TALLIEN
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LES MASSACRES DE SEPTEMBRE
Tallicn puissant à la Commune, orateur déjà écouté à l'Assemblée, va venir de F hôtel de ville pour expliquer hardiment les massacres de septembre, comme il a expliqué le 10 août.
Cette nuit-là, la nuit du 2 septembre, l'Assemblée nationale veillait; à une heure du matin, le bruit s'était répandu dans ia salle qu'on tuait toujours des prisonniers, à peu près comme on tue les bétes à l'abattoir.
Les commissaires écrivent à la Commune pour recevoir des informations précises. A deux heures et demie,
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trois commissaires de la Commniie arrivent; Taliien est parmi eux.
Le commissaire Truchot dit : a La plupart des prisons sont maintenant vides; environ quatre cents prisonniers ont ipéri. A la prison de la Force, où je me suis transporté, j'ai cru devoir faire sortir toutes les personnes détenues pour dettes. 'J'en ai fait autant à Sainte-Pélagie. Hevenu à la commune, je me sui» rappelé que j'avais oublié à la prison de la Force la partie cil sont renfermées les femmes. J'en ai fait sortir vin<^(quatre. Nous avons principalement mis sous notre protection mademoiselle de Tourzol et madame Saint- Brice. J'observe que cette dernière est enceinte. Pour notre propre sûreté , nous nous sommes retirés , car on nous menaçait aussi. Nous avons conduit ces deux dames à la section des Droits de l'Homme, en attendant qu'on les juge. »
Alors Taliien prend la parole : u On s'est d'abord porté à r Abbaye. Le peuple a demandé au gardien les registres. Les prisonniers détenus pour l'affaire du
10 août et pour cause de fabrication de faux assignats, ont péri sur-le-champ. Onze seol^nent ont été sauvés. Le conseil de la Commune a envoyé une députation pour s'opposer au désordre. Le procureur de la Commune s'est présenté le premier et a employé tous les moyens que lui suggéraient son zèle et son humanité.
11 ne put rien gagner et vit tomber à ses pieds plusieurs victimes. Lui-même a couru des dangers, et on a été obligé de l'enlever, dans la crainte qu'il ne pérît vie-
time de son zèle. De là le peuple s'est porté au Chàtelet, où les prisonniers ont été aussi immolés... r*
Jusque-là, quelle est la part de Tallien dans les massacres de septembre?
« A minuit environ, on s'est porté à la Force. Nos commissaires s'y sont transportés, et n'ont pu rien gagner. Des députations se sont succédé, et lorsque nous sommes partis pour nous rendre ici, une nouvelle députation allait encore s'y rendre. L'ordre a été donné au commandant général d'y faire transporter des détachements. Nos commissaires ont fait ce qu'ils ont pu pour empêcher l'hôtel de là Force d'être pillé; mais ils n'ont pu arrêter en quelque sorte la juste vengeance du peuple; car, nous devons le dire, ses coups ont tombé sur des fabricateurs de faux assignats; ce qui a excité la vengeance, c'est qu'il n'y avait là que des scélérats connus. '>
C'est la version de Tallien. Il ne parle pas de celte blanche victime qui n'a fabriqué que des billets à la Reine, et qui a été massacrée, profanée, sanctifiée par les septembriseurs : la princesse de Lambaile I
Voilà Tallien lui-même qui s'excite et ne s'arrête plus, même devant ces odieux massacres de septembre : le futur montagnard de la Convention s'écrie que le peuple, en exerçant sa vengeance, rendait aussi sa justice. Jusqu'où ira la justice de Tallien?
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Guy de Kersaint, député de Versailles, donna sa démission, u Si Famour de mon pays m'a fait endurer le malheur d'être le collègue des panégyristes et des promoteurs des assassinats du 2 septembre , je veux au moins défendre ma mémoire d'être leur complice. »
Qui le croirait? ce fut Tallien qui remplaça Guy de Kersaint I
Mais faut-il accuser TaUien?
La Commune de Paris s'accusa elle-même le 3 septembre :
tt La Commune de Paris se hâte d'informer ses frères de tous les départements qu'une partie des conspirateurs féroces détenus dans ses prisons a été mise à mort par le peuple : actes de justice qui lui ont paru indispensables pour retenir par la terreur les légions de traîtres cachés dans ses murs , au moment où il allait marcher à l'ennemi, et sans doute la nation entière, après la longue suite de trahisons qui l'ont conduite sur les bords de l'abîme, s'empressera d'adopter ce moyen ii nécessaire de salut public, ei tous les Français s'écrieront comme les Parisiens : » Nous marchons à l'ennemi, mais nous ne laisserons pas derrière nous ces brigands pour égorger nos enfants et nos femmes, w
Et qui a signé cela?DuPLAiN, Panis, Sergent, Lenfant,
JoiRDEUiL, Marat, quî n'a pas omis les trois mots :
l'Ami du peuple.
Tallien , qui n'a pas signé , a dit que les massaci'cs de septembre avaient été Foeuvrc spontanée de F effervescence populaire. Voici sa défense imprimée :
« On a souvent répété avec affectation, et on a voulu persuader que- ces événements étaient le résultat des combinaisons d'une faction que l'on a depuis désignée son» le nom de parti désorganisateur.
V Pour détruire ces absurdes déclamations, je vais retracer en peu de mots les causes qui ont produit ces événements.
w C'est à moi, peut-être, qu'il appartient plus particulièrement de remplir cette tâche, moi qui les ai vus de près, moi qui n'y ai pris part que pour sauver la vie à plusieurs individus contre lesquels il y avait sans doute de trop justes motifs d'incivisme, mais qui cependant ne devaient pas périr sans avoir été entendus et jugés légalement. Oui, les douloureux souvenirs que rappelle souvent à ma mémoire cette journée désastreuse sont effacés par le bonheur que j'ai eu de rendre à leurs familles éplorées des pères, des époux, des enfants, et surtout une femme intéressante par le fruit de l'amour qu'elle portait dans son sein et que j'ai dérobée à la vengeance du peuple. Je garde entre mes mains des témoignages précieux de reconnaissance que j'ai reçus de ces infortunés. Je les transmettrai à mes enfants comme un titre honorable, en leur apprenant que la justice et l'humanité doivent être les premières vertus d'un peuple républicain.
« Je trouve les causes de ces événements d'abord
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dans la lenteur des tribunaux à punir les coupables dont les prisons regorgeaient. Des hommes contre lesquels il y avait les accusations les plus graves étaient renfermés depuis deux ou trois ans sans avoir encore été entendus.
» Le tribunal établi pour connaître les crimes du 10 août avait bien, il est vrai, fait tomber la tête de quelques conspirateurs subalternes, mais Montmorin, Tun des chefs des contre-révolutionnaires, avait été déchargé d'accusation et mis en liberté. Ce fut un déni de justice qui occasionna les premiers mouvements du peuple.
» A la même époque un criminel exposé sur la place publique eut l'insolente témérité de crier sur féchafaud, et en présence d'une multitude innomiHrable : l/^ive le Roi! Vive la Reine I Vive monseigneur Lafayette! Au diable la nation! Ces mots séditieux, plusieurs fois répétés, excitèrent l'indignation publique, et il eût été immolé à l'instant même si le procureur de la Commune ne lui eût fait un rempart de son corps et ne l'eût reconduit dans les prisons pour le livrer aux tribunaux.
î» Dans son interrogatoire il déclara que depuis plusieurs jours l'argent était répandu avec profusion dans les prisons, et qu'au premier signal les brigands qu'elles renfermaient seraient armés pour servir la cause des contre^ré volutionnaires .
» Personne n'ignorait d'ailleurs que c'était dans les prisons que se fabriquaient tous les faux assignats qui
étaient répandus en très-grand nombre dans la circulation. El, effectivement, après l'expédition du 2 septembre, on a trouvé des planches, du papier et tous les ustensiles nécessaires pour fabriquer des assignats et des billets de confiance de toutes les valeurs. Ces pièces existent et sont déposées aux greffes des tribunaux.
» Telles furent les causes premières qui provoquèrent l'indignation publique. »
Tallien n'oublie pas de mettre en cause les événements politiques, l'entrée des Prussiens sur le territoire, la prise de Verdun :
tt Telles furent les circonstances qui précédèrent et provoquèrent les événements du 2 septembre; événements terribles, sans doute, qui dans un temps de calme eussent dû provoquer toute la vengeance des lois, mais sur lesquels, dans un temps de révolution et d'agitation, il faut tirer un voile et laisser à l'historien le soin de consacrer et d'apprécier cette époque de la Révolution, qui a été beaucoup plus utile qu'on ne pense, n -
Mais qu'a dit Pétion : ce Je pense que ces crimes n'eussent pas eu un aussi libre cours, qu'ils eussent été arrêtés , si tous ceux qui avaient en mains le pouvoir et la force les eussent vus avec horreur ; mais , je dois le dire parce que cela est vrai , plusieurs de ces hommes publics , de ces défenseurs de la patrie , croyaient que ces journées désastreuses et déshonorantes étaient nécessaires; qu elles purgeaient l* empire d'hœnmes dangeretix; qu'elles portaient l'épouvante dans l'àme des
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conspirateurs; et que ces crimes odieux en morale étaient utiles en politique, »
Plus tard Tallien lui-même , se voyant jeter à la face les injures sanglantes de massacreur de septembre, parle des provocateurs :
tt II en est beaucoup qui ne m^ accusent d'être un cgorgeur du 2 septembre que pour mieux étouffer ma voix, parce qu'ils savent que j'ai tout vu. Ils savent que je me suis servi de l'autorilc dont j'étais alors dépositaire pour sauver du glaive des assassins un grand nombre de personnes ; ils savent que moi seul , au milieu de la Commune, j'osai me jeter à travers celle foule sanguinaire pour empêcher qu'on violât les dépôts confiés à la Commune. Je défie à qui que ce soit de me reprocher, non pas un crime, mais la moindre faiblesse. J'ai fait mon devoir dans cette occasion ; je le ferai encore en démasquant les provocateurs de cette journée sanglante qui siègent parmi nous. »
Mais TalHen eut beau laver en pleine Convention sa carmagnole tachée de sang, le soir même, comme il se promenait au Cours la Reine avec Térézia Cabarrus , il entendit cette injure qui le frappait plus violemment encore : Notre-Dame de Septembre !
l:U NOTRE-DAME DE THERMIDOR.
LES DEl X RÉPUBLIQUES.
Les élections s'étaient faites sous Finfloeuce des événements du 10 août; elles aivoyèrent à la nouvelle Assemblée natioiiiale des honmies de pensée, des hommes d'action et des hommes de coups de main; mais che2 tous dominait l' espoir de fonder une république.
Tallien fut nommé à Versailles.
11 y avait deux partis , — je ne parle pas des royalistes, — les Girondins et les Montagnards.
La république girondine était empruntée aux souvenirs d'Athènes. Son chef, personnage muet, était Brissot; ses orateurs étaient Vergniaud, Barbaroux,
LES DËl\ RKPIBLIQLKS. 135
Buzôt, Roland y Louvet, Guadet; sou général était Dumouriex.
La république montagnarde voulait inaugurer le règne tout nouveau dans le monde de la démocratie : ses orateurs étaient Danton y Robespierre ^ Saint-Just ; ses pamphlétaires étaient Camille Desmoulins , Marat y Fréron, Tallien.
Quand deux idées siègent dans une assemblée politique, elles ne tardent point à s'entre-hcm*ter, à se mesurer dans l'arène de la tribune, à se blesser de paroles furieuses.
Entre les deux partis, la Montagne et la Gironde, il y avait les journées de septembre. Tous les chefs montagnards n'avaient point trempé leurs mains dans la complicité de ces massacres ; Robespierre et Saint-Just en étaient innocents; mais c'est l'invaiûable tactique des partis que de rejeter en masse sur leurs adversaires la responsabilité des actes qui révoltent la conscience humaine. Forts de cette réaction contre les événements du 2 septembre, les Girondins s'étaient emparés du fiiuteuil et des bureaux.
Pour repousser ce sanglant linceul dont la main des Girondins voulait les couvrir devant l'opinion publique, les Montagnai'ds eurent recours au même système d'insinuations; accusés, ils accusèrent; ils reprochèrent à leurs adversaires de vouloir la décentralisation, le fédéralisme. Ainsi de part et d'autre on s'attaquait par des soupçons, par des fantômes.
La lutte descendit bientôt sur le terrain des person-
nalités. Au point de vue de leurs intérêts, les girondins commirent une grande faute, ce fut d'incriminer Robespierre.
En temps de révolution, attaquer un homme, c'est le désigner à la dictature. Les coups qui n'abattent point un adversaire le grandissent.
Robespierre sortit de la lutte blessé, mais triomphant. L'orage s'était approché de sa tète, et l'orage avait reculé. II n'en faut pas davantage pour sacrer un tribun.
Disons tout de suite ce qu'il y avait de vrai et de faux dans cette accusation de fédéralisme lancée par les Montagnards sur le parti de la Gironde. La Révolution , c'était Paris. Tête et cœur du mouvement, la Ville (Urbsj comme disaient les Romains) avait pris la Bastille; elle avait arraché le Roi aux grandeurs et aux pompes de Versailles ; elle avait aboli , lors du voyage de Louis XVI à Varennes, les insignes de la monarchie; elle avait pris les Tuileries au 10 août; elle avait sauvé la France en poussant vers la frontière du nord le flot des enrôlés volontaires. C'était de Paris que partait chaque matin le mot d'ordre des journaux, le rayon de la tribune, le mugissement des clubs. Les Montagnards savaient cela : c'est sur la dictature de Paris qu'ils voulaient établir leur influence.
