TALLIEN A LA COMMUNE DE PARIS
Liberté! n C'était l'opinion de David, plus républicain encore qu'il n'était artiste. Mais suivons pas à pas le tribun de vingt ans.
Au 10 août la figure de Tallien s'est fortement accentuée.
n n'est pas encore représentant du peuple ; mais quand il va à l'Assemblée , il est salué comme un ami par les tritilines : les tribunes, ce parterre de rois, qui fiiisait trembler jusqu'à Robespierre et Danton.
Le 31 août, il vient à l'Assemblée parler avec Pétion au nom de la Commune de Paris. Le Moniteur le représente comme l'orateur de la députation. Ceux qui r écoutèrent bien ce jour-là pressentirent un tribun. Étudiez-le dans cette première volée d'éloquence plébéienne.
C'est l'histoire intime du 10 août, u Législateurs , dit Tallien, les représentants provisoires de la Commune de Paris ont été calomniés , ils ont été jugés sans avoir été entendus, ils viennent vous demander justice. Appelés par le peuple, dans la nuit du 9 au 10, pour sauver la patrie, ils ont dû faire ce qu'ils ont fait. Le peuple n'a pas limité leurs pouvoirs; il leur a dit : tt Allez, agissez en mon nom, et j'approuverai tout ce que vous aurez fait. )) \ous vous le demandons. Messieurs, le Corps législatif n'a-t-il pas toujours été environné du respect des citoyens de Paris? Son enceinte n'a été souillée que par la présence du digne descendant de Louis XI et de l'émule de Médicis. Si ces tyrans vivent encore, n'est-ce pas au respect du peuple
pour l'Assemblée nationale qu'ils en sont redevables?
u Vous êtes remontés par nous à la hauteur des représentants d'un peuple libre; c'est vons^nêmes qui 'nous avez donné le beau titre de représentants de la Commune, et vous avez voulu communiquer directe* ment avec nous. Tout ce que nous avoas fait y le peuple l'a sanctionné, n
Ici les citoyens des tribunes applaudissent le jeune Ami des citoyens. Tallien reprend son historique de la Commune de Paris :
tf Ce n'est pas quelques factieux, comme on voudrait le croire; c'est un million de citoyens; interrogez-les, et nous vous dirons : Us ont sauvé la nation, n
\ ce mot de Tallien , Pétion ne dut-il pas admirer? L'orateur de la Commune reprend : a Si quelques-uns d'entre nous ont pu prévariquer, nous demandons, au nom de la Commune, leur punition. Notis étions chargés de sauver la patrie : la patrie est sauvée. \ous avons cassé une municipalité feuillantine. Nous n'avons donné aucun ordre contre la liberté des bons citoyen»; mais nous nous ferons gloire d'avoir séquestré les biens des émigrés. Nous avons fait arrêter des conspirateurs, et BOUS les avons mis entre les mains des tribunaux pour leur salut et celui de l'État. Nous avons chassé les moines et les religieuses, pour Hiettre en vente les maisons inutiles. Nous avons proscrit les journaux incendiaires qui corrompaient l'opinion publique. (O liberté de la presse ! ) Nous avons fait des visites domi* ciliaires. Qui avait ordonné tout cela? Nous. )>
TALLIKÎ^ A. LA COMMUMi! DH; PARIS. MO
De quel œil,. à ce moment, toute l'Assemblée devait*elle regarder ce téméraire accusateur de l'Assemblée elle-même? Tallienoontinue' intrépidement :
tt Le»' armes saisies ohes les gens- suspects^ nous vous les apporterons pour les nemettre entre les mains, des défenseurs- de la patrie. IVous avons fait, arrêter le» prêtres- perturbateurs ; sous peu de jours 1^ sol > de la liberté sera purgé de leur présence. Oninous a accusés d'avoir désorganisé l'administration, et. notamment celle des subsistances : mais à qui' la fiiute? Les administrateurs eux-mêmes, où étaient-ils dans les jours de péril? Et combien qui n'oseront point reparaître àJa maison commune I »
Voilà un mâle enfant qui soufflette des bommes, parce que ces hommes lui semblent des enfants. Il reprend* fermement, et: finit son discours- par une écla** tante péroraison :
«La section des Lombards e^ît venue réclamer conti^ nous dans \k)tre sein; mais le vœu d'une seule section n'anéantira point celui de toutes les autres sections de Paris. Hier les citoyens, dans nos tribunes, nous ont encore reconnus pour leurs représentants; ils nous ont juré qu'ils nous conservaient leur confiance. Si vous nous frappez , frappez donc aussi ce peuple qui a fait la révolution le 14 juillet, qui l'a consolidée le 10 août, et qui la maintiendra ! Il est maintenant en assemblées primaires, il exerce sa souveraineté; consultez -le et qu'il prononce sur notre sort. Vous nous avez entendus, prononcez, nous sommes là. Les hommes du 10 août
ne veulent que la justice, cl ils n'obéiront qu'à la volonté du peuple. »
L'Assemblée s'inclina devant la volonté du peuple.
