SELON SAINT-JULLIEN DE PARIS
Quand madame de Fontenay ne fut plus là, il se passa sur la guillotine une touchante élégie , sœur de la tragédie des chemises rouges , où Ton vit cette jeune fille du peuple placer si angéliquement sa tête sur Féchafaud et demander au bourreau : » Suis -je bien comme cela? )> On avait amené sous la hache une jeune fiUe de Taristocratie de Bordeaux, belle comme celle de Paris était belle, et comme elle innocente, chaste, candide, quasi souriante dans sa tristesse, idéale dans sa résignation, qui s^était trouvée compromise et perdue sans le
savoir. Comme sa sœur de Paris, la victime de Bordeaux monta sur l'échafaud en ouvrant au ciel ses yeux où parlait une âme, et en taisant sa voix qui cachait une prière, une prière à Dieu, non au bourreau.
La pauvre enfant, la poétique vierge, s'arrangea indiciblement sous le fer de l'horrible machine, et, tendant son cou au bourreau, elle lui dit d'une voix limpide et douce, dans une intonation charmante et patricienne : « Alltz-vous me faire bien du mal? »
Presque à la même heure, l'autre disait : « Suis-je bien comme cela? »
Mignon regrettait sa patrie : celles-ci semblaient ne regretter pas même leur jeunesse.
11 n'y avait qu'une dissemblance entre ces deux touchantes victimes , l'une victime de la chambre ardente de Robespierre, l'autre du cabinet proconsulaire d'Ysabeau : c'est qu'on avait revêtu celle-là d'une chemise rouge et qu'on avait emporté celle-ci dans sa robe blanche.
Mais, à Bordeaux comme à Paris, c'était toujours l'image de la France qu'on guillotinait.
Cette belle enfant du Midi, avec ses yeux noirs, sa brune chevelure, son timbre de voix harmonieux qui eût charmé Vergniaud, son air aussi magnifique que résigné, sa pâleur aussi «fière que délicate, n'était-ce pas aussi l'image de Térézia Cabarrus, l'imprudente et généreuse Térézia Cabarrus, qu'on allait peut-être demain guillotiner à son tour ?
M. Michelet, qui juge à la diable, avec les éclairs de la passion et non avec la souveraine lumière de la vérité , a donné ce portrait de Tallien, qui ne sera accroché dans aucune galerie historique, quoiqu'il soit d'une touche forte et pittoresque.
a Ce grand homme resta pauvre les mains vides, sinon les mains nettes. Nous l'avons vu à Paris traîner aux Champs-Elysées, à l'aumône de sa femme, alors princesse de Chimay. Le fait est que Tallien fut un ventre, rien de plus, un tonneau sans fond. U eut beau voler toujours, nul remède à sa pauvreté. Né dans la cuisine d'un financier de Touraine, et fils d'un cuisinier, il eut l'âme à l'avenant, une âme de Laridon, tout à la gueule et aux filles. U eût été moine à une autre époque, vrai moine de Rabelais. U était beau et beau diseur, prêcheur, enjôleur de femmes. Sa plus grande jouissance, partout où il arrivait, était de monter en chaire, et de prêcher pêle-mêle la Révolution, la Raison, Jésus, Marat et le reste. Les femmes étaient ensorcelées. Nullement cruel de nature, Tallien le devint toutes les fois qu'il y eut le moindre intérêt. Agit-il? laissa-t-il agir en septembre? C'est un problème. A Bordeaux, il ne fut ni au-dessus ni au-dessous des fureurs locales. Il les flatta en faisant mettre la guillotine devant ses fenêtres. Cette guillotine, dit-on, lui fut d'un excellent rap-
port. Ton! est commerce à Bordeaux. Tallien commerça de la vie. Pour tromper les bainos sérieuses qui voulaient du sang, il lui fallait enchérir en gestes , en paroles, en fureurs. Il hurlait, beuglait la Terreur, sans craindre d'exagérer son rôle. Pendant ce temps-là, dit-on, sa maîtresse tenait le comptoir. On dit pourtant que parfois elle escamotait quelques grâces et sauvait des gens pour rien. »
Où donc l'historien a-t-il vu cela? \i un journal ni même un pamphlet n'ont autorisé à frapper ainsi du même coup ces deux figures, qui appartiennent à l'histoire par le courage, l'éloquence et la charité.
M. Michelet a-t-il donc cru Jullien sur parole?
L'ambassadeur de Robespierre à Bordeaux, ce jeune lullien , si fougueux serviteur de son maître , si fanatique adorateur de son dieu, renseignait ainsi Robespierre sur madame de Fontenay :
« 11 y a sur la Fontenay des détails politiques bien singuliers, et Bordeaux semble avoir été jusqu'à présent un labyrinthe d'intrigues et de gaspillages. Il est bien difficile de démêler le républicanisme et la probité. Je fais tout le travail d'un comité de surveillance , et passe les nuits avec des hommes précieux que j'ai découverts, mais que j'étudie encore. J'ai des renseignements dont le résultat doit arracher Bordeaux à la classe des fripons qui en faisaient leur proie, et rendre le peuple à l'amour sincère des vertus et de la République. »
Jullien veut sans doute dire que Tallien à Bordeaux avait été de la jeunesse dorée des fripons. Ce « laby-
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rinthe d'intrigues et de gaspillages » , qu'était-ce, sinon celui de ce jeune et beau Tallien, que le farouche JuUien semble appeler un corrompu, un voluptueux, un Alcibiade qui a coupé la queue au chien de la guiUotine? Mais on a fait justice de toutes ces injustices de r histoire.