Les Girondins, au contraire, regardaient avec une
LES DEUX REPUBLIQLES. 137
sourde inquiétude cet océan troublé , insoumis , çemué par tous les vents de la Montagne , qui dévorait successivement les barrières de la Révolution : eux aussi , ils cherchaient un point d'appui, mais un point d'appui pour la résistance. Us crurent le trouver dans les provinces. De quel droit Paris, cette ville orgueilleuse, s' attribuait-elle le soin de diriger la France? Les départements ne devaient-ils point peser dans la balance des destinées nationales? Or, dans les quatre-vingt-trois départements s'était déjà formé, par la vente des biens de l'Eglise et de la noblesse, un parti de nouveaux propriétaires. Ces déshérités de la veille étaient devenus les conservateurs du lendemain. Pour eux, la Réi^olution était faite : il ne s'agissait plus que de repousser l'ennemi et de rétablir l'empire des lois.
L'initiative de Paris se voilait sous le mot de centralisation ; l'initiative des provinces sous celui de fédéralisme.
Cette rivalité était grosse de tempêtes, car de part et d'autre on combattait pour un système. 11 y avait deux républiques en présence : — l'une d'inspiration, ne prenant conseil que des circonstances, peu scrupuleuse sur les moyens, tendant à son but par toutes les i^oies, mettant la Révolution et le salut public au-dessus même de la représentation nationale^ — l'autre qui voulait remplacer la monarchie par des institutions régulières.
Les Montagnards comptaient sur Paris, comme sur le ressort qui dans la grande machine révolutionnaire devait hâter le mouvement; les Girondins comptaient sur la province pour le modérer.
Le Roi était toujours au Temple : que fidre du Roi ? A tous les points de vue, sa présence était un embarrras; deux années auparavant, sa fuite avait paru une calamité.
Quand et comment Louis XVI sera-t-il jugé? Cette question était adressée de tous les coins de la France à l'Assemblée nationale. Or la Convention elle-même était divisée. Les Girondins n'aimaient pas plus le Roi que ne l'aimaient les Montagnards; mais ils craignaient de s'engager dans des mesures rigoureuses, de dresser l'échafaud politique, de creuser la fosse dans laquelle viendraient tomber l'une après l'autre les têtes des pro* scrils et des proscripteurs.
C'est là que les Montagnards attendaient leurs adversaires.
Le 11 décembre 1792, Louis parut devant la barre de la Convention nationale. Le président était Barère. Les chefs d'accusation étaient nombreux; on peut les réduire à trois : Louis a trahi la France et violé son serment, en se rendant à la frontière pour se réunir aux émigrés, à l'armée étrangère; — Louis a fait tirer sur son peuple dans la journée du 10 août; — Louis entretenait une correspondance secrète avec tous les ennemis de la France et cherchait le chemin d'un coup d'Etat contre la Révolution. Louis XVl se renferma dans un système négatif, refusant même de reconnaître sa propre signature.
Après trois appels nominaux, le 17 janvier, le président dit : « Je déclare que la peine que la Convention prononce contre Louis Capet est la mort. »
Les Girondins avaient voulu épargner le sang, et la plupart d'entre eux, par crainte, par faiblesse, par respect humain, avaient voté la mort de Louis XVl. I^ victoire de la Montagne était complète; elle venait d'arracher à ses adversaires une de ces concessions qui déshonorent un parti. Elle, du moins, n'avait point tremblé, elle n'avait plié sous aucune influence, elle était demeurée sombre et debout au milieu des revirements de l'incertitude. En temps de révolution, malheur à qui hésite! La ferme volonté des Montagnards les couronna d'un sanglant prestige.
La nuit du 21 janvier, Louis dormit jusqu'à cinq heures du matin. Cléry, selon Tordre qu'il en avait reçu, éveilla son maître. Le fidèle valet de chambre coifla Tcx-Roi; pendant qu'on faisait ainsi sa toilette, Louis tira un anneau de sa montre et l'essaya à son doigt : c'était son anneau de mariage, qu'il devait maintenant renvoyer à la Reine comme un muet adieu.
A six heures et demie il communia et s'entretint pendant quelque temps avec l'abbé Edgeworth. Il ne voulut point voir sa famille, craignant les émotions de son cœur.
A huit heures, les officiers municipaux entrèrentle Roi leur remit son testament et un rouleau de ving^ cinq louis qu'il les chargea de rendre à Malesherbes qui les lui avait prêtés.
A neuf heures , Santerre dit : « Voici le moment ! » Le Roi demanda à se recueillir encore pendant trois minutes. Au bout de ces trois minutes, Santerre répéta : « L'instant est venu. :> Frappant alors la terre avec son pied droit, Louis dit : a Partons! »
A la porte du Temple , quelques rares et faibles cris de femmes s'élevèrent : « Grâce! grâce! j> puis ce fut tout : les rues que traversa le cortège étaient silencieuses comme la tombe. Toutes les fenêtres étaient
LA MORT DU ROI. lil
baissées, toutes les boutiques fermées. Les voitures ne roulaient pas; une seule prolonge sur le pavé silencieux son bruit uniforme.
Où va-t^lle?
Quatre-vingt mille hommes, immobiles comme des statues, se tiennent sous les armes, formant la haie; les canonniers sont à leurs pièces, mèche allumée; mais pas un mouvement, pas une parole, pas un regard : on dirait une ville pétrifiée.
Louis lit dans son livre les prières des mourants.
L'horloge sonne dix heures; la voiture et Tescorte arrii^ent alors sur la place de la Révolution, naguère la place Louis XV. La guillotine s'élève près de l'ancien piédestal qui supportait la statue royale. Un cercle de canons et d'hommes armés, derrière lequel fourmillent les spectateurs, décrit le terrain vide sur lequel va s'accomplir le sacrifice. La portière du fiacre s'ouvre. Le Roi monte lentement les degrés de l'échafaud; il semble n'être pas vêtu pour la mort : il porte une veste puce, des culottes grises, des bas blancs. Il ôte sa veste, et parait alors en camisole de laine blanche. Les aides du bourreau s'approchent pour le lier; il résiste. L'abbé Edgeworth le calme avec une parole.
Ses mains sont liées, sa tête est nue; le fatal moment approche.
Louis s'avance alors vers le bord de l'échafaud, le visage très-rouge , et dit :
« Français, je meurs innocent! c'est du haut de r> l'échafaud et au moment de paraître devant Dieu que
» je vous le dis. Je pardonne à mes ennemis. Je désire n que la France.., »
Un bruit de tambours couvre sa voix. Six valets de bourreau saisissent Louis et le lient sur la fatale planche. L^abbé Edgeworth sVcrie : u Fils de saint Louis, montez au ciel! )> Le couperet tombe; la tête d'un roi a roulé dans F éternelle nuit.
L'exécuteur des hautes œuvres, Samson, montra cette tété : des cris répétés de distance en distance s'élevèrent de l'océan de têtes qui entourait l'échafaud : u Vive la République ! d Les bonnets s'agitèrent à la pointe des baïonnettes , les chapeaux ondulèrent comme des vagues noires sur la place de la Révolution. Samson vendit pour ses valets des mèches de cheveux du Roi décapité et des morceaux de sa veste. Puis la multitude s'écoula en disant : « C'est fait ! n
Les boutiques de pâtissiers, les cafés, les théâtres furent ouverts dans la soirée. Paris vaqua de tous côtés à ses plaisirs, comme si c'était un jour férié. Dans les endroits publics, les patriotes serrèrent la main des patriotes avec plus de cordialité que la veille. Quelques jours après, dit un historien du temps, les citoyens ne s'apercevaient point encore de la gravité du fait qui venait de s'accomplir.
La chose était pourtant sérieuse. La Révolution venait de prendre l'engagement de vaincre ou de mourir. Les conventionnels, que dis-je, la nation entière, n'avaient plus ni miséricorde ni ménagement à attendre des rois de l'Europe coalisés pour venger
l'aifront qui venait de leur être fait dans la personne du Roi de France. Le défi était jeté.
Kt quel défi! une tête de monarque suspendue par les cheveux à la main du bourreau I
Les armes avec lesquelles on allait combattre l'ennemi avaient été trempées dans le sang de Louis XVI. Ce sacrifice avait sans doute ému plus d'un cœur; mais la pitié ne se montra point. Les larmes versées coulèrent en silence. Extérieurement, la France s'était associée aux régicides.
Les Montagnards cependant avaient atteint leur but. Ils avaient imposé leur volonté aux événements. Leur politique à coups de théâtre avait triomphé de l'éloquence dos Girondins, de l'efiroi des multitudes, de la faiblesse de tous. Ils régnaient par l'audace. D'une main qui bravait la foudre, ils venaient de décapiter huit siècles de monarchie. A l'ancien régime, ils avaient opposé la loi de l'ancien régime, la peine de mort.
Ce fut leur victoire, ce fut leur perle. Ils avaient dressé l'cchafaud, l'échafaud les dévora.
Tous les gouvernements se blessent à leurs propres armes.
Pouvait-on détruire la royauté sans détruire le Roi? Oui sans doute , et à un point de vue , la République eût été plus assurée par la déchéance que par la mort (le Louis Xl'I. Mais le moment n'était pas venu où les esprits éclairés sépareraient les hommes des institutions. Il faut dire que l'ancien régime s'était attaché à les confondre. Louis XIV, en exagérant la puissance et
la représentation royales, n'ai'ait fait qu'exagérer le danger, non pour lui-même , mais pour sa dynastie. Si l'idole du souverain pouvoir n'avait point été placée par lui dans les hauteurs éloilées du despotisme divin, il n'y aurait point eu de courage à l'abattre, et il n'y aurait point eu place entre le trône et l'échafaud pour un champ de bataille entre les factions révolutionnaires. Les prestiges de la grandeur humaine donnent de l'éclat à la main qui les défie. Louis XVI tomba victime de ce matérialisme politique, dont le tort était d'incarner l'idée dans les signes.
Térézia Cabarrus versa deux larmes : une pour le Roi, une pour Marie -Antoinette. Mais, comme Lucile Desmoulins et madame Roland, elle s'écria : Le Roi est mort. Vive la République !
M. de Loménie, archevêque de Sens, ministre de Louis XVI , disait au Roi en 1788 : M. de La Fayette est le plus dangereux de tous les antagonistes du ministère, parce que sa logique est en action.
De tous les antagonistes de Robespierre, Tallien fut le plus terrible, parce que l'action fut pour lui la logique et réloquencCé
Donc ce jeune Athénien d'autrefois prend la parole en Spartiate; il ne parle pas pour faire des phrases. Son premier mot est contre le dernier simulacre de royauté : il veut que le président de la Convention ^
qui est Pétion, son vieil ami Pétion qu'il venait réclamer hier à l'Assemblée, ne soit pas plus princièrement logé qu'un simple citoyen; il n'aura pas de représentation particulière; hors de la salle, si on veut lui parler, on ira le chercher au troisième , au cinquième étage : c'est là que loge la vertu, dit Tallien.
Voyez-vous la Convention dans un grenier ! Ce n'est pas là que la marquise de Fontenay aurait suivi Tallien!
«Préalablement à tout, je demande que l'Assemblée prenne l'engagement solennel de ne pas se séparer avant d'avoir donné au peuple français un gouvernement fondé sur les bases de la liberté et de l'égalité. Je demande qu'elle prête serment de ne faire aucunes lois qui s'écartent de ces bases; ce serment doit diriger constamment les représentants du peuple dans leurs opérations. Ceux qui seraient parjures devraient être immolés à la juste vengeance du peuple. »
Je ne sais si Robespierre était déjà préoccupé de Tallien , mais il dut se dire dès le premier jour de la ' Convention : Voilà peut-être Brutus !
Cette première séance de la Convention est déjà pleine d'orages; Chabot, Manuel, Tallien, Merlin, Couthon, Prieur, Bazire, Danton, Camille Desmoulins, Chénier, Grégoire, Condorcet, Pétion, Vergniaud, se disputent la parole et la position. Les partis sont en présence. On finît par entendre le prêtre Grégoire : a Les rois sont dans l'ordre moral ce que les monstres sont dans l'ordre physique, jî Après ce mot imprévu,
TALLIEN CONVENTIONIVEL. 147
la Convention rend sa grande loi : La Convention nationale décrète que la royauté est abolie en France.
Ce sont tous ces tumultueux convenfionnels qui vont rédiger le contrat social de la France.
Ce jour-là, Robespierre s'était tu. A quoi pensait donc ce fils naturel de la philosophie et du Contrat social?
L'attitude de Tallien à la Convention fut celle d'un véritable tribun. Le premier jour, on l'a vu demander une formule de serment à tous les députés. Le lendemain , Tallien se lève entre Louvet et Billaud-Varennes : K Je propose que tout citoyen pourra être élu juge sans qu'il soit nécessaire d'être inscrit sur le tableau des hommes de loi. ?> Les applaudissements commencent à pleuvoir sur le jeune Tallien.
Sa jeunesse semble lui interdire les connaissances financières d'un Cambon ou les connaissances militaires d'un Camot; mais quand la Convention décrète l'envoi de six commissaires dans les Pyrénées, Tallien s'exprime ainsi : « En envoyant des commissaires , l'Assemblée ne se bornera pas à faire examiner la situation de cette partie de nos frontières, elle les chargera aussi de scruter la conduite équivoque et suspecte du général Montesquiou. Sans doute les commissaires jugeront indispensable de destituer ce général, qui n'entrera point en Savoie et qui désorganisera votre armée. «
Ii8 XOTRE-DAHE DE THERUIDOR
Carra, Chabcit, Chénier, Danton^ se joigneBit àTaDini. IjC tra^pqae Chénier dit 4|iie lorsqu^il est q«estioD An salât public, il^saffît qa^im général soit soupçonné pour être destitué. Dantmi ajoute qo'il lant se montrer terrible : c'est du caractère qo'il faot pour soutenir b liberté. Et comme on avait condamné Lafiiyette, on condamna Montesquiou. La Convention tout entière s%*tait ralliée à Tallien. Les yeux de lynx des tribunes étaient désormais fixés sur F Ami des citoyens.