La marquise de Fontenay était dans une des tribunes. Pour, la troisième fois elle voyait Tallien; elle le trouva beau, menaçant, presque terrible; ce jour-là elle comprit peut-être la souveraineté du peuple. «• Heureusement, disait-elle plus tard, qu'au-dessus de toutes les souverainetés il y a celle de la femme. )>
Elle applaudit comme tous ceux que Tallien avait électrisés. Cette fois elle avait reconnu en lui le secrétaire du comte Alexandre de Lameth. Elle pensa que cet homme, qui parlait si haut à l'Assemblée, avait, lui aussi, sa destinée.
Dans celte époque si féconde, tous les jours une nouvelle figure montait rayonnante a l'horizon ; mais combien de figures qui montaient le matin pour descendre le soiri Tallien devait durer plus d'un jour. Madame de Fontenay n'eut pas d'ailleurs le pressentiment que cet homme-là remuerait tant de cartes dans le jeu de sa vie.
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LES MASSACRES DE SEPTEMBRE
Jamais la France n'avait été si près de l'abîme. La situation élait extrêmement critique ; pour des hommes de peu de foi elle eût été désespérée. La fortune publique anéantie, un papier-monnaie qui de jour en jour menaçait de s'évanouir, la guerre au dedans, la guerre au dehors, nos frontières dégarnies, voilà ce qu'allait trouver devant elle cette assemblée élue à la hâte, et dont le mandat impératif peut se résumer en deux mois : a Sauver le territoire ! >>
Déjà même le territoire était entamé. Le pied de l'ennemi avait souillé le sol de la Révolution. Longwy s'était rendu aux Prussiens le 23 août. Le 30, l'armée étrangère était devant Verdun. La Vendée se soulevait.
a La patrie est en danger I » ce cri sinistre retentit de moment en moment au milieu du tocsin et au bruit du canon. Quarante mille volontaires sont enregistrés au Champ de Mars. Au milieu de ces préparatifs sinistres, la nouvelle de la prise de Verdun arrive. Paris frémit, non de peur, mais de colère, dans ses murailles ouvertes. Pas de fortifications, nulle tranchée, des arsenaux vides, une armée décapitée par l'émigration, une garde nationale qu'on n'avait point eu le temps d'organiser en vue de la défense, tel était le bilan de la situation militaire. Si quelque chose étonne, c'est qu'il se soit rencontré des cœurs assez téméraires pour accepter un tel défi.
On vit alors ce que pouvait la force morale. La France menacée, divisée, surprise, se couvrit de la Révolution comme d'un drapeau.
A cette nation sans armes, sans argent, sans discipline, sans forteresses, que restait-il? Une idée. Ce fut cette idée qui triompha.
Mais un complot ajouta de nouvelles péripéties à une situation déjà si dramatique.
