LE CONCILE DES IDEES
il prolonge d'écho en écho le frémissement du droit.
> Elle fut le concile des idées. Les bornes de la France étaient trop étroites pour ses sentiments infinis; elle effaça les limites morales des nations; elle embrassa toute l'humanité dans sa charité envahissante. Ses erreurs, et elle en eut, lui seront pardonnées devant l'histoire, car elle a beaucoup aimé.
L'Assemblée législative fut une transition. Étranglée entre la Constituante et la Convention, ces deux géantes, eUe ne développa sa force que sur un champ limité. Et pourtant l'éloquence, l'audace, le cliquetis des opinions extrêmes, rien ne lui manqua. Son mandat était circonscrit; les événements agrandirent le cercle de ce mandat arbitraire. Elle devait interpréter la Constitution, et ce fut elle qui l'abolit, au bruit du canon , le 10 août.
La royauté était encore malade de sa fuite. L'Assemblée législative l'attaqua par deux décrets. Le premier.
celui contre les émigrés, rencontra les affections secrètes de Louis XVI; le second, celui contre les prêtres réfractaires, rencontra sa conscience. Il résista. Une arme restait à ce pouvoir affaibli, le veto. Le Roi opposa cette arme négative à la Révolution envahissante. 0 était trop tard.
La Constitoante avait semé le schisme , la Législative récoltait F opposition ouverte du clergé.
11 fallait ou reculer devant cette puissance sourde, inflexible, partout présente, partout active, ou s'engager dans les voies de la compression.
Les révolutions qui reculent, abdiquent.
^ Les hommes de la Législative savaient cela. La lutte était ouverte, ils devaient la soutenir. L'Assemblée ne cède pas : le Roi persiste. La guerre se déclare entre les grands pouvoirs : l'Etat est désormais cette maison divisée contre elle-même dont parle l'Evangile. A ce conflit, il n'y avait point d'issue légale,: des deux côtés on appelait pour dénouer la lutte l'intervention d'une force que la Constitution n'avait point prévue. La royauté attendait son salut du hasard ou de la Providence, ou, pour parler un langage moins mystique, des armées étrangères. L'Assemblée invoquait l'action du peuple. Des deux côtés on ne croyait plus à la loi.
Les esprits calmes de la Législative n'envisageaient point sans terreur cette intervention de la multitude.
Remettre au peuple la victoire, c'était lui abandonner l'avenir.
Cette force tumultueuse , une fois déchaînée , devait
déborder les pouvoirs officiels. La Législative ne triompherait de la Cour qu'en s' abîmant dans son triomphe.
Seulement , en politique , les situations sont inexorables; les faits ne dénouent point les difficultés, ils les tranchent.
La journée du 20 juin 1792 fut préparée sans doute. L'histoire peut suivre dans l'ombre des clubs la formation de ce mouvement; elle peut dire les noms des chefs; mais la force des événements réside toujours dans la logique. On est libre d'y voir un accident', un coup de tête d'hommes résolus à tout; mais il faudrait alors indiquer par quelle autre voie et sur quel autre terrain pouvait alors se dénouer la lutte des deux pouvoirs rivaux, le Roi et l'Assemblée.
Un rassemblement d'environ vingt mille hommes, conduit par Santerre et par Legendre, s'avance vers l'Assemblée. La droite veut qu'on leur refuse l'entrée de la salle des séances. Il est trop tard : les portes s'ouvrent. La tempête a forcé le seuil de l'inviolable sanctuaire. La délibération s'arrête interdite devant une clameur. Il faut laisser passer les piques !
Immobiles, impuissants, consternés, les pères conscrits regardent s'écouler lentement cette foule accourue au secours de la loi et qui foule aux pieds la majesté des législateurs. Le torrent se précipite vers les Tuileries.
C'est ici que la scène prend un caractère étrange, sauvage, chargé de contrastes. C'est bien le peuple de Paris, sans haine, mais turbulent, fiimilier, impératif. Il veut, il demande la levée du veto. Cette violence
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arrache au Roi une parole digne : a Ce n'est, dit-il, ni la forme ni le moyen de l'obtenir de moi. » Ce courage frappe les plus exigeants. On insiste du moins pour que le Roi revête les insignes de la Révolution , — et il se coiffe du bonnet rouge; — pour qu'il fraternise avec le peuple en buvant la même liqueur grossière, — et il boit. — • •
Quelques députés interviennent tardivement, il est vrai, et sur leurs conseils, toute cette foule se retire, laissant sur les murs du palais les stigmates de sa visite désordonnée. A qui reste, en définitive, l'avantage de cette journée? au Roi ou au peuple? Le peuple a humilié le souverain pouvoir; il a menacé, raillé, découronné le successeur de Louis XIV; mais, après tout, le veto persiste.