On voit Tallien éloigner Faccusalion contre Marat, en disant comme un ancien : a Décrétons le salut de l'empire, et laissons là les individus. » U frappe sur Roland et exige qu'il rende compte des trouUes de Paris. On chantait dans les rues : La iéte de i/arai, Robespierre et Danton, et de tous ceux qui tes défendemt, ô gué! Mais l'Ami des citoyens devait-ii défendre TAnii du peuple?
En Parisien qu'il était, Tallien savait son Paris par cœur. Un jour que Garât disait qu'il n'y avait aucun moyen de distinguer les maisons d'arrêt des prisons , Tallien répondit : a U existe dans Paris une multitude de ces maisons connues sous le nom de pensions bourgeoises, où l'on tient renfermés, sous prétexte de folie, une foule de citoyens et de citoyennes arrêtés en vertu d'ordre arbitraire. >»
Qu'était-ce que ces fameuses pensions bourgeoises
TALLIËN COWEXTIONNEL. 149'
signalées par Talliea? Sous la royauté , c'était des espèces de succursales de la Bastille. Sous la Convention, on les appela des maisons de santé. Due simple lettre de cachet avait suffi jusqae-là; mais Tallien venait' de sauver les suspects de la raison.
Ce suspect de la raison qui s'appelait Harat, et C|ui se raUiait alors l'ami de Tallien , n'était-il pas InÎHEnéme dans une prison , puisqu'il se condamnait à vivre dans une cave? Accusé devant la Convention de voir des complots ou de faire des complots, Marat voulut que la Convention envoyât dans son » antre v deux de ses membres, pour que la vérité fut dite. L'Assemblée nomma Buzot et Tallien , un Girondin et un Montagnard , pour visiter l'antre de Marat. « Bon! un de chaque bordl y> dit Marat. Et il sortit de la salle avec Tallien et Buzot.
Et que trouvèrent-ils, Tallien et Buzot, dans l'antre de Marat? Ils trouvèrent un arsenal de journaliste qui a déclaré la guerre à tout le monde. Un encrier et une plume. Elle est bien noire cette plume, mais cette encre c'est du sang.
Une antre fois qu'on e£Eaçait partout le nom de Mirabeau, on compléta la séance par l'acte d'accusation de Louis XVI. Après Barbaroux, après Rewbell, après le maître de poste Drouet , Tallien ajouta à « l'acte énoneiatifdes crimes de Louis Capet, dernier roi des Français y> : a N'ouMions pas, dit-il, la défense qu'il a faite,.
en partant pour Varennes^ de ne signer aucun acte émané du corps législatif, et au ministre de la justice de remettre les sceaux de TElat. » Ce grief de Taliien est ajouté à l'accusation du malheureux Louis. Ce n'est pas tout ; Taliien reprend : a L'affaire du Champ de l^lars prouve que non-seulement le Roi avait des intelligences avec Lafayette, mais encore avec Bailly et les officiers municipaux d'alors y qui ont accompagné Lafayette avec le drapeau rouge. » Le caractère de Taliien est tout à fait décidé : la Révolution a fait de lui un homme ; la Convention fait de lui un accusateur. La République, en ce temps-là, ne se contentait pas d'avoir des citoyens.
C'est un soldat de Léonidas qui parle quand Taliien s'écrie avec Robespierre et les Spartiates farouches de la Convention : « La Montagne est le passage des Thermopyles , et nous y mourrons I »
A côté du citoyen, du journaliste, du tribun, l'homme pratique et l'administrateur se font remarquer en Taliien. Lorsque Cambon propose un décret sur les finances, Taliien se retourne vers Cambon : u Je provoque une délibération sur le gage des assignats qui pourront êlre créés. » Et le politique ajoute : a Je demande qu'on ajourne après le jugement de Capct une discussion sur la question de savoir si les forêts nationales seront ou ne seront pas aliénées. Je demande que dans huit
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jours le ministre des contributions publiques vous présente un état détaillé des finances de la République. » Puis Tallien passe en revue l'Europe devant la France militaire et devant la France financière : uLa Convention a ici deux objets : d'abord connaître l'état actuel de nos armées, et fixer le système politique oii nous devons nous tenir. Voulez-vous porter la liberté partout, aller en don Quichotte, comme dans le Brabant, oii nos armées sont mal reçues , oii nos soldats sont égorgés , où l'on refuse nos assignats? Voulons-nous aller en Hollande donner un nouveau prétexte à la rupture avec l'Angleterre? Pourquoi nos armées n'ont-elles pas laissé le Rhin entre elles et nos ennemis? pourquoi avons* nous toujours des inquiétudes sur l'armée de Gustines? pourquoi Goblentz n'est-il pas détruit? »
Celui qui parlait de don Quichotte ne devenait -il pas lui-même un don Quichotte?
Tallien a été un des grands acteurs de la vie et de la mort de Louis XVI.
Le 15 janvier 1793, quand la Convention, sous la présidence de Vergniaud, procède à l'appel nominal des députés sur l'appel au peuple dans le jugement du Roi, Tallien répond qu'il n'est pas besoin de s'attarder à consulter le peuple quand ses députés ont la parole.
Le 16 janvier, quand l'Assemblée, qui a prolongé sa séance jusque dans la nuit, pose aux représentants du peuple eette question : Quelle peine Loms, ei^dewmi roi des Français, a44l encourue? Tallien vota la morl avec ce commentaire d'enfant terrible : « Louis a lait couler le sang français; Montauban, Nimes, Jalès, Nancy, le Champ de Mars et la journéo du 10 août sont les témoins irrécusables de ses trahisons. La loi a parlé : l'intérêt de l'Etat, l'intérêt du peuple exigent qu'elle soit appliquée. Je vote pour la mort. »
Le 18 janvier, Vergniaud prodama qu'il y avait 387 voix pour la mort sans conditions. Des voix demandent le sursis de la moH. *-^ « Je demande, dit Tallien, que la question soit décidée séance tenante. L'humanité l'exige. y> — » Je demande la parole, dit Robespierre, pour motiver la proposition de Tallien. »
Tallien parle à l'extrémité gauche de la salle : «Louis sait qu'il est condamné, il sait qu'un sursis a été demandé. Je demande que la question soit décidée sans désemparer, afin de ne pas prolonger les angoisses d'un condamné. »
Ce jour-là, Robespierre rompit une première lance avec Tallien; il appuya l'adresse de Tallien. Rohes^ pierre sentait tout ce qu'il y avait de viril et de hardi dans ce jeune tribun.
TaUien commençait à marcher dans toute sa puis*sance de conventionnel. Le soir même de la mort du Roi, il lut élu du comité de sûreté générale.
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Cependant Tallien fait la pluie et le beau temps. Il avait parlé récemment sur les armées, les finances et les assignats; un certain Lamarche était le directeur de la febrique du fameux papier. 11 advint que le ministre des contributions , je veux dire le ministre des finances de 1793, annonce la démission du citoyen Lamarche; Tallien ne se contente pas de cette démission : il s'élance et demande (c que Lamarche soit mis en état d'arrestation dans son domicile, et que le comité fasse son rapport. » Tallien était de ceux qui ne voulaient pas que la Convention et la monnaie de la Convention fussent soupçonnées. II y a du César dans tous les Brutus.
Paris parlait de disette; Tallien, Tenfant de Paris, ne voulut pas que Paris criât finmine; il parla à la tribune pour ses amis et compatriotes les artisans ; il les nourrit du pain de Fâme en attendant l'autre.
Voici la guerre civile et ses fureurs , lies troubles de Lyon et d'Orléans, la grande épopée de la Vendée : Tallien se mêle à tout et paye partout de sa personne. A Lyon, il fait envoyer des commissaires et des forces. Il peint dans un style heurté la réaction lyonnaise; c'est tout un tableau qu'il &ut reproduire, et qui rappelle en Tallien le journaliste :
« Lyon veut frapper la liberté , mais on ne désarme pas la liberté.
a Vous savez , citoyens , que Lyon a toujours été le refuge des contre-révolutionnaires; qu'à diverses époques il s'y est élevé des mouvements violents, qui ont toujours précédé ou suivi de très -près ceux dont Paris a souvent été le théâtre. L'immense étendue de cette cité, sa nombreuse population, sa position topographique, la coupable indolence des administrateurs, n'avaient pas peu contribué à faire de cette ville le point de réunion de tous les hommes qui , imbus de préjugés et regrettant les chimères de l'ancien régime, allaient là entretenir leurs espérances et en attendre ou préparer même le succès. Ci-devant nobles, ci-devant financiers de haut parage, prêtres réfractaires , mécontents du nouvel ordre de choses, tous se rassemblaient à Lyon. Ils y trouvaient ce que, dans leur langage, ils appelaient la bonne compagnie. Les plaisirs, le luxe, Paris les y suivaient; ils se trouvaient là dans leur élément; les émissaires des cours étrangères avaient moins loin pour venir conférer avec eux. Tout allait pour le mieux, lorsque la révolution du 10 août vint déconcerter tous les projets contre-révolutionnaires. La source de la liste civile fut tarie , les correspondances interceptées : alors tout changea de face; les plus notés d'entre les réfugiés émigrèrent; les prêtres réfractaires furent déportés, et le calme parut un instant se rétablir. Mais la misère qui affamait plusieurs milliers d'ouvriers, donnait des inquiétudes aux administrateurs. La discussion qui avait lieu dans la Convention nationale au sujet du ci-devant Roi ne contribuait pas peu à rani-
mer les espérances des ennemis de l'ordre public. La noux^elle de la condamnation et de l'exécution du tyran, arrivée au même moment, fut diversement reçue. Les sans-culottes s'empressèrent d'adhérer à votre décret, les aristocrates murmurèrent; mais ils n'étaient pas en force; la municipalité les surveillait, et ils furent obligés de concentrer leur rage , et de se venger par les pamphlets. On les méprisa d'abord; mais bientôt, se prévalant du silence des magistrats, ils levèrent la tète d'une manière plus audacieuse.
(cMais nous veillons! Les Lyonnais- ont osé renverser la statue de la liberté : la liberté se relèvera toute seule sur Lyon. »
L'histoire de la contre-révolution est dans cq discours d'un quart d'heure. La fameuse réaction lyonnaise fut tout entière expliquée. La République pouvait se fier à cet orateur qui savait si bien parler pour elle ; le pays pouvait confier ses intérêts à ce citoyen qui connaissait si bien ses affaires. Tallien grandissait sévèrement tous les jours.
Tallien s'est élevé à la véritable éloquence en soutenant une fois le général Rossignol, que des députés ombrageux voulaient faire suspendre de son commandement en chef de l'armée des côtes de la Rochelle. Après que Delacroix eut parlé, — le père de notre
grand peintre Eugène Delacroix , — Tallien s'écrie : tt On demande ce qu'a fait Rossignol? Je répondrai : Depuis le commencement de cette guerre, Rossignol s'est battu plus de cinquante fois à la tête de la 35'' division de gendarmerie qu'il commandait; il s'est trouvé à toutes les attaques; à l'affaire de Ghemillé, il était auprès du général Duhoux, lorsqu'il fat blessé; les braves étaient au nombre de sept cents lorsqu'ils se rendirent dans ces contrées, le sort des combats les a réduits à deux cents.
» Si l'on me demande ce que Rossignol a fait comme général , je dirai : Il a trouvé une armée débandée, il l'a réorganisée ; il a combattu les mauvais principes dont elleétait^infectéo, et y a ramené l'esprit républicain ; il a puni les désorganisateurs , et l'armée a toujours marché à la victoire. 11 a réparé les injustices de Biron; il a récompensé le mérite dédaigné, et Salomon commande maintenant l'avant-garde : voilà ce qu'a fidt Rossignol comme général.
)) Quoi ! dans cette assemblée, on a répondu de Beysser et de Westermann; tous deux parcoururent librement les départements insurgés; Westermann est actuellement à Niort, où il ranime F esprit fédéraliste qui infecte ces contrées, et un homme aussi brave que Rossignol ne trouverait point ici de défenseur I Serait-ce donc parce que c'est un véritable sansK^ulotte? Serait-ce parce qu'il a toujours soutenu la cause du patriotisme? Serait-ce parce qu'il souffrit avec la minorité opprimée, et qu'il l'aida de tout son pouvoir? Non, l'Assemblée sera plus
juste , elle lèvera la suspension , et il sera beau de voir Rossignol, sorti de cette classe tant dédaignée par la noblesse, succéder à monseigneur le duc de Biron. »
S'il est beau d'avoir un tel avocat, il est beau d'avoir un tel ami. Où Tallien avait-il pu apprendre à être un Cicéron? Vauvenargues a dit que les grandes pensées viennent du cœur : elles venaient en ce temps-là du patriotisme.
Le Comité de salut public, c'était le conseil des Dix. Et quels dix! Barère, Billaud-Varennes, CoUotd'Herbois, Carnot, Couthon, Robert Lindet, Maximilien Robespierre^ Prieur, Jean-Bon Saint-André et Saint-Just.
L'Assemblée nationale lui avait donné tous les pouvoirs , et comme le conseil des Dix de Venise qui pouvait décapiter le doge , le Comité de salut public avait établi un gouvernement révolutionnaire au-dessus de tous les autres.
C'est dans la grande année de 1793 que le Comité
de salut public ouvre son livre de bronze, qui devient bientôt un livre rouge. Tous les dix jours le Comité se faisait rendre des comptes par le Conseil exécutif sur l'exécution des lois, sur les mesures 'militaires, sur les petites ou les grandes infractions des fonctionnaires. A son tour, l'implacable Comité présentait à la Convention son œuvre du mois, l'œuvre titanesque de la Révolution française.
