin dans son journal : « Aujourd'hui il y a eu un miracle à Paris : un homme est mort dans son lit I » Le pouvoir de Robespierre fut tué, mais Camille expia son mot sur Féchafaud.
cette pauvre fille : u II y avait encore là une fille de seize ans , la pauvre petite Nicole. Un homme avait gage de supporter de près Ja vue de F exécution des cinquante-quatre chemises rouges. Il vit sans broncher répandre de tôte en tête T horrible fleuve de sang. Mais quand cette petite fille vint, s'arrangea, se mit à la planche, dit d'une voix douce au bourreau : u Monsieur, suis -je bien «omme cela? n il tomba à la renverse. »
C'est Tallien qui reprendra le mot de Camille en montrant à Robespierre le poignard de Térézia Cabarrus.
Tallien est l'homme le moins connu de la Révolution , mais c'est une grande figure. Il ne faut pas oublier que par la seule force de son éloquence et de son audace, sans passé y sans racines, sans amis, il présidait la Convention nationale à vingt-cinq ans.
Il lui a manqué , comme aux grandes figures , d'être consacré par l'échafaud; mais il était de la taille des Danton, des Camille et des Saint-Just, à la tribune, dans les clubs, devant l'ennemi.
La Révolution a abattu la Bastille et a élevé la guillotine.
Il fallait laisser la Bastille debout et supprimer la peine de mort.
Au lieu de faucher cette belle moisson d'intelligences en fleur, les Vergniaud, les Danton, les Camille Desmoulins, les Saint-Just, il fallait, les jours de défaite, les jeter à la Bastille, — cette école de Voltaire. — La Bastille les eût protégés contre leurs ennemis, contre leurs amis, contre eux-mêmes, jusqu'à l'heure oii leur jour fût revenu et où on les eût rappelés a l'œuvre titanesquc.
Quelle force pour la Révolution de se retrouver tou-
jours, de tout tenter : Athènes avec Camille et son génie classique , Rome avec Danton et ses foudres lumineuses, Sparte avec Saint-Just et son âge d'or, qui est un âge de fer, l'Arcadie éloquente et généreuse avec les Girondins, le Contrat social avec Robespierre, la Béotie au vin bleu avec les hébertistes, l'Utopie communiste avec Babeuf.
Qui sait si cette école de la Bastille, qui avait été une école pour Mirabeau comme pour Voltaire, n'eût pas conduit toutes ces aspirations, toutes ces colères, toutes ces flammes , toutes ces idées , à une vraie république, cette fois une et indivisible?
ce C'est le sang de Danton qui t'étoufle! )> cria Tallien à Robespierre le 9 thermidor. La République triomphait sur terre et sur mer; elle promettait toutes les victoires et toutes les grandeurs. Mais Robespierre ne voyait pas que le sang allait l'étouffer. Fouquier-Tinville lui-même s'arrêta un jour avec effroi sur le pont Neuf : a Je croyais voir apparaître tous les condamnés! » Ainsi ils lui apparaîtront au jour du jugement dernier. A Paris, du V au 9 thermidor, plus de trois cents têtes roulent dans l'abîme révolutionnaire : trois mille familles atteintes, ruinées, proscrites; trois cent mille malédictions contre la République !
PRKFACE.
Le 10 thermidor, c'est la tête de Robespierre et de Saint-Jiist. Il fallait bien qu'ils fiissent consacrés. Le 11 thermidor, la guillotine se repose. Elle ne frappe plus que de loin en loin. La France républicaine respire et jette enfin son grand cri qui traverse le monde : Liberté !
Or, qui sait ce qui fût advenu le 10 thermidor, si Tallien n'avait pas déchiré le voile, armé du poignard de Térézia Gabarrus? Les philosophes, qui comptent les idées et qui ne comptent pas les têtes , me diront que je m'arrête à moins que rien, — un homme guillotiné!
Mais un homme est plus grand qu'une idée; il est l'œuvre de Dieu, il porte sa part des grandeurs et des misères humaines.
Puisqu'on avait décrclé les Droits de l'homme, on avait décrété ses droits de vie.
11 n'y avait pas de conspirateurs dans les prisons : on tuait par habitude de tuer. Tallien avait dit cette parole impie : « Il faut que les arbres de la liberté soient arrosés de sang. » Us le furent, et voilà pourquoi ils sont morts sur pied.
Tallien a lavé ses mains dans les larmes de Térézia Gabarrus, et voilà pourquoi il est mort pardonné.
Térézia Gabarrus a armé le bras de Tallien , et voilà pourquoi on l'a acclamée à une fête de la République de ce nom glorieux : Notre-Dame db Thermidor.
PHEFACK.
Quand (Mrureiit les Mémoires de madame Récamiier, on me donna un grand nombre de lettres de madame la princesse de Chimay, ci-devant madame Tallien, cidevant madame la «arqisi«« de Fontenay, ci -devant mademoiselle de Cabarrus : al^gez-la donc des paroles hautaines de cette belle dédaigneuse, me disait-on par amour de la vérité. Vengez-la par les pages mêmes de rhistoire. » En effet, madame Récamier, après avoir fait des grâces à sa rivale en beauté, disait d'un air dégagé : tt Je Jie l'ai jamais vue. »
Je ne connaisfiais madame Tallien que par les conversatîoBS de son fils, M« le docteur Cabamis, un homme d'iafinimeui d'esprit, qiii écrk trop d'ordonnances de médecine pour avoir le temps d'écrire ses Mémoires. Que de pages précieuses pour l'hiatoire de la Révolution nous y perdrons ! 11 a été des dîners de Barras , dont il sait par coBnr les Mémoires, — ces célèbres Mémoires que M. Horéensius de Saint-Albin va enfin publier. — 11 a vu Tallien, Talleyrand, Rœdercr, tous les illustres survivants du Directoire; il a écouté les récits de cette femme qui fut l'héroïne , la beauté et l'esprit de son temps : — Notre-Dame de Thermidor !
Ces trois premières lettres que je détache de la trèséloquente et très-curieuse correspondance de madame
la princesse de Chimay, lic doiinent-elles pas le sommaire de sa vie? Ne prouvent-elles pas son droit à l'histoire? Est-ce trop de consacrer mi volume à cette figure si curieuse et si multiple que domine le charme de la beauté et de la grâce? Ce fut celle-là qui fut trois fois femme y sans vouloir parler de ses trois maris.