Tallien n'est plus là, mais son esprit y domine encore, et c'est contre lui que JuUien s'indigne avec le fanatisme d'un saint qui prêche \e martyre. Il écrit encore à Robespierre :
a Je ne t'ai pas écrit depuis longtemps, mon bon ami, parce que je te présumais très-occupé.
» Un grand reproche que j'ai à faire aux Bordelais, c'est qu'ils traitent le représentant du peuple comme un intendant de l'ancien régime. Passe-t-il dans les rues, avec les gendarmes qui le suivent, on se découvre, on applaudit, quelques voix même crient : Vive le sauveur de Bordeaux! Paraît-il au spectacle, au club, ou dans une assemblée quelconque, les mêmes cris se font entendre; l'enthousiasme et l'idolâtrie sont poussés au dernier période, et j'ai remarqué que c'étaient les aristocrates eux-mêmes qui , croyant se donner un air de patriotisme, indiquaient souvent au peuple les battements de mains qui déshonorent à mes yeux des hommes libres. On n'applaudit jamais à la seule pré-
LA RÉVOLUTIOX A BORDEAUX. 225
sence d'un homme, mais, quand il parle, aux principes qu'il exprime.
)7 II faut. craindre ce penchant trop facile du peuple à la reconnaissance et à l'idolâtrie.
» Ce soir, Ysabeau est encore venu au club, et cette affectation de s'y rendre plus assidûment et d'y rester tout le long de chaque séance, ce qui ne lui arrivait jamais auparavant , devient plus suspecte encore par le contraste de ses discours particuliers et de ses discours publics. Il n'a pas manqué d'occuper le fauteuil, quoique non président, d'être couvert par les acclamations du peuple, et de réitérer ses adieux pour réveiller les regrets d'une funeste idolâtrie. A peine avait-il parlé, qu'on a vu monter a la tribune un de ses amis , qui a répété, presque en pleurant, que Bordeaux allait perdre son ami. y*
JuUien ne peut se consoler de succéder à des hommes comme Tallien et Ysabeau qui font aimer la République. Aussi, avec quelle joie il écrit quatre jours après à cet autre jaloux qui s'appelle Robespierre :
a Ysabeau , qui me vit hier , me dit Tallien arrêté. La Fontenay doit maintenant être en état d'arrestation.
V La punition des intrigants de Bordeaux, dont les uns n'avaient en vue, comme Chabot, qu'un intérêt; dont les autres servaient Hébert et Danton, et dont tous n'aspiraient qu'à détruire le Comité de salut public, pour détruire la liberté; la punition, dis-je, de ces intrigants de tous les partis va régénérer Bordeaux. »
(c Mon ban ami, le moment de crise est venu pour Bordeaux. Les patriotes attendent tout du Comité de salut public.
?) Le président de la commission révolutionnaire, Lacombe, m'a rapporté que se promenant avec Ysabeau après l'exécution d'Hébert et de Danton, Ysabeau lui dit qu'il voyait avec peine qu'on guillotinât un grand nombre de Montagnards ; que Tallien jouait un grand rôle. Et en parlant de sa conduite à Bordeaux, qu'elle était un reproche pour Collot-d'Herbois, qui avait ùii couler des flots de sang dans Lyon.
r Chaque jour de nouveaux propos et de nouveaux détails confirment mes craintes. Ysabeau veut se créer un parti comme Tallien. Il divise les patriotes, dont quelques-uns lui restent encore attachés , et rallie aussi les négociants et les aristocrates qu'épouvantent la commission militaire et mon retour, dont on parait ignorer le motif. Hier nous célébrâmes l'anniversaire du 31 mai; Ysabeau parut avec les corps constitués à la fête, et l'on battit des mains sur son passage; on cria : Vive Ysabeau I il saluait les applaudisseurs. Quelques patriotes indignés firent entendre le cri : Vive le Comité de salut public! Ysabeau se retourne de mauvaise humeur et dit : Le mot, vive la Montagne, suffît. r>
Il faudrait lire aussi une lettre de Jullien à Saint- Just, deux fanatiques de tyrannie pour la liberté. Je ne donne que ce passage, comme une johe fleur d'esprit révolutionnaire.
tt Bordeaux, le 23 prairial, Tan II de fa République.
» Le» fêtes nationales ont réveillé l'énergie du peuple , et la Révolution, devenue plus aimable, a été plus aimée! ?>
O la belle illusion des terroristes I on riait pour cacher ses larines.
Voici d'ailleurs comment l'ami de Robespierre travaille