On ne s'aperçut pas d'abord de la grande force que l'on venait de créer. Quelques hommes, sans autre titre que celui de représentants du peuple , réunis dans une petite chambre, autour d'une table recouverte d'un tapis vert, il n'y avait pas là de quoi occuper beaucoup l'esprit public. Et cependant c'est de ce Comité, véritable cabinet noir de la Révolution , que vont sortir de jour en jour les grandes mesures , ou pour mieux dire , les grands coups de foudre qui devaient surprendre, accabler, détruire les insurrections au dedans, les années ennemies au dehors. De cet antre, le lion guette sa proie. Encore un peu, et tout tremblera sous cette main invisible, irresponsable, présente à tout et partout.
Que parle-t-on du conseil des Dix et de la république de Venise? Ce conseil d'hommes intelHgents, masqués, impitoyables, dont les pouvoirs sont d'autant plus grands qu'ils sont moins définis , dont les coups frappent dans l'ombre, dont les noms sont connus, mais dont les projets sont voilés; ce conseil des Dix siège aux Tuileries. 11 est l'ànie de la royauté morte
incarnée dans le corps de la Révolution. Il constitue l'unité au milieu de la division des pouvoirs et du tumulte de l'Assemblée mugissante. Froid , concentré, il est la tête; le cœur et le bras de la Révolution lui obéissent. Son arme est aujourd'hui la force morale, demain ce sera la terreur. Son nom dit sa pensée ; au-dessus de la pitié, au-dessus des lois, au-dessus des institutions divines et humaines , au-dessus du juste et de l'injuste, au-dessus de tout, il met le salut public.
Sauver le territoire, sauver la Révolution, sauver l'unité et l'indivisibilité de la République, voilà son but; et à ce but, il sacrifiera sans sourciller des hécatombes de victimes.
Ce qu'il y a de prodigieux dans les membres de ce Comité, c'est la résolution , c'est l'activité, c'est l'indomptable dévouement à un principe, c'est l'inébranlable courage de tête en face des dangers qui menaçaient la France, l'Assemblée. Il a rayé du dictionnaire humain ce mot : Impossible. A toute l'administration il imprime le même dédain de l'obstacle.
Un jeune fonctionnaire public représentait un jour à Robespierre combien la charge qu'on lui avait imposée était au-dessus de ses forces : « Sans force dans le service qui m'est confié , sans moyens matériels d'exécution, sans argent, je ne puis... — Il faut pouvoir 1 » répondit amèrement Robespierre.
Le Comité de salut public fut une dictature sans dictateur.
Devant cette force morale anonyme, le choc des armées étrangères, la résistance des départements révoltés, les factions royalistes, les intrigues des prêtres , les complots des émigrés , tout est venu se briser. Ce qui manque le plus aux assemblées délibérantes , l'initiative s'était réfugiée dans ce comité. Toutes les résolutions partaient de là , et toujours elles arrivaient à leur but. Un ancien garçon de bureau attaché au service de la Convention nationale me racontait un jour avoir quelquefois écouté à la porte de la chambre dans laquelle se rassemblait le Comité de salut public : «Souvent je n'entendais rien, ajoutait-il, pas un mot, pas un sou£Qe, rien que le bruit des plumes qui couraient sur le papier. » Ce petit bruit remuait de grands armements.
Les luttes de la Montagne et de la Gironde ne s'apaisaient que pour renaître. Chaque question parlementaire, chaque mesure politique était un champ de bataille. La discussion tournait dans un cercle d'orages. Nul n'entrevoyait de terme à cette situation sans issue. Quelques hommes imaginèrent un dénoûment : ce dé-
noûment consistait à arracher de l'Assemblée, par la force, les chefs de la Gironde.
Déjà, par deux fois, les faubourgs avaient exercé une pression matérielle sur l'Assemblée législative; la Convention ,. elle , n'avait encore subi que l'influence morale des clubs ; mais j'entends l'émeute qui gronde à sa porte. Les piques ondoient comme un champ de blé. Les canons roulent sur le pavé. Nul doute, l'Assemblée souveraine est cernée, assiégée. Cest le 10 août de la Convention.
Les membres de la Montagne affectent pourtant une tranquillité grave. Leur secrète joie perce sous la solennité des circonstances. Ce n'est pas contre eux qu'est dirigée la tempête. Le canon de Henriot est dans la main de Marat. Lui, laid, petit, chétif, est tout à coup devenu le Jupiter Tonnant de cette journée.
Les Girondins n'ont autour d'eux aucune force organisée. Leur point d'appui, nous l'avons dit, est dans les provinces. Or, c'est Paris qui assiège les issues de l'Assemblée, Paris frémissant, Paris roi de la Révolution, Paris qui demande leurs têtes. La tribune du moins est ouverte, ils s'y précipitent. C'est un orage de bruit plutôt qu'une discussion. Ces hommes invoquent les principes, la Constitution, l'indivisible souveraineté de la natioa tout entière. Ne sont* ils pas revêtus de l'inviolabilité pariemeirtaire au même titre que leurs adversaires fiuroucfaes? De quel droit les «mcherait-oa da sanctuaire de k parole? Qui osera porter sur les élus du peuple des mains sacrilèges? S'ils toœ*
bent , la Révolution est perdue , car le droit va tomber avec eux. L'Assemblée nationale n'est plus libre : ou ne délibère point sous une menace. Si l'on veut les assassiner, qu'oo le disei Mm la Convention tout entière eftt iiitéreMée à sa dégager défi étreintes de Fingurrectioii qui l'assiège. Que le peufd^e «e relire s'il respecte encore sa propre souveraineté I Un pas de plus , et la lai 9 blessée au flâne , n'aura plus qu'à fuir le temple des lois. Que gagnera d'ailkurs la Montagne a ramasser daas l'àneute des faubourgs une victoire que ces mêmes fiujbourgs lut arraeberont tôt ou tard? Le sentiment de sa profire eonservalion veut qu'elle résiste à la force. Sa eomplkité serait un suicide,
L'évidenee du danger saisU tes plus impatients et les pliw Aenaces. L'Assemblée sort en joiaftse de la salle des fléanoes. EUe.éelaire les voies; mais à l'entrée du Carrausel les députés reneàntreot l'arliUarie qui leur ferme le passage. « Retîi:ez*vousl nous sommes le souverain; k Franoe nous a remis ses destinées. De quel droit usurperies-votts nos tooetions? » Alors Henriot, pour tmite réponse : «^ Canoaaiers , à vos pièces l » Devant cet argument y T Assemblée baisse la iéte et rentne tttflONiitueusamMt dans l'^aoeinle des Tuileries. C'en étail fait de la peprésemtatioda natîonide.
Alors celte Assemblée sans liberté décrète au milieu d'un calme apftarrat les volontés de la place publique. Les vii^Mms sopt mis bors la loi. Mais il n'y a plus de loi ! C'est la eonséquence amèrede la victoire remportée par les Montagnards.
Cette journée du 31 mai, dont Marat fût Fâme, est, a ce point de vue du moins , la plus désastreuse journée de la Révolution française. Elle abattit Fobistacle aux mouvements rapides, aux résolutions énergiques; elle termina un conflit stérile entre des opinions inconci-* liables; elle ouvrit la voie aux mesures foudroyantes qui devaient sauver le territoire contre l'invasion étrangère; mais elle ébranla la base du pouvoir constitué. Ces vingt-trois sièges vides devaient crier vengeance. La tribune était désormais voilée d'un crêpe noir. Avec les Girondins s'éteignit la voix des délibérations. L'Assemblée allait être condamnée au silence. On ne discute plus, on vote. La Convention nationale a cessé d'exister moralement, les comités la remplacent. Et que dira la France? Ses mandataires, dont on vient de déchirer le mandat, iront semer dans les départements le feu de la guerre civile. On a voulu détruire la tribune , et l'on vient de créer vingt-trois tribunes vivantes. L'Assemblée, quoique mutilée, est encore debout; sa force de volonté est immense; elle brisera les oppositions et fera taire les plaintes légitimes ; soit , mais par la force ! Or, il est un cri que la force n'étoufie pas, c'est celui du droit violé. Le sang des Girondins parlera jusque sur l'échafaud, et ce sang est désormais le remords de la Révolution qui proteste contre la Révolution.
La chute des Girondins accrut encore l'effrayante activité des Montagnards. Nous venons de traverser la première période de la Convention, occupée presque tout entière par des luttes et des divisions personnelles. A ce conflit des hommes et des opinions succède l'ère des grandes mesures de salut public. Chaque jour voit naître une institution. La terrible Convention abat d'une main et crée de l'autre main des centres d'enseignement qui survivront à l'orage. Sa sollicitude s'étend jusque sur les théâtres. On n'a pas assez remarqué les efforts héroïques de cette Assemblée pour venir au secours des arts. Les hommes éclairés de la Convention nationale avaient compris qu'on n'affranchit point un peuple sans émanciper son intelligence. Le théâtre élevé à l'état de tribune , enseignant les masses, leur apprenant l'histoire, donnant pour mobile à la liberté le sentiment du beau, épurant les mœurs, dégageant l'idéal d'une république fille des lumières, le théâtre, dis-je, était une des voix éloquentes de la Révolution. Les adresses sur l'état lamentable des spectacles et des acteurs affluaient de toute part. La Convention ordonna une enquête. Les auteurs dramatiques et les artistes présentèrent leurs doléances. L'Assemblée déclara qu'elle prenait les théâtres sous sa protection et que le goût des lettres et des sciences était la. première aspiration d'un peuple libre.
Mais le vrai spectacle était ailleurs. Les événements dépassaient de mille coudées les fictions et les péripéties théâtrales. Brutus immolant ses propres fils, Brutus avait pâli devant l'impitoyable lévérité des nouveaux tribuns français. Le glaive de la Terreor sort du fomv reau et moissonne les têtes.
Cependant la République était victorieuse sur les frontières. Houchard avait battu le dnc d'York à la bataille de Hondschoote. Aux généraux girondins succédèrent les généraux montagnards. L'union se rétaUil entre la Convention et les chefs de nos armées. La conséquence de cette union fut la victoire sur toute la ligne. Jourdan défit le prince de Cobourg à Wattignies, tandis que Hoche et Pichegru enchaînaient la fortune aux armées de la Moselle, tandis que Keiiermann élevait le drapeau de la France aussi haut que les Alpes.
Le Comité de salut public continuait son œuvre. Saint-Just propose un décret pour établir le pouvoir décem viral jusqu'au rétablissement de la paix* « H faut, ajoute-t-il , que le glaive de la loi traverse rapidement l'espace, et que votre bras vengeur soit présent partout. Ti
Tout le pouvoir exécutif se concentra plus que jamais dans ce comité^ appuyé sur les clubs, sur les sympathies des faubourgs, sur l'impérieuse loi de la néoes-
site. Matériettement sa force était nulle , moralemesi eDe était immense. L'opinion aidant^ il tenait dans sa main la vie et la fortune de tous; si f opinion publique Fabandonnaît^ il devait tomber comme tombait à la fin du jour le couperet de Féchafand.
Ce Comité était composé depuis le 31 mai des Hoor lâgnards extrêmes : Robespierre; Couthon, qui n'avait plus de vivant que la tète; Saint«4ust^ beau, éloquent et brave comme le dieu tonnant de la Révolution ; Cirilold'Herbois, un ancien acteur qui se vengeait sur un autre théâtre d'avoir été sifflé; TalKen, qui se croyait un peu sur un théâtre; le sombre Billaud^VarenneSy et Barère, personnage de comédie, égaré dans les pro> fondeurs d'un drame auquel il prétait son esprit méridional. Carnot dirigeait les opérations militaires. On vit bientôt ce qu'il y avait d'énergie et de puissance dans cette association d'hommes qui n'avaient qu'une idée, qu'un but, qu'une volonté. Des villes se soulèvent, on les écrase. La mitraille balaye la résistance. Lyon, Toulon, Caen, Marseille, BcHrdeaux, tout fléchit, tout succombe sous une main de fer.
La France est une lorét dans laquelle de sombres bûcherons cherchent à ouvrir des avenues, des per> spectives inconnues, un chemin vers Favenir ; les arlnres antiques et fiers qui se rencontrent sur leur passage sont marqués au fer rouge, et demain la hache les abat. Ainsi tombent la vertu, le génie, tous ces alM'is sécu* laires sous lesquels se réfugiaient les générations effrayées par la lumière des idées nouvelles. Chaque
jour on entend le bruit d'une chute. Immobile, les mains croisées sur la poitrine , la Convention regarde tomber ces ruines.
Et les clubs applaudissaient. Ce gouvernement des clubs s'étendait sur toute la France; que dis-je? il communiquait par des ramifications souterraines aux sociétés secrètes de toute l'Europe. Gomme un fil électrique y il passait sous la mer. J'ai sous les yeux les Adresses des clubs d€ Londres aux clubs de Paris. Des deux côtés du détroit, la Révolution répondait à la Révolution. L'étincelle courait du nord au midi et du midi au nord. Le mouvement de 93 ne fut pas seulementy comme on l'a dit, un mouvement français , ce fut le mouvement de toute l'humanité.
Déjà les esprits commençaient à se retourner vers la clémence. Depuis le 31 mai la tribune était muette. La dictature avait fait autour d'elle le silence. Ce silence pesait sur la poitrine des hommes accoutumés à dominer par la discussion. Danton étouffait. Ombre d'elle-même, l'Assemblée voyait chaque jour grandir la puissance du Comité de salut public , et son importance à elle décroître. Les orateurs qui avaient la conscience de leur souveraineté s'indignèrent. Un rugissement d'impatience courait sur les bancs de la Convention nationale.
