LA DEESSE DU PARDOX
consul. Un matin, Ijemayeur, directeur de spectacle, force adroitement la consigne, et parvient, pour obtenir un ordre de représentation , à s'introduire. 11 trouve Tallien mollement assis dans un boudoir, et partagé entre les soins qu'il donnait au peintre et les sentiments dont il était animé par la présence de la belle Cabarrus , qui ne quittait plus sa demeure. »
Si j'ai réimprimé cette page du Mémorial, c'est qu'elle fut écrite en 1797, quand la vérité était toute vivante.
Lamartine a peint avec amour Térézia Cabarrus à Bordeaux, quand elle fut conquise à Tallien, ou plutôt quand elle eut conquis Tallien. Selon lui, « c'était une de ces femmes dont les charmes sont des puissances, et dont la nature se sert comme de Cléopâtre ou de Théodora, pour asservir ceux qui asservissent le monde et pour tyranniser l'âme des tyrans. Les persécutions que son père avait subies à Madrid, pour prix de ses services, avaient appris dès l'enfance à la jeune Espagnole à détester le despotisme et à adorer la liberté. Française d'origine, elle l'était devenue de cœur par le patriotisme. La République lui apparaissait comme la Némésis des rois, la Providence des peuples, la restauration de la nature et de la vérité. Aux théâtres, aux revues , aux sociétés populaires , dans les fêtes et dans les cérémonies républicaines, le peuple de Bordeaux la voyait manifester son enthousiasme par sa présence, par son costume et par ses applaudissements. Il croyait voir en elle le génie féminin de la Répiibliquo.
)i Elle conquit le représentant du premier regard. Tallien, sous qui tout rampait, rampa à ses pieds. Elle prit dans son âme la place de la République. U ne désira plus la puissance que pour la lui faire partager, la grandeur que pour l'élever avec lui, la gloire que pour l'en couvrir. Comme tous les hommes che« lesquels la passion va jusqu'au délire, il se glorifia de sa faiblesse. U jouit de la publicité de ses amours. H les étalait avec orgueil devant le peuple, avec insolence devant ses collègues. Pendant que les prisons regorgeaient de captifs , que les émissaires des représentants traquaient les suspects dans les campagnes , et que le sang coulait à flots sur l'échafaud, Tallien, ivre de sa passion pour dofia Térézia, la promenait dans de splendides équipages, aux applaudissements de Bordeaux, revêtue des légères draperies des statues grecques , qui laissaient transpercer la beauté de ses formes. Mais madame de Fontenay avait horreur du sang. Elle ne résistait pas à une larme. Elle croyait que la générosité était l'excuse de la puissance. Le besoin de conquérir une plus grande popularité pour la faire tourner au profit de la miséricorde, la porta à paraître quelque- ' fois dans les clubs et à y prendre la parole. Vêtue en amazone, ses cheveux couverts d'un chapeau à panache tricolore, elle y prononça plusieurs discours républicains. L'ivresse du peuple ressemblait à de l'amour. »
C'est ainsi que madame de Fontenay est peinte par Debucourt, panache au veut, l'éloquence sur les lèvres.
a Le nom de Tallien faisait trembler alors Bordeaux.