Au milieu de cette agitation héroïque des esprits , la Commune de Paris conçoit un dessein formidable. Les hommes qui la composent ne reculent devant rien : le salut de la Révolution est leur loi suprême, a L'étranger conspire, s'écrient-ils; conspirons contre l'étranger. L'ennemi est à l^erdun; mais il est aussi dans nos murs. Ce qui fait la force de l'invasion, c'est qu'elle s'appuie à l'intérieur sur un parti abattu , mais puissant
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eucore dans sa défiûte. Que sert de vainere sur les champs de bataille avec le sang du peuple , si ce même peuple, trahi, vendu, laisse derrière lui des ennemis cent foJ6 plus dangereux que ceux qu'il va combattre? G est chez nous, c'est dans nos murs qu'il faut écraser la télé de la coalition étrangère. Pour repousser la contre-révoluiîon ,. nous devons d'abord l'isoler. Le quartier général de Brunswick, est à la Force, à F Abbaye, dans ces prisons de Paiûs oii s'agitent les débris de l'ancienne noblesse. L'oreille collée sur le carreau Je leur cellule, les prisonniers écoutent gronder le canou qui doit abattre les murs des prisons d'Etat; ils comptent avec des pulsations de cœur les pas des ar^ ni es ennemies qui s'avancent. Noble, généreux, confiant, le peuple s'élancera vers les lignes des Prussiens; quarante mille hommes vont partir demain, presque sans se douter que derrière eux les chemins sont minés. Xous qui voyons de plus haut et plus loin, nous qui savons oii est le nœud de cette coalition épouvantable, nous devons trancher la force de l'ennemi dans l'enceinte même de Paris. — Mais c'est le massacre que vous proposez! — Soit; ce massacre est une mesure de sûreté publique. »
C'est Marat, c'est Tallien peut-être, qui ose penser ainsi tout haut.
Danton accepte la responsabilité de cet acte sinistre. Un tribunal farouche est institué dans chaque prison. Le sang coule. Les massacres de septembre ont commencé.
On voudrait arracher de l'histoire cette page rouge; mais on n'efface point le souvenir de Thumanité outragée. .
Justifier les journées de septembre, cela n'est point possible; tout ce qu'on peut faire, c'est indiquer les motifs d'une si effrayante vengeance. Si maintenant on regarde aux conséquences d'un pareil acte, l'effet moral fut désastreux. Oui, L'ennemi fut repoussé; oui, nos volontaires combattirent avec rage; oui, le sang de ces martyrs coula pour expier le sang des victimes qui avait été répandu dans les prisons; oui, dans leur sauvage patriotisme les hommes de la Commune purent s'écrier : a Nous savions bien où était Pavant-garde de l'étranger! » mais ces impitoyables logiciens n'ont pas vu qu'ils creusaient entre les deux partis républicains un fossé de sang, que les massacres de septembre seraient le signal de divisions éternelles, que le pays ne s'associerait jamais à cette politique du désespoir.
Ce fut un complot exécuté par très-peu de mains; mais une responsabilité vague, sanglante, horrible, plana sur la tête des chefs de la Révolution. L'histoire avait vu bien d'autres massacres et d'autres violences; mais à mesure que la raison humaine s'éclaire, la conscience devient plus délicate, la pitié grandit, et les nations contemplent avec horreur ce qu'elles regardaient naguère avec l'œil hébété de l'indifférence. Une partie de l'odieuse complicité des journées de septembre revient y il &ut le dire, au manifeste de Brunswick, aux menaces des émigrés, aux conspirations royalistes;
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c'est en agitant des fantômes qu'on pousse les parlis politiques à des actes irréparables ; mais ce fut précisément le malheur des hommes de 92 que d'accepter la lutte sourde, tortueuse, perfide des coups de main, quand ils avaient assez du sentiment public, noblement excité, vaillamment conduit, -pour accabler leurs adversaires.
Le 2 septembre, la Commune de Paris espéra sauver le territoire , mais elle perdit la Révolution.