Au dehors , la presse avait cessé d'être libre, ou elle achetait cette liberté au péril de la vie des écrivains. Camille Desmoulins frémissait de colère; son cœur débordait en paroles brûlantes. « Nous avons voulu, s' écriait-il, une république qui déliât toutes les langues, et l'on nous donne une république qui les enchaîne; nous n'avons fait que changer de tyrannie. »
Les griefs ne manquaient point : les mécontents s'armèrent de ces griefs pour attaquer les dictateurs : « Où s*arrêtera-t-on? On a voulu la terreur pour épouvanter les traîtres, soit; nous avons voté les lois qu'on nous demandait. Ennemis de l'échafaud, nous avons dressé l'échafaud. Le fer a frappé, il frappe encore chaque jour; mais une société ne vit pas d'hécatombes. Il est temps d'en revenir à un système plus humain; l'heure a sonné où le gouvernement républicain doit détendre le nerf de la terreur. »
Ces réticences avaient d'autant plus de force que Robespierre lui-même s'attachait dans tous ses discours à présenter la violence ou la sévérité comme un mal nécessaire, mais passager. Il ne pouvait donc y avoir entre lui et ses adversaires de discussion sérieuse que sur l'opportunité d'une telle mesure. On pouvait soutenir que le moment n'était pas encore venu d'apaiser la rigueur des lois ; mais au moins fallait-il raisonner : Robespierre s'emporta.
La faiblesse de cette dictature, si puissante d'ailleurs, c'était de ne pouvoir soutenir la contradiction. Depuis le 31 mai , la Montagne avait appris à se défaire de ses
adversaires; elle avait trouvé ce moyen plus simple que Fart de les réfuter. Le moyai était dangereux ^ inique^ et les pouvoirs politiques ne résistent point longtemps à de semblables victoires. La faute de Robespierre^ faute capitale et qu^il expia lui-même par son sang y foi d'avoir méconnu qu'un gouvernement représentatif est condamné à avoir raison. La discussion est son élémait. Pour avoir Tordre dans l'univers^ Dieu ne sup(M*ime pas les orages.
Ces ennemis n'étaient point les seuls qui osassent juger, surveiller, contester la conduite du Comité de saint public. Le parti des anarchistes attaquait è un autre point de vue l'autorité sans limite de ces dicta* teurs qui voulaient imprimer leurs idées à la Révolution. Ce parti dominait à la Commune; ses hommes étaient Hébert, Chaumette, Ronsin, Anacharsis Clootz. Il poussait la haine des prêtres et le culte de la Raison jusqu'à l'athéisme. Les murs de Notre-Dame de Paris avaient vu avec épouvante les essais de ces novateurs et leurs fêtes à l'impiété.
Robespierre et Saint-Just abhorraient l'athéisme. Elevés à l'école de Jean-Jacques Rousseau^ ils voulaient imposer à la France, de par l'échalaud, la profession de foi du Vicaire savoyard. Leurs intentions se démasquèrent devant l'ennemi. Robespierre exigea de ses collègues au Comité de salut public la destruction de
LE COMITÉ DB SALÙT PIBLIC. 171
la CommQne. Ses collègues réclamèrent, en revanche, les têtes de Danton et de Camille Desmoulins. Une concession en voulait une autre.
Robespierre monte à la tribune : la Convention tremble. Calme, il laisse tomber une à une, d'un air grave et composé, ces paroles d'acier, qui touchent les cœurs d'un froid mortel : a La RépuUique, s'écrie-t-il, a deux espèces d'ennemis : les ultra-révolutionnaires et ks modérés », et ses yeux se portent sur le siège de Danton. Saint-Just lui succède, Saint-Just immobile comme la statue antique debout sur un tombeau. Sa voix grave retentit dans le silence d'une assemblée glacée par la peur, u Les ennemis de la Terreur, déclare*t-il, sont les ennemis de la vertu » : il réclame contre eux les pouvoirs les plus étendus, afm que le châtiment puisse les atteindre. — C'était la mort.
A ceux qui l'avertissaient du danger qui le menaçait, Danton avait répondu, avec ce geste qui a sculpté en lui la statue de l'audace : « Ils n'oseront pasi y>
Ils osèrent. Les danlonistes furent arrêtés le 10 germinal. Robespierre les empêcha de prendre la parole dans l'Assemblée, k II verra aujourd'hui , dit-il en parlant de Danton, si la Convention n'ose point briser une inrétendue idole, ou si cette idole doit écraser dans sa ruine la Convention et le peuple français. »
Ces dernières paroles du moins étaient prophétiques. Oui, la Convention ébranlait la base de son autorité morale en se frappant elle-même; oui, la mort de Danton devait entraîner celle de ses meurtriers; oui, le sang
appelait le sang; oui^ Féchafaud faisait signe à l'échafaud !
La Révolution roulait sur une pente fatale. Innocent ou coupable, Danton avait l'avantage sur ses ennemis : on le tuait, mais il n'avait point été entendu.
Devant le tribunal révolutionnaire, il parla; mais c'était parler dans un sépulcre : les murs n'avaient point d'oreilles; les hommes, plus froids que les murs, n'avaient point de cœur. Ces pierres prononcèrent la sentence de mort. Condamné, Danton s'écria : a \ous sommes sacrifiés, mais ils ne jouiront pas longtemps de leur triomphe. Je traîne après moi Robespierre; Robespierre me suivra ! »
Danton, Camille Desmoulins et les autres modérés s'avancèrent dans la fatale charrette vers la place de la Révolution. L'éloquence, le génie, le cœur de la Révolution , voilà ce que le bourreau allait jeter dans cette . infâme corbeille, où les têtes des hommes les plus opposés pendant la vie se confondaient dans le sombre baiser de la mort.
Camille Desmoulins! A ce nom se rattachent les pages les plus ardentes du journalisme révolutionnaire, la liberté de pensée , les premières joies de la République naissante, et le dernier cri de la Clémence, qui remontait au ciel.
Camille monta deux fois sur le piédestal : après la table du Palais*Royal, ce fut l'échafaud de 1794. Il fut le poëte en action et le prosateur enthousiaste de la République. Prosateur, lisez ses journaux : c'est Lucien
qui rit, c'est Voltaire qui s'indigne. Poëte, entrez dans sa maison : voyez comme il aime sa femme , comme il joue avec son enfimt, comme il jette à pleines mains les roses au bord de l'abîme! Mais ces roses sont rouges de sang I
Tous les noms de l'avenir sont inscrits à son contrat de mariage. Us sont là cinquante : Robespierre, Dantcm, Saint-Just et les autres; c'est l'arche nouvelle qui porte les destinées de la France. Qui dirait, à les voir ainsi joyeux, que la tempête monte, monte, monte à l'horizon? La jeune femme sourit et rêve les beaux jours. Camille resplendit de bonheur et répand son âme tout autour de lui : <( Ici , mes amis , il naîtra une famille innombrable qui ne connaîtra ni les tyrans ni les esclaves. »
Mes amis! disait-il; combien qui n'étaient plus ses amis le lendemain !
Quatre ans après, ni Camille, ni sa femme, ni les cinquante témoins de son bonheur promis n'étaient de ce monde. Il restait un enfant, — un enfant voué au noir, — qui ne devint pas un homme.
Camille Desmoulins aimait trop Lucile pour mourir en stoïcien. On se rappelle ce dernier adieu : u Ma tête coupée t'embrasse encore. i>
Danton n'avait jamais été plus éloquent que sur cette nouvelle tribune teinte de sang : il se taisait. Son silence était plus terrible que sa parole de tonnerre.
Il dit au bourreau : — Tu montreras ma tête au peuple; elle en vaut bien la peine.
C'éiait ia figure sanglante de Im Révolution. C'était une des têtes de F Hydre.
Le peuple regardait eonmie dans un rêve, ivre, fasciné , muet , ne comprenant plus rien au ^hinx de ia Révolution, qui demandait des têtes et encore des têtes.
La Révolution a été comparée à Pénélope. L'image n'est pas juste; elie a ensangluité sa toile, mais elle ne Fa pas défaite. Et aujourd'hui que le sang est lavé, nous y trouvons tous nos titres de noblesse. Mais U serait plus juste de dire que les prétendanite de la République ont été eomme les amairts de Pénélope. Rappelez-vous ces paroles de l'Odyssée :
a /Uil malheureux, qud délire! vous ries, et vos têtes, et vos bras, et vos corps sont envdoppés des ombres du trépas! Les morceaux ^e vous mangez sont souillés de sang, vos yeux sont lAMidés de larmes. Entendes-vous oes gémissements? Le sang bat les pieds de ces murs et de ces e<Jonnes; le vestibule et la ooor se remplissent de fentèmes qui se précipitent aux enfers dans le sein de la n«it. »
Les danlonistes n'étaient point irréprochables , finis* qu'ils avaient plus on moins les vices de leurs <fiiaii*fs. Dantoi luinnêHie se aouvenait trop de Mirabeau. Mais l'échafaud purifia leur vie. On ne <vit plus en eux 4fÊe
des victimes. Si Robespierre avait cru de bonne foi détruire l'idole de la Révolution, Robespierre ne connaissait |>oint le cœur humain. Quand un sang sacré par le génie coule sur une planche, cette planche devient un autel.
Était-ce tout? Non, l'échafaud était devenu un être de raison , un monstre politique créé par un faux système de terreur. Quand de tels monstres vivent, il faut qu'ils mangent. Après avoir dévoré le génie, il dévora la vertu et la beauté.
La femme de Camille Desmoulins passa comme lui par la communion du sang. Ils avaient juré de s'aimer à la vie à la mort.
Quel fut le crime de cette femme? Son crime? Elle avait pleuré.
Cette Larme vivra dans l'histoire. Les dantonistes représentaient la passion dans la Révolution, c'est-àdire l'insouciance, l'émotion, les colères ardentes, les sentiments inégaux mais sublimes par secousse : l'édair, le rayon, l'arc-en-cieL Plus que d'autres, ils avaient l'esprit français, le cœur français. Us ont vaillamment aimé la Révolution. Avec eux disparut le rire gaulois, le rire populaire, le rire des aïeux; avec eux s'éteignit l'étincelle de l'art. Dans le ciel orageux de la Révofaition, je n'aperçois plus, après eux, qu'un triangle de fer et un cœur de marbre, — Robespierre et SaintJust.
LA TERREUR A BORDKAIX.
Tallicn avait un des premiers appelé la foudre sur les Girondins : ce fut son premier titre pour jacobiniser Bordeaux.
La patrie peut désormais confier à Tallien tous les mandais. La vieille et la jeune France menacent de se dévorer. Tallien a une mission pour les départements du centre; il revient à la Convention pour faire rapporter le décret qui déclare la ville d'Orléans en état de rébellion, u Félicitons-nous : cinq mille hommes du Loiret sont partis pour aller soumettre les contrerévolutionnaires de la Vendée. »
Commissaire près de l'armée de l'intérieur, il écrit de Tours que la Vendée est plongée dans toutes les horreurs et armée de toutes les fureurs de la guerre civile.
Enfin c'est à Bordeaux que nous allons trouver Tallien , où sa vie entrera bientôt dans la phase romanesque : Térézia Cabamis apparaîtra dans la politique et dans le cœur de Tallien. Le cœur de Tallien sera illuminé, sa politique sera clémente. Une femme belle comme la Muse de la Révolution jettera sur le jeune proconsul son amour et son soleil.
Bordeaux s'était vu frapper dans ses plus chères affections , dans ses premières affections républicaines , dans ses amis les Girondins , à qui la Révolution prodigue accordait tout : jeunesse, beauté, vertu, génie, parce qu'ils avaient tout donné à la République.
A la nouvelle de l'accusation des vingt-deux Girondins, les Bordelais avaient juré de les défendre; à la nouvelle de leur mort , ils avaient juré vengeance sur leurs tombeaux. Pache, un jacobin qui venait d'être élu maire de Paris à une grande majorité contre le Girondin Roland, essaya de rassurer et de consoler les Bordelais. Ceux-ci pleurèrent, crièrent et se révolutionnèrent. Robespierre dit tout de suite que c'était une contre-révolution : a II faut éteindre ces discordes. »
Le sort en est jeté : Bordeaux sera robespierrisi'^ comme Lyon et Marseille. Tout le Midi sera en feu^ et tout le Midi aura froid sous le fer de la guillotine.
A l'insurrection du 31 mai, où Paris n'écouta que Robespierre et renversa Vergniaud, Bordeaux s'indigna ; à la journée du 3* juin , où les Girondins perdirent la bataille, la bataille de la vie ^ Bordeaux se révolta. Les administrateurs du département de la Gironde envoyèrent à la Convention cette plainte et ce défi : « IVs cris de vengeance et de fureur retentissent de toutes les places publiques, et jusque dans notre enceinte; un mouvement général d'indignation et de désespoir précipite tous les citoyens dans leurs sections; les députntions se pressent autour de nous; toutes viennent nous proposer les mesures les plus extrêmes. Il nous est impossible de calculer les suites de cette effervescence, et nous redoutons le moment où nous serons forcés de vous la dire tent entière. »
Le 3 juillet , Dartigoyte , un Montagnard cpii revenait lui-même de Bordeaux, dit à la Convention : « Je reçois une lettre qui m'annonce que Bordeaux a consommé le dernier acte de sa rébellion ; Matthieu et Treilhard viennent d'être mis en arrestation dans cette ville, qui souffle en même temps le feu de la révolte dans tous les départements qui l'environnent, w
Le 8 juillet, Saint-Just feit un rapport sur les membres de la Gironde. « La Convention nationale déclare traîtres à la patrie Buzot, Barbaroux, Gorsas, Lanjuinais, et tous ceux qui ont pris la fuite pour se soustraire
au décret d'arrestation porté contre eux le 2 juin. Il y a lieu à accusation contre Gensonné, Guadet, Vergniaud^ Biroteau, prévenus de complicité. »
Les Bordelais ne s'adressent plus à la Convention; c'est au tribunal du général Custine qu'ils en appellent. Au nom des u départements réunis en assemblée centrale de résistance à l'oppression, » ils écrivent à Custine : « Nous voulons la République une et indivisible ; une armée s'organise pour marcher contre Paris; quatre-vingt mille hommes au moins s'y rendront sous peu de jours. La Société populaire de Bordeaux s'empresse de se réunir à nous. Notre cri de guerre doit être, à vous : « Guerre aux tyrans I » et à nous : tt Guerre aux royalistes, aux anarchistes et aux tyrans ! » Custine répondit de Cambrai cette mémorable épitre à l'assemblée centrale de résistance à l'oppression, séant à Bordeaux :
tt Puisqu'au milieu des violentes secousses qui vous agitent, vos regards se portent sur les armées, montrez l'énergie qu'annonce votre adresse, et écoutez la vérité. On désire en vain l'unité et l'indivisibilité de la République, lorsqu'on ne lui fait pas le sacrifice de son opinion, lorsqu'une société populaire prétend qu'on lise la volonté générale dans ses écrits et ses passions; lorsqu'elle oublie ses serments et ses devoirs jusqu'à se
liguer contre les représentants du peuple. Si la loi n'est pas un point de ralliement, nos ennemis sont invincibles et la liberté nous échappe. Dites aux bataillons de la Gironde, qui veulent rentrer dans leurs foyers, que la patrie les retient auprès de leurs drapeaux. A ce prix, je suis attaché à vous. Custine. »
Cette lettre mérite d'être deux fois signée, pour la grandeur de l'honneur français et pour la noblesse du nom de Cusline.