Les événements marchent. L'imprudent manifeste du duc de Brunswick éclate au milieu de l'agitation des esprits. Ce manifeste confirme une opinion déjà trop répandue dans les masses, l'alliance du château avec l'étranger. La conséquence d'une telle combinaison est bien vite tirée par la multitude : avant d'aller combattre l'ennemi à la frontière, il faut détruire le château.
On peut blâmer cette détermination du peuple, si l'on se place au point de vue de la royauté; mais on la blâmerait avec bien plus de justice , si, après avoir pris et dévasté les Tuileries, ce même peuple n'eût point couru à la frontière pour la couvrir de sa poitrine contre une des plus terribles invasions qui aient jamais menacé la France !
Le 10 août a été présenté par les historiens comme une conspiration. Il est vrai qu'au milieu de la (iireur de l'attaque, j'aperçois la main de Danton qui désigne à une foule furieuse le château des Tuileries comme le repaire de l'ennemi intérieur, comme le quartier général de la coalition étrangère. lAais les conspirations ne réussissent que si elles se trouvent greffées sur les volontés mêmes d'une situation politique. Je le demande à tous les hommes de bonne foi : Louis XVI , attaqué par les deux décrets, l'un contre les émigrés, l'autre contre les prêtres insermentés, Louis XVI poursuivi, assailli par eux jusque dans son palais , avait-il d'autre moyen de résistance que dans l'épée de sa noblesse fugitive et dans celle de Brunswick? Au dedans du royaume tout point d'appui lui manquait pour balancer la volonté de l' Assemblée nationale, £M*tifiée par l'opinion; il devait donc tourner ses yeux au dehors. Le mal était plus profond qu'on ne l'a dit; la racine des divisions plongeait jusque dans la conscience humaine. La monarchie des croyances se trouvait en £ice d'une révolution philosophique. L'accord était impossible. On ne pactise point avec les contradictions morales. Je n'affirme point que tous les esprits voulussent la pâîi; mais r eussent-ils cherchée de bonne foi, qu'ils ne l'auraient point atteinte.
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On a beaucoup déclamé sur le rôle des passions^ humaines dans les gnuides crises politiques ; il serait temps de réfléchir à la logique calme , inexorable y mais foudroyante, qui dirige , au milieu du tumulte, la poussière vivante des partis.
Deux pouvoirs souverains peuvent exister dans un Etat libres l'Angleterre en est un exemple ^ mais au moins iâut-il que ces deux pouvoirs indépendants reposent sur une base commune,, qu'ils dérivent de la même foi nationale, qu'ils se mettent d'accord sur le principe du gouvernement. A celte condition les monarchies constitutionnelles peuvent vivre; sinon, non. Or, les ' constituants n'y avaient point réfléchi; mais rien de semblable n'existait en France. Us avaient cru mettre l'équilibre dans les grands pouvoirs.de l'État, ils y avaient mis la guerre. Le Dieu de Louis XVI n'était pas le Dieu de la Révolution française. Par naissance, par conscience, par devoir, il brûlait dans son for intérieur 08 que la philosophie adorait, il adorait en silence ce qu'elle brûlait.
On accuse les hommes; on devrait plus tôt accuser les fatalités qui les dominent. Le Roi, il faut le reconnaître, avait &it des sacrifices au mouvement de la raison humaine, — plus de sacrifices peut-être que n'en eût &it aucun roi de sa race. Aller plus loin, c'était à ses yeux de l'ingratitude et de l'impiété. On exigeait qu'il frappât les antiques s<Hitiens de son trône, qu'il inquiétât l'Église , cette soeur aînée de la monarchie. Son cœur se révoltait contre de telles exigences.
