‹ Notre-dame de ThermidorChapitre 19 sur 29 · EMBRASSÉ PAR TOUS LES RÉPUBLICAINS · texte numérisé non relu

EMBRASSÉ PAR TOUS LES RÉPUBLICAINS

4Jn précieux historien de ce temps révolutionnaire est un peintre y le marquis de Paroy"^. Son père^ ancien constituant y convaincu de girondinismc , venait d'être arrêté à la Réole. C'était au beau temps du règne de

* C'est le marquis de Paroy, un royaliste de naissance et de sentiment , qui peignît ce célèbre santé pleurenr où dans les branches désolées on voyak tous les portraits éplorés de la £atuille de Louis XVI. M. Gapefigue a publié de curieuses pages des Mémoires du marquis de Paroy dans les Déesses de la Liberté.

Dans les Femmes célèbres de 1789 à 1795, M. Lairtullicr a peint arec beaucoup de vérité et d* accent toutes ces curieuses figures de Déesses de la Raison, aûisi appelées par anAiplirase.

madame de Fontenay, elle commandait à la tempête, elle répandait les rayons de sa grâce et de sa charité. M. de Paroy voulant sauver son père fut deux fois filial. Il joua la gaieté pour cacher ses larmes. H adressa une prière « illustrée w à la déesse de Bordeaux. C'était un madrigal spirituel, avec un dessin au lavis, représentant FAmour sans-culotte : Cupidon tenait d'une main une pique surmontée d'un bonnet phrygien, de l'autre un cœur placé sur un niveau , — ce niveau dressé sur un autel. — Madrigal dans le goût de ce temps où triomphaient encore les petits vers et les rébus :

Quand T Amour en, bonnet se trouve sans culotte , La liberté lui plaît , il en fait sa marotte.

Mais voici le récit du marquis de Paroy : « Dans une lettre , je priais madame de Fontenay de trouver bon qu'un petit Amour sans-culotte fût l'avocat d'un fils bien malheureux de l'incarcération de son père; et au nom du sien je la suppliais d'être mon avocat auprès du représentant Tallien : je reçus bientôt une invitation pour me présenter à l'audience de madame de Fontenay. Il y avait grande foule, chacun ses pétitions à la main; un instant après, les deux battants s'ouvrirent, madame de Fontenay parut dans un costume très-élégant; les saints furent profonds et les révérences respectueuses; elle y répondit par un signe de tête gracieux.

« Le citoyen Paroy, dit-elle, est-il parmi vous? » Je m'avançai; alors elle m'invita à passer dans son cabinet; c'était le boudoir des Muses : un piano entr'ouvert,

LE PORTRAIT DU ROI EMBRASSE. 2n

musique sur le pupitre; une guitare sur un canapé; une harpe dans un coin; plus loin un chevalet avec un petit tableau, la boite de couleurs à F huile, des pinceaux sur un tabouret, une table chargée de dessins avec une miniature ébauchée, une boite anglaise; la palette d'ivoire et de petits pinceaux; son secrétaire ouvert rempli de papiers, de mémoires et de pétitions; une bibliothèque dont les livres paraissaient en désordre, comme si on y avait souvent recours , et un métier à broder sur lequel était montée une étoffe de satin. Tels furent les objets dont l'ensemble frappa mes regards : tt Vos talents, madame, sont universels, à en juger par ce que je vois; mais vos bontés les égalent, votre beauté pourrait les effacer. »

n L'accueil de madame de Fontenay justifia ce compliment, a Je crois me rappeler, dit-elle, vous avoir vu chez le comte d'Estaing avec mon père, j'espère que vous me viendrez voir le plus souvent que vous pourrez. Mais parlons de votre père ! Où est-il en prison? J'espère obtenir du citoyen Tallien sa sortie; je lui remettrai moi-même votre pétition et je veux vous présenter à lui. » tt Je sortis, comme émerveillé*; j'étais sous le charme. Le lendemain, je fus présenté au représentant du peuple Tallien. u Attendez, me dit-il, il faut qu'on oublie quelque temps votre père pour le sauver; tout dépend du président du tribunal révolutionnaire Lacombe. )' Le marquis alla le voir, et en fut fort bien reçu; c'était un homme rude, inflexible, mais d'une certaine justice. »

Quelques jours après , madame de Fontenay fit appeler

M. de Paroy. « Je suis désolée que votre père n'ait pu sortir de prison avant le départ du citoyen Tallien ; je ne connais pas Ysabeau, qui est ici son collègue, mais je vais prier à souper une dame avec laquelle il est fort lié; vous pourrez faire connaissance avec lui; il a de l'esprit et ne manque pas d'instruction. ^

Madame de Fontenay, qui avait invité les représentants en mission dans le Midi, appela toute l'armée légère du théâtre, chanteuses et danseuses, pour ramener les montagnards à la Gironde dans la gaieté cordiale d'un souper. Le marquis fut placé près de la maîtresse d'Ysabeau.

Au dessert, Lequinio dit avec son enthousiasme réchauffé de chàteau-margaux : « Allons , Vive la Republiquel et buvons à la santé des braves qui ont voté la mort du tyran. » Ces paroles firent dresser les cheveux du marquis ; la bouteille passa de main en nmin. Lequiuio dit à M. de Paroy : u Bois donc et fids circuler. » Ce que le marquis éprouvait était fortement empreint sur son visage. Lequinio se leva : a Le citoyen qui tient la bouteille est sûrement un aristocrate, je m'y connais et vous le dénonce. — Eh bien ; dit M. de Paroy en se levant avec un accès de colère, puisque le citoyen m'insulte, il n'aura pas l'honneur de boire à la santé de la citoyenne chez qui nous sommes; c'était la sienne que je portais , n'est-ce pas , citoyenne? — C'est vrai , répondit madame de Fontenay avec grâce , le citoyen buvait à ma santé. — A la bonne heure, j'en suis aise, >» répondit Lequinio. Et la bouteille fit le tour de la table.

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Le représentant aperçut au doigt du marquis une bague sur laquelle était peint un Louis XVII en Amour avec ces vers si connus :

Qui que tu sois , voilà ton maître ; Il Test, le fut, ou bien doit Fétre.

Lequinio baisa galamment cet Amour contre-révolutionnaire.

La bague, passée de main en main, int baisée avec transport par les républicains les plus violents. C'est qu'au-dessus de toutes les républiques il y a un despote qui gouverne les hommes les plus austères et les plus terribles : l'Amour.

Que fùt-il advenu cependant, si M. de Paroy, emporté par les vins babillards, se fut avisé de dire : Cet Amour que vous venez d'embrasser tous, c'est le portrait de Louis XVII!

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