Custine envoya la lettre des rebelles à la Convention. Bordeaux en fut pour ses avances. Son orgueil blessé grandit avec sa douleur. Son club national fut dispersé par la force armée. L'orage grossit encore ; le 23 juillet, Baudot demande a la Convention : « Décrétons que tous les citoyens qui sont dans les villes rebelles , à Lyon , h Caen, à Marseille, à Bordeaux, et qui n'en sortiront pas sous trois jours , seront réputés émigrés , et que leurs biens seront confisqués. »
Pour faire voir qu'elle ne prononce jamais de vains mots, la Convention fait arrêter deux députés, Rouilhier et Brunel, accusés et convaincus de correspondance fédéraliste avec les autorités bordelaises.
Le 6 août, par ordre de la Convention, la commission populaire de Bordeaux est mise hors la loi. Au 12 août, les choses sont allées grand train. Barère dit : « Les fédéralistes de Bordeaux n'osent plus y lever la tête; mais soyez loin de penser qu'ils aient changé de sentiments. »
Se voyant ainsi harcelée par le Comité de salut
public, Bordeaux envoie le 30 août une dépulation à la barre conventionnelle; l'orateur trace l'histoire de cette malheureuse ville y il exprime du repentir, il dit que Bordeaux n'a pas demandé mieux que de profiter de la clémence du Salut public. Barère avait dit qu'il était nécessaire d'accorder à la ville de Bordeaux un délai de six semaines pour revenir de son erreur. ((Citoyens, dit l'orateur, avant cette époque, tout était rentré dans Tordre à Bordeaux. » La dépu talion demande le rapport du décret qui met hors la loi les membres de la conunissîon populaire.
Chabot se présente avec de grands chefs d'accusation : a II y a dans Bordeaux des conspirateurs dont il faut se saisir, et dont la tête doit tomber sur l'échafaud. n Lacroix fulmine à son .tour : u Une ville ne doit point espérer d'indulgence tant qu'elle est en insurrection, n
Quand Tallicn arriva dans Bordeaux , tous les partisans de l'ancienne commission populaire se rassemblaient épars aux quatre points cardinaux de la ville. Couppé, aux Jacobins, accusait les marchands, les égoïstes , )es muscadins , de conspirer soir et matin , de se concerter nuit et jour sur les moyens de s'emparer de la citadelle de Blaye, et de faciliter par là une descente des Anglais, a Les insensés Bordelais, dit Couppé, viennent de prêter serment d'opposition au décret qui ordonne une nouvelle levée de trois cent mille hommes. )' Ils disaient qu'ils seraient sous peu de jours à Blaye, et qu'ils mettraient à la raison toute cette canaille de sans-
culottes. Couppé propose d'établir des batteries de canon, pour empêcher le passage par les défilés et les gorges que devront nécessairement tenir les Bordelais.
Tallien était accompagné de Paganel et de Dartigoyte; le gtnéral Brune les suivait de près. Quel est le mot d'ordre?
Le mot d'ordre, c'est la Terreur,
La Convention avait sa logique impitoyable : elle n'envoya que des Montagnards dans le pays des Grondins.
Ce que Tallien avait dit de la réaction lyonnaise à la tribune, il allait pouvoir le répéter de la réaction bordelaise. Bordeaux était un centre contre-révolutionnaire. Il y avait un an que la République régnait et gouvernait en France, quand, à la lin de septembre 1793, la cité de* Bordeaux, déjà accusée par Robespierre, s'avança sur le devant du théâtre pour jouer un des plus grands drames de la Révolution. C'est dans ce drame shakspearien — mais alors on ne s'occupait guère de Shakspeare — que l'amour donna à Tallien l'emploi périlleux déjeune premier. Tallien d'ailleurs était beau, héroïque et sentimental.
Le 18 septembre 1793, le député De£Beux s'avança pour donner à l'Assemblée des nouvelles de Bordeaux. 11 cit que les représentants du peuple ayant été insultés
LA TEUREUR A RORDEAIX. 183
à Bordeaux, s'élaiest retirés à la Réole; que Tallien, Dartigoytc et Pagancl s'y étaient retirés aussi : u ils reçurent une députation des citoyens de la ville , pour leur demander d'organiser l'administration publique. Ils ont cassé la municipalité; ils ont fait arrêter les (jens suspects, et déjà trais cents de ces malveillants sont en prison, jj
Tallien commence par des emprisonnements , il finira par des délivrances.
Le 24 septembre, Baudot fait savoir à la Convention que Bordeaux est rempli de prêtres , d'émigrés et de nobles. Tout ce qui émane de la Coni'ention , tout ce qui vient de Paris, est reçu avec mépris, souillé, insulté. Toute la cavalerie de Bordeaux est composée de nobles, de muscadins. Le lieu des séances du département est gardé par douze canons. Trois à quatre mille jeunes gens s'y sont assemblés pour résister à la loi de la réquîsiticm. Us avaient pris pour devise : Guerre à l'anarchie I et les autorités constituées, loin de s'opposer au rassemblement, l'ont favorisé. Elles sont d'ailleurs composées , en majeure partie , des membres de la ci-devant commission populaire. Chaque jour, les patriotes y sont vexés, incarcérés ; on ose même y parler publiquement de se rendre aux Anglais.
Docos y qui avait jusque-là échappé à la proscription des Girondins, voulut se faire l'avocat des Bordelais. On était au 27 septembre , et Toulon venait de se révolter comme s'étaient révoltés Bordeaux et Marseille. Ducos monte pieusement à la tribune : » Dans un moment où
l'on calomnie la ville de Bordeaux, je dois vous annoncer ce que m'apprend une lettre particulière. A peine les Bordelais ont-ils appris l'infâme rébellion des Tonlonnais , qu'ils se sont empressés de lever un bataillon pour marcher conti*e Toulon, w . Robespierre arrive avec sa parole d'airain : a 11 faut remercier les patriotes longtemps opprimés de Bordeaux ; mais il faut aussi punir les chefs de la conjuration bordelaise. Défiez-vous des fausses nouveUes que les aristocrates de Bordeaux imaginent de répandre pour tromper votre crédulité et endormir votre vigilance; il n'y a dans Bordeaux que les sans-culottes qui soient restés fidèles à l'unité de la République. Le reste est de la faction scélérate qui siégea dans votre sein. »
Ainsi Robespierre, par des signes implacables, traçait leur conduite aux Tallien envoyés à Bordeaux. II ne fallait s'écarter ni de la Terreur ni de Robespierre.
La commune de Bordeaux se montre tout à fait révolutionnaire; son conseil général provisoire envoie dire à la Convention : ce Si vous avez besoin de forces, parlez, et dix mille bras volent à votre secours. »
On voit que Tallien ni ses amis n'avaient point perdu leur temps : ils avaient métamorphosé le pays de Guadet ef de Gensonné. Les Bordelais s'échauffèrent
au jeu ; ils se jetèrent à bras perdus dans les bras de cette République une et indivisible qui les avait tant divisés. Hérault de Séchelles s'écria : a Tout cède à l'empire de la vérité I n La vérité est que les Bordelais avaient cédé à l'empire des Montagnards et à la présence des Tallien.
Une grande missive arriva à la Convention, signée Tallien :
tt Nous avons écrit au Comité de salut public notre entrée à Bordeaux; les sans -culottes sont sortis en foule au-devant de nous , des branches de laurier à la main , et nous ont accompagnés aux cris de Vive la République! vive la Montagne! Tous les témoignages publics d'allégresse ont été prodigues. X'ous avons pris notre logement au milieu des braves sections qui sont restées fidèles aux principes. Jaloux de compléter notre ouvrage en abattant les têtes orgueilleuses qui ont voulu fonder ici un empire autre que celui de nos saintes lois, nous avons publié dès le lendemain de notre arrivée un arrêté dont nous vous demandons la confirmation. Le désarmement ordonné dans cet arrêté s'exécute aujourd'hui avec un zèle incroyable, et donnera des armes superbes et en grande quantité à nos chers sans-culottes. Il y a des fusils garnis en or. L'or ira à la Monnaie, les fiisils aux volontaires, et les fédéralistes à lu guillotine*. r>
* Mais voici an antre récit du temps , recueilli dans les Crimes de la Révolution :
« Le premier acte d'autorité des proconsuls fut le désarmement des Bordelais. Ils créèrent une commission militaire, présidée par
Robespierre n'aurait pas mieux parlé que ce Tailien, qui devait faire guillotiner jusqu'à Robespierre.
Ysabcau ne parle et ne signe qu'après Tallien. €es deux jeunes et terribles proconsuls écrivent aux Jacobins, le 29 brumaire : « Vous avez peut-être été étonnés, frères et amis, du retard de notre correspondance; mais l'absence de la commission militaire que
le maître de pension Lacombe, pour procéder au décret rf^ mise hors la loi. Ce qu'il y avait de Jacobins fut promu aux administrations : affubles de leurs bonnets rouges , ils font placer partout leur dieu Marat, et le portent en triomphe, décoré d'un bonnet rouge. Le peuple consterné regardait celte procession d'antliropophages , présage sinistre; l'on précipite dans les maisons d' arrêt les plus riches négociants et tout ce que Bordeaux avait de gens éclaipés. Tous las ateliers se ferment, le crinie est en puissance dans la ville ; les patriotes les plus purs achèvent d'encombrer les maisons d'arrêt, où ils manquent de tout , traités par les subalternes comme de vils animaux. La misère, les maladies, les mauvais traitements, en ravissent plusieurs au for assassin de la commission. Bah! disaient hautement ces bourreaux , ce sont nos ménageries que tous ces aristocrates.
n Les proconsuls, très sans-culottes dans leurs propos, se dépouillaient de cette qualification dans leur conduite politique , étalant un faste des plus révoltants. Dans le bâtiment de l'ancien séminaire, une garde effrayante veillait à leur porte; Ton ne pouvait arriver à eux qu'à trav(U's une artillerie formidable. Bordeaux était réduit à la misère, et leurs tables étaient servies avec profusion. Tout était mis en réquisition pour leurs repas ; les meilleurs vins, les denrées les plus exquises des tles ^ étaient réservés pour exciter la sensualité de ces nouveaux LucuUus. Un citoyen nommé Villers venait d'acheter au marché un superbe turbot; un membre d'un comité révolutionnaire F arrête et lui dit : u Je t'ordonne de me remettre '? ce poisson , je le mets en réquisition pour les représentants da n peuple. » Après leurs orgies, ils se montraient en spectacle au public comme des charlatans. »
LA TËRRKLR A BORDËAIX. 187
BOUS avions envoyée à Ltboume, pour faire justice des conspirateurs y avait un peu ralenti la marche des évétimBenis. Fidèles ici à nos devoirs et à remplir les intentions de la Convention nationale, nous nous atia* chofi& à faire tomber les têtes des meneurs, des conspirateurs en chef, k saigner fortement la bourse des riches égoïstes, et à faire jouir des bienfaits de Findulgence nationale les sans-culottes trompés par les scélérats.. . Chaque jour nous assistons à la plantation d^iin arbre de la liberté. Nous ne sommes pas ici aussi avancés en philosophie qu'à Paris. \'ous espérons cependant célébrer bientôt aussi la fête de la Ruison. »
Pour le jacobin Tallieu, la Raison est aujourd'hui une déesse. Pour le jeune Tallien , la Raison , demain , œ sera l'amour, qui lui fera oublier toutes les déesses de la Raison.
L'assassinat faillit l'enlever à son destin. La Révolution marchait à si grands pas à Bordeaux , que Tallien et Vsabeau reçurent d'abord des lettres anonymes furieuses d'insulte et de menace; on y vouait aux plus aflreux supplices Tallien et Vsabeau. Un bras ne tarda pas à se mettre au bout de ces menaces, et Ton tenta d'assassiner Tallien. Mais la commission militaire qui siégeait et régnait à Bordeaux afficha soudain le plus terrible des arrêtés, avec des considérants comme ceux-ci à l'égard de Tallien :
« Que la représentation nationale vient d'être encore
une fois violée à Bordeaux dans la personne de Tallien ;
» Qu'arrêté le 23 frimaire, à sept heures trois quarts
du soir, par cinq scélérats, ce digne représentant de la nation faillit subir le sort du courageux Beau vais ;
)) Considérant que le tribunal est chai'gé de poursuivre les ennemis de la Révolution , arrête :
}> V Tous les bons citoyens sont invites, au nom de la patrie et de leur propre sûreté, de se rendre au secrétariat de la commission militaire pour y dénoncer les auteurs, fauteurs ou instigateurs des lettres anonymes , des propos contre les représentants du peuple, et de Fassassinat du député Tallien. »
Puis la commission militaire continue :
a 2" Tous ceux qui auraient eu la faiblesse de retirer quelque personnage suspect, et qui par là sont devenus complices de tous ses crimes, sont requis de les dénoncer à l'instant, et sHls obéissent à lu présente réquisition, U tribunal, en faveur de leur démarche, quoique tardive, leur pardonne d'avance cette faiblesse criminelle. »
C'est peut-être Tallien lui-même qui avait dicté ce dernier paragraphe de clémence.