Louis XVI ressemblait alors à ce roi dont parle la Bible, et qui, ayant renoncé à Tidolâtrie, avait brûlé toutes les statues, toutes les images de ses anciens dieux, et cependant le ciel ne se montrait pas encore satisfait. Le prophète alors pénétra dans les profondeurs secrètes du palais, et lui montrant une dernière idole, soigneusement cachée, à laquelle ce roi sacrifiait dans le mystère, il lui dit : u De quoi vous a servi de détruire toutes les autres idoles , puisque vous avez conservé celle-là? »
On a raconté mille fois cette frémissante journée du 10 août : — les Tuileries saccagées, les Suisses massacrés, le Roi venant chercher un asile dans l'Assemblée législative, pour entendre prononcer sa déchéance au fond d'une loge de journalistes. La terreur, la pitié, la colère , tombaient de moment en moment sur ces voûtes froides comme le couvercle d'un tombeau. Là se mouraient du même coup une monarchie et une assemblée.
La déchéance de Louis XVI était un fait prévu , inévitable. N'avait-il pas renoncé lui-même au souverain pouvoir en désertant le trône? Le péril qu'il avait cru conjurer par la fuite, il l'entendait gronder à ses oreilles dans cette tempête de feu, dans les cris de la multitude, dans les plaintes des blessés, dans les malédictions froides et amères de la tribune. Au milieu de ces événements lamentables, Louis XVI présentait l'étrange
contraste de la faiblesse et de l'obstination ; son caractère avait fléchi sous toutes les exigences de la Révolution française: sa conscience était restée droite. Ce fut sa conscience qui le perdit. 11 tomba victime de ses croyances religieuses.
A la fin de cette terrible journée, Louis XVI avait tout perdu, hormis ses convictions.
.Ainsi envisagée, cette chute a de la grandeur. Il était trop tard sans doute pour retirer son veto; mais Thistoire impartiale doit dire que Louis XVI ne l'essaya point. Il s'ensevelit dans sa fidélité comme dans un linceul.
C'étaient les royalistes qui avaient perdu le Roi, en lui dictant une constitution qui tôt ou tard devait alarmer ses croyances; mais les constituanls avaient besoin d'arracher l'Etat aux mains de l'Église : de là un cercle de difficultés infranchissables; de là l'océan de l'abîme.
L'Assemblée législative avait vécu; la solennité des événements venait de voiler la tribune. Le canon avait parlé; il fallait maintenant la voix de Danton. L'Assemblée législative fut pourtant un grand sénat démocratique. Dans des temps plus calmes, elle eût gagné les cœurs par son éloquence. Elle vit naître dans son sein quelques-uns des orateurs qui devaient illustrer la Convention nationale. Elle eut l'honneur de posséder
Condorcet, le biographe et T admirateur de Voltaire, l!^)âtre du dogme de la perfectibilité humaine, qui, dans ses :rêves et ses espérances sublimes, voyait déjà tous les maux du temps présent, Fignorance, la misère, le fanatisme, que dis-je? la mort elle*méme fuir jusqu'aux extrémités de l'univers devant le soleil du progrès !
La pensée s'arrête avec attendrissement sur cette tribune qui va «e changer en un champ de bataille ! I^a Législative, du moins, n'avait point vu la Révolution se* déchirer elle-même; elle n'avait point vu tomber les têtes de ses orateurs; elle n'avait point vu le glaive passer de main en main, jusqu'à ce que, ébréché, teint du sang le plus pur , il se perdit dans la fosse des derniers martyrs. La liberté n'avait point reçu les coups de la dictature. La foi populaire n'était point ébranlée par les'éclats de la foudre; malgré les nuages et le pressentiment de discordes inévitables, la fête de la Fraternité était encore dans tous les cœurs. Les mains qui devaient s'entre-déchirer se touchaient encore sur l'autel de la patrie. Le territoire n'était encore menacé que par un fantôme d'invasion. Le canon de l'ennemi regardait nos frontières, mais ce canon se taisait, comme par respect pour tant de génie et de vertu !
Ces heures ne reviendront plus.
Et cependant il faut marcher, avec le temps qui marche, avec le soleil qui éclaire, avec les événements «qui se précipitent. La Législative avait senti sous ses pas la terre s'ébranler; elle avait vu l'abime
s'ouvrir. Vierge de sang , elle s'immola au salut de la Révolution.
L'heure des grands sacrifices a sonné : le Roi offre sa couronne; l'Assemblée offre sa démission; le peuple offre ses souffrances. C'était le moment peut-être de confondre tous ces dévouements dans une réconciliation universelle; mais non, les Idées ne se réconcilient que dans le baptême du sang !