La commission continue encore :
« 3** Tous ceux qui ayant entendu quelques propos contre les représentants du peuple , contre les autorités constituées, ou contre la liberté, ne s'empresseront point d'en instruire la Commission; ceux qui sachant que telle personne suspecte est logée dans tel lieu, ne viendront pas la dénoncer, seront punis des peines les plus sévères. »
Cette fois, c'est un Fouquier-Tin ville qui parle , ce n'est plus Tallien.
LA TERRKUU A BOUDEALX. 189
Les Bordelais mouraient avec cette belle fleur d'atticismc qui illustra encore les Girondins.
tf Le citoyen Vigne, ancien municipal, taxé de fédéralisme, et le citoyen Vigneron, avocat plein d'esprit, furent conduits hier au supplice ; Vigne fut guillotiné le premier. La guillotine se dérangea ; il était question de reconduire Vigneron en prison , il soutint au bourreau que la guillotine pouvait encore lui trancher la tête. Il exigea que le bourreau arrangeât la corde par le moyen d'un clou dont il indiqua l'usage et la place. Il fallut plus de trois quarts d'heure pour cette réparation. »
Le condamné parla au peuple avec une grande éloquence. Et comme il vit qu'on s'attristait beaucoup, il voulut finir par un mot gai : «Vous espérez un meilleur sort, mais en vain. Tout à l'heure je n'existerai plus , vous n'en serez que plus malheureux , car vous n'aurez plus ni Vigne ni Vigneron. » Ce mot excita un rire bruyant. « Il en rit aussi lui-même de pitié, et livra comme un sage sa tête à l'exécuteur. »
Les juges n'avaient pas le même atticisme : u Mellet, jeune enfant de seize ans , est traduit devant le tribunal révolutionnairje pour un nommé Bellay, âgé de quatrevingts ans, que portait la liste de proscription. On lui demande son âge; il répond qu'il n'a pas seize ans. Tu en as bien qiuUre-vingts pour le crime, lui réplique le président. Et il est envoyé à la mort. ^
Bordeaux est à feu et à sang. Tallien écrit à la Convention la « puniticm des coupables : elle ne finira que lorsque tous les chefs de la conspiration auront subi la peine due au plus grand des crimes. »
La guillotine se lève et se lève encore; on y hisse la tête de Lavauguyon, le premier des contre -révolutionnaires de Toulon, et la tête de Biroteau, Fancien Girondin mis hors la loi. Le conventionnel Baudot a raconté F exécution de ce Biroteau en rappelant le dernier mot de la victime : a Biroteau nous a fait un aveu bien précieux en convenant que sUl eût été vainqueur il nous aurait fait guillotiner. »
On voit que c'était à qui arriverait le premier dans ce grand et terrible steeple-chase.
Ainsi, il fallait se dépêcher d'être vainqueur pour ne pas subir le sort fatal du vaincu , il fallait se dépécher de guillotiner pour n'être pas guillotiné. Français contre Français criaient le Vœ victis des Romains.
Le fédéraliste Cussy était à Bordeaux, il fut guUlotiné. On guillotina le maire de Bordeaux, (c homme riche de dix millions et fécond en ressources d'esprit; dont ceux des habitants qui n'étaient pas de vrais sans-culottes avaient fait un dieu. »
Tallien, Ysabeau et leurs œuvres sont eiepliqués à cette époque par Baudot à la Convention : u TaHien e(
Ysabeau ont bien mérité de la patrie, mais ils ont encore beaucoup d'occupation, )) dit Baudot.
De son côté, la Convention ne se hâtait pas lentement. II fallait renvoyer à Bordeaux huit membres de la commission populaire. L'expéditif Baudot dit : « H ne faut que huit minutes pour les juger. »
Thuriot répond : « Il y en a eu trois jugés ce matin, j) Baudot ne manquera pas de dire : u II en reste cinq à juger y c'est cinq minutes. « On comptait les minutes, on ne comptait plus les morts.
La régénération de Boideaux était regardée comme un des événements les plus heureux pour la République.
Après la dissolution de la commission populaire , on avait institué une commission militaire. Tout s'y faisait militairement; on n'allait qu'à coups de sabre et de guillotine. La mort était faite expressément pour tous les contre -révolutionnaires. « Voulez- vous savoir, disait Baudot à l'Assemblée, ce qu'on dira à Bordeaux lorsqu'on apportera la nouvelle de la mort des fédéralistes? On criera : Vive la Montagne ! vivent les Jacobins ! vive la République! La République est sauvée si on continue sur le pied où nous avons mis les choses dans le Midi. Tallien et Ysabeau ont trop bien commencé pour rétrograder maintenant, w
Tallien avait ce bien commencé y> . Comment va-t-il finir?
A Bordeaux y où je voulais retrouver le nom et la vie de madame Tallien, j'ai interrogé les hommes, les livres, les journaux, les murs des prisons, les pages du tribunal révolutionnaire, nul n'a bien répondu aux questions de l'historien*. Bordeaux est un pays de luxe
* M. Gustave Brunet, un béuëdictin de Bordeaux, qui sait tout, De sait presque rien du séjour à Bordeaux de madame de Fontenay.
Les journaux du temps sont muets; les opuscules, en bien petit nombre, publiés après le 9 thermidor, ne disent rien.
Il faut donc consulter madame Tallien elle-même dans ses lettres, dans ses enfants, dans ses contemporains.
et de fêtes, d'éloquence et d'esprit ; on n'y vit point dans le passé, on n'y pâlit pas sous les inquiétudes de l'avenir : on y cueille philosophiquement l'heure présente, comme faisait Montaigne. Ce n'est donc pas là qu'il faut chercher les dénicheurs de trouvailles, les fureteurs obstinés , les passionnés de la chronique et les bénédictins de l'histoire. Non-seulement il n'y a pas de livres sur le proconsulat de Tallien, c'est à peine si on en garde le souvenir*. Il faut en rabattre beaucoup sur les crimes révolutionnaires de Tallien; je ne parle pas ici de la commission militaire , qui a dépassé sa mission , à l'heure oii CoUot, Carrier, Maignet, Lebon, dépassaient l'ardeur sanguinaire des commissions et des
* En février 1835, un contemporain de madame Tallien écrivait ceci à une de ses filles :
u Celle qui devait être sauvée des prisons de la Force avait n été un ange sauveur devant la guillotine de Bordeaux. Influence n de Tesprit, puissance de la beauté» vous n'êtes pas que des noms » comme la vertu! s'écrierait Gaton. Bon gré, mal gré, Térézia n Cabarrus eût sauvé Gaton de la Force, de la Bastille, ou des n cachots de Bordeaui.
n Longtemps avant le 9 thermidor, elle exerça son empire sur » les représentants du peuple à Bordeaux. Elle obtint plusieurs fois n la dissolution du comité révolutionnaire. L'intraitable mais divi- » sible comité bordelais se rétablit : eHe ne lui arracha pas moins n un si grand nombre de victimes, dit M. de Ségur, u que peu n de familles à Bordeaux peuvent lui refuser un souvenir d'admin ration et de reconnaissance. A Paris, une foule de personnes » de tout sexe , de tout état , lui doivent leur liberté , leur fortune , n leur vie. « Je suis du nombre de ceux dont elle a brisé les fers ! '> » Et moi aussi, madame, et je bénis dans mes enfants madame a votre mère, n
tribunaux. TaHien ne fut pas un hoome de sang; 3 se lava les mains des massacres de septembre qu'on lui reprocha après thermidor; s'il institua la tyrannie à Bordeaux , c' est que la tyrannie était à l'ordre du jour et qu'il entrevoyait l'avenir réparateur dans ce présent terriUe. ' Mais je ne le veux point défendre en ces jours de fièvre et de terreur, oo il croyait que la guillotine travaillait pour la nation.
Comment rencontra-t-il à Boréeaux la marquise de
Fontenay?
Quelles que soient les contradictions des historiens, il est hors de doute que le marquis et la marquise de Fontenay fuyaient en Espagne pour aller retrouver le comte de Cabarrus"^. La marquise de Fontenay avait marche avec le flux révolutionnaire; mais M. de Fontenay, un homme de l'ancien régime, n'avait pas voulu déposer sur l'autel de la patrie son titre de marquis, sa toge de conseiller, la girouette de son château, ni les clefs de son trésor. II s'était caché, il avait reparu. H croyait que Barère et Barras, qu'il avait vus dans les
* Prudhomme, qui écrivait ua pea par ouï-dire, mais à pea près la vérité, affirma que madame de Fontenay» amie des GircmdiBS, effrayée de leur chule , compromise par ses amitiés , par son nom, par son mari , partit avec lui pour Madrid oà TaUendait son père, devenu grand d'Espagne ; mais u elle fut jetée en prison à Boffdnm • •
derniers salons, le sauveraient s'il était menacé. Mais la loi contre les suspects firappait de terreur tous ceux qui n'avaient rien fait pour la République. Il résolut de s'expatrier.
Depuis que le divorce y cette extrême-onction du mariage, avait force de loi, Térézia Cabarrus avait voulu plus d'une fois abdiquer son titre de marquise de Fontenay. Elle était mal mariée : le marquis, on le sait déjà, était joueur et libertin; il n'avait apporté dans la maison conjugale aucune de ces fortes verlus de l'intérieur qui sont la sauvegarde de la femme.
Térézia Cabarrus lui était de cent coudées supérieure par l'intelligence et par le cœur. Si le divorce avait quelquefois raison, c'était pour dégager une telle femme d'un tel homme. En toutes choses elle fut meilleure que lui : elle le vit en danger quand elle-même se croyait libre. Elle le vit en danger à Paris, elle se résigna à l'emmener en Espagne. Elle le vit en danger à Bordeaux, elle osa tenter l'audience des dispensateurs des grâces. Elle se rapprocha sans cesse de lui et voulut le sauver. Voilà Térézia Cabarrus; voilà madame de Fontenay.
Pourquoi s'arrêtèrent-ils à Bordeaux? Serait-ce parce que l'ancien conseiller y avait vécu longtemps? Fut-il arrêté pour être reconnu un des amis du maréchal de Richelieu?
La marquise fut-elle arrêtée parce qu'elle était sa femme, ou parce qu'elle le voulut suivre en prison?
Je doute qu'elle l'aimât jusque-là.
Quoi qu'il en soit, ce fut dans la prison qu'elle vit Tallien. Comment y vint-il? Non pas , comme on l'a dit, pour se réjouir les yeux des douleurs des prisonniers; mais sans doute appelé par la marquise de Fontenay, qui se rappelait très-bien avoir vu TaUien chez madame Charles de Lameth.
Madame la marquise du Hallay, qui a écrit sous la dictée de la princesse de Chimay plus d'une page de la vie de Térézia Cabarrus et de madame Tallien, m'a raconté ainsi son arrestation à Bordeaux.
Elle passait avec M. de Fontenay pour gagner l'Espagne. Elle ne fuyait le danger que pour son mari, quels que fussent les torts de M. de Fontenay : pour elle, avec son esprit aventureux et chevaleresque, elle était de celles qui affrontent tous les orages. Et , en effet , à peine s'est-elle reposée chez un des frères de son père, un armateur que la guillotine n'avait pas encore frappé, que la voilà qui s'amuse à jouer encore avec le péril.
Elle apprend qu'un navire anglais est sur le point de prendre la mer avec plus de trois cents passagers, familles nobles , familles parlementaires , familles royalistes de Bordeaux, qui n'échapperont pas au tribunal révolutionnaire. Mais le capitaine anglais, qui n'est pas un sauveur pour l'amour de Dieu et de son prochain, mais par amour de l'or, ne veut pas mettre à la voile
faute de trois mille francs qui manquent à la somme consignée par les émigrants.
Madame de Fontenay s'indigne devant son oncle. tt Quoi! s'écrie-t-elle, tant de monde périrait faute de trois poignées d'or I »
Et, sans vouloir écouter ni son mari ni son oncle, elle monte en voiture, elle va trouver le capitaine et lui compte la somme imposée.
Le capitaine veut lui donner un reçu, a Non, lui dit-elle; je ne vous demande que la liste de vos passagers. »
Le capitaine se contente de copier à la hâte les vingt principaux noms.
Madame de Fontenay revint toute joyeuse et s'arrêta devant le théâtre , à la rencontre de son oncle , s' écriant : a Ahl que je suis contente de m' être arrêtée à Bordeaux! y>
Mais cette belle action devait avoir sa récompense. Dans les jours d'agitation publique, il n'y a point de secret. On pense tout haut. Le capitaine, avant de retourner à son navire, .raconte comment une belle femme , qui lui paraissait une grande dame , était venue payer le bon vent. Il y avait là des oreilles jacobines. Ce fut soudainement un grand émoi. Les terroristes réunis se jetèrent sur le capitaine et le voulurent conduire droit à la guillotine. Heureusement il était armé, heureusement il était brave; à peine eut-il tiré son épée et parlé d'une voix hautaine, que les plus intrépides se tinrent à distance. Trois ou quatre
hommes furent blessés. Il parvint à battre héroïquement en retraite et à regagner son bâtiment.
Tout était disposé; on leva Tancre à l'instant même ; on se confia à la mer.
L'exaspération était grande parmi les blessés, les aventuriers et les lâches. Ne pouvant avoir raison du capitaine y on parla de se rejeter sur la femme qui avait sauvé les aristocrates. On savait son chemin; on suivit sa trace.
Quand on arriva sur la place du théâtre, madame de Fontenay se promenait avec son oncle Cabamis^ M. Jalabert eC un Girondin qui se cachait sous le masque des Montagnards.
Elle avait déjà oublié sa belle action et ne parlait que de son prochain départ pour l'Espagne. « La voilà! la voilà! la voilà! cria la populace en courant à elle. La voilà, celle qui a sauvé les aristocrates ! »
Et sans plus parlementer, les plus décidés se jetèrent sur elle et rentraînèrent dans le flot hurlant, loin de son oncle et de ses amis.
Pendant que l'un lui arrachait sa mantille, l'autre tentait de la fouiller pour avoir la liste de ceux qu'elle venait de sauver.
En ce temps-là, on était accoutumé à toutes les formes de l'émeute. Aussi madame de Fontenay ne s'eflraya-t-elle pas. Elle était d'ailleurs vaillante et aventureuse, a Que me voulez-vous? dit-«lle. Je ne suis pas une ennemie du peuple. Vous voyez par ma cocarde que je suis une patriote, d
On criait à toe-téte : ce Qu'elle nous donne la liste ! ^'elle nous donne la lisle ! »
Elle avait comjvift. « On vous a troxnpés , citoyens : ceux ffigi se scmt embarqués ne sont pas des contrerévolutionnaires. — Eh bien, donne-nous la liste., puis* que tu l'as dans ton sein* y»
El, sans mettre de gants, le plus brutal de la bande faillit déchirer le corsage de madame de Fontenay.
Mais elle le repoussa avec une énergie toute romaine, rougissant d'indignation autant que de pudeur. Et comme c'était un caractère viril, que cette femme alors si délicate , toute de nerfs et de feu , elle prit elle-même la Hfile dans son corsage, elle la montra aux sansculottes , et elle leur dit , comme pour les défier : a ie ne vous donnerai pas cette liste. Si vous voulez me la prendre, t nez-moi. »
Et elle mordît la liste de ses belles dents.
Qoe 8erait«-il arrivé si, en cet instant, Tallien, qui demeurait sur la place, ne fut accouru pour calmer cette émeute? Sur un signe de main du proconsul, tout le monde se tut. a Je connais cette femme, » dit-il aux sans-culottes.
Tallien n'avait pas reconnu madame de Fontenay.
Il reprit : a Si elle est coupable , elle appartient à la justice. Mais vous êtes trop magnanimes pour frapper im ennemi désarmé, surtout si cet ennemi est une femme. )>
Tallien croyait avoir sauvé madame de Fontenay; mais il comptait sans Lacombe, plus terrible que
lui : Lacombe, le président du tribunal révolutionnaire, était déjà informé que les aristocrates sauvegardés par le capitaine anglais venaient d'échapper, grâce à cette femme qui était là devant le peuple en fureur.
Il donna Tordre d'arrêter madame de Fontenay.
A cet instant — il était trop tard — Tallien reconnut madame de Fontenay.
C'est ici que se passa ce drame qui pourrait s'appeler le Lion amoureux*.
Tallien arrive au greffe et donne l'ordre que la citoyenne Fontenay lui soit amenée. Le porte-clefs reparait bientôt avec une jeune femme de vingt ans, dont la beauté resplendit sous ces voûtes sombres : c'est comme un enchantement. La République a les yeux sur Tallien; il veut être terrible , car il ne veut pas que les espions du Comité de salut public puissent dénoncer la clémence chez lui.
La jeune femme s'incline. Tallien s'incline aussi : mais l'heure n'est pas venue encore de faire à Térézia
* Le lendemain de la représentation du Lion amoureux, Ponsard, qui me savait depuis longtemps occupé à écrire 1* histoire de Ao/re- Dame de Thermidor, me dit que son succès ne F empêchait pas de regretter vivement de n avoir pu mettre en scène le vrai lion amoureux : Tallien devant la marquise de Fontenay.
Cabarrus un salut à la victime y comme un an plus tard il le fera à Notre-Dame de Thermidor.
Dans toute cette période révolutionnaire , la jeunesse débordait : tout le monde était jeune, proconsuls et généraux, juges et prisonniers, bourreaux et victimes; mais la représentation nationale surtout éclatait de jeunesse. Combien de fois ne vit-on pas présider la Convention par des hommes de vingt-cinq ans, comme Samt^ust ou Tallien?
Tallien, le terrible Tallien, Tallien proconsul, régnait impérieusement à Bordeaux. Mais quoiqu'il fût venu pour y fonder le gouvernement de la Terreur, sa beauté et sa jeunesse, ses façons de tribun grand seigneur, (ont en lui inspirait la confiance. S'il élevait la guillotine, c'était pour vaincre par la peur les contre-révolutionnaires.
Cette scène dans la prison , en pleine Terreur , entre deux personnages déjà célèbres, fut à la première parole une scène amoureuse. Le proconsul, tout terrible qu'il fut, avait vingt-quatre ans; sa prisonnière n'avait pas vingt ans.
Tallien a beau s'en défendre : il est ensorcelé tout de suite par ces grands yeux noirs si veloutés et si suppliants, par cette pâleur étrange encadrée dans cette chevelure d'ébène qui inonde le cou. Térézia Cabarrus n'a eu qu'une demi-minute pour se préparer à vaincre; mais en quelques secondes, belle comme elle l'est, elle n'a qu'à répandre ses tresses et à mouiller ses regards pour vaincre ou mourir.
Tallien est vaincu : elle ne mourra pas.
Il lui fit signe de s'asseoir et s'assit en face (Telle. a Vous m'avez reconnue? lui dit-elle en attachant sur lui ses yeux d'Espagnole. — Oui, citoyenne; pourquoi êtes-vous à Bordeaux? — Parce que tout le monde est en prison à Paris , même les révolutionnaires : car je suis révolutionnaire, moi. y>
Térézia Cabairus essaya un de ses dtarmants sourires.
ce Nous ne sommes pas aveugles , dit Tallien avec calme , nous ne frappons que les ennemis de la République. — Eh bien, s'écria-t-elle , la prison est av^igle; car il y a ici, comme à Paris, de vrais républicains qui gémissent dans les fers. t9
Madame de Fontenay parlait le style du temps , elle qui parlait si bien.
(c Si la prison est aveugle , dit Tallien , le tribunal ne l'est pas. De quoi êtes-vous accusée, citoyenne? — De tout, sans doute, puisqu'il n'y a rien dont on puisse m' accuser, — J'ai ouï dire que vous vouliez émigrer avec le ci-devant marquis de Fontenay. — Emigrer? Je n'y ai jamais songé. Nous partions pour l'Espagne, ou est mon père, v
Le porte-clefs attendait, comme s'il dut bientôt réintégrer la prisonnière dans son cachot. Tallien s'efiForçaît — devant cette opinion publique qui s'appelait le geôlier — de jouer à l'incorruptible avec son regard farouche et son air rembruni.
tt Eh bien, citoyenne, je vais donn^ des ordres pour que votre procès soit instruit au plus vite par le tri-
bunal. Si le citoyen Fontenay n'est pas coupable, vous ne le serez pas non plus. En conséquence, vous pourrez aller voir votre père à Madrid. — Grand Dicul s'écria madame de Fontenay, comparaître devant votre tribunal! mais je suis condanmée d'avance. Une pauvre créature comme moi, fille d'un comte, femme d'un marquis , avec une main comme celle-là, qui n'a jamais rien fait, si ce n'est de la charpie pour les blessés du 10 août ! 7^
Elle posa sa main sur la main de Tallien , qui tressaillit.
a Vous avez tort , citoyenne , de douter de la justice du tribunal; nous ne l'avons pas créé pour assassiner au nom de la loi, nous l'avons institué pour venger la République ou proclamer l'innocence. »
Tallien aussi parlait le langage du temps; mais c'était la rhétorique de Y A mi des citoyens.
Il dit au porte-clefs d'envoyer avertir son aide de camp ; il jugeait qu'il n'avait pas besoin de confident dans cette tragédie amoureuse.
Dès que le geôlier eut refermé la porte, le proconsul retourna sa main et saisit celle de la prisonnière, u Nous oe sommes pas des tyrans, dit-il doucement. — Je appose , dit madame de Fontenay, que celui qui a écrit avec tant d'éloquence PAnd des citoyens est aussi l'ami des citoyennes? Si vous êtes mon ami, en souvenir de
la citoyenne Charles Lameth, ne me Élites pas comparaître à cet odieux tribunal — oii vous ne siégez pas.
— Je n'y puis rien, dit Tallien, qui voulait sans doute qu'on le priât beaucoup. La France a les yeux sur moi. Si je trahissais ma mission pour une femme belle comme vous, Robespierre n'aurait pas assez de foudres pour me frapper. — C'est cela, dit-elle, vous frappez tous parce que vous avez peur d'être frappés vousmêmes. — Enfin que voulez- vous? — Vous avez compris que je veux la liberté. — J'ai compris. — Je veux la liberté de M. de Fontenay. — Pour celle-là , je m'en lave les mains. )> Tallien avait parlé haut. Il adoucit sa voix : a On m'avait assuré que vous aviez divorcé. — Peut-être; mais à cette heure je suis plus que jamais la femme de mon mari. — Mais s'il est coupable et si vous ne l'êtes pas? — Je veux être coupable. »
Tallien garda un instant le silence : a Voilà qui est digne de l'antiquité. Mais aujourd'hui ce n'est plus à un mari qu'une citoyenne doit se sacrifier, c'est à la nation. Si vous avez des torts envers la République, vous pouvez les expier à la face de tous. 11 faut que les femmes prêchent d'exemple pour la chose publique. Si je demande pour vous la liberté, j'y mettrai une condition : c'est que vous serez l'Egérie de la Montagne, comme la Roland fut celle de la Gironde. — Je ne connais ni la Montagne ni la Gironde; je connais le peuple, je l'aime et je le sers. Donnez-moi une robe de bure, et j'irai dans les hôpitaux veiller les patriotes malades.
— Sœur de charité? c'est bien celai »
Tallieh prit la main de la prisonnière et la porta à ses lèvres, comme par un sentiment fraternel. Mais n'était-ce que la fraternité qui parlait en lui? « Non, reprit-il , il vous faut un rôle plus actif. Vous monterez à la tribune et vous donnerez le feu sacré à tous ceux qui ne sont pas encore embrasés de la religion révolutionnaire. Je sens déjà les flammes vives de votre parole. »
Le proconsul s'était rapproché de la marquise; un peu trop près , sans doute , car elle pencha sa tête de l'autre côté.
« C'est dit, n'est-ce pas, citoyen? Vous allez donner l'ordre que notre écrou soit levé. Ce soir même nous partirons pour l'Espagne, et vous n'entendrez jamais parler de moi. y>
Tallien reprit sa figure sévère; ces derniers mots le rejetaient à deux cents lieues de cette femme, qu'il aimait déjà.
ttEh bien, lui dit-il avec un sourire railleur, vous ne doutez de rien. Je vois avec plaisir que si vous arrivez un jour au pouvoir, les grâces tomberont de vos mains comme par un miracle. — Je ne voudrais le pouvoir, s'écria-t-elle, que pour la clémence I Ici, je ne m'adresse pas même à votre clémence, mais à votre justice. — La justice, c'est celle du peuple, »> dit Tallien , légèrement froissé par ces dernières paroles.
La marquise sentit que le lion avait encore toutes ses griffes.
tt Je me trompe , dit-elle en reprenant son sourire le
plus caressant : la justice serait trop lente , si Je l'invoquais. La démence a cela de beau qu'elle est soudaine. »
La prisonnière tomba agenouillée et posa ses mains jointes sur les genoux de Tallien. Le lion referma ses griffes, comme si des doigts de femme se fussent roulés dans sa crinière.
« Relevez- vous, madame, dit-il en la prenant à k ceinture et en l'appuyant sur son cœur. Je joue ma tête à ce jeu; mais qu'importe? vous êtes libre! »
Deux larmes brûlantes lui tombèrent sur les mains.
A cet instant, l'aide de camp de Tallien entra soivi du geôlier.
tt Adieu, citoyenne , dit Tallien en reprenant son rôle de sans-culotte incorruptible; mon aide de camp va aller au tribunal révolutionnaire, pendant que moi-même, devant le Comité, j'expliquerai l'erreur dont tu es victime. »
Et sur un geste impérieux du proconsul, le geôlier reconduisit madame de Fontenay dans sa prison.
Dès que le geôlier fut seul, il*pril une plume et écrivit à Robespierre :
tt TatU le mande trahit la République. Le citoyen Tallien fait grâce aux aristocrates. * »
* La Terreur était arrivée à ce point qu*elle dépassait Lacombe, qui avait dépassé Tallien.
tt Dans une représentation d'opéra, acteors et apectateurs,
Quand madame de Fontenay revit son mari, elle lui dit qu'il serait bientôt libre , mais lui dit-elle le prix de sa liberté?
Elle avait compris que Tallien ne laisserait partir le mari qu'à la condition de garder la femme en otage. C'était la part du lion amoureux.
signalés comme suspects, furent voués au supplice ^ Madame de Fontenay, sans doute, allait périr. Elle écrivit à Tallien, qu'elle avait vu chez son amie madame Charles Lameth, quand Tallien était dans la maison. On sait qu'il était très-beau , plein de feu et fort éloquent. Il alla à la prison. Cette fois, ce ne fut plus le courroux d'Armide qui redevient femme à la vue de Renaud, mais le courroux du farouche proconsul qui tombe sous la magie du premier regard.
» La marquise fut libre. La clémence fut à Tordre du jour. ^> Le Mayeur.
' On arrêta en effet quelques comédiens et quelques spectateurs, mais ils n'allèrent pas jusqu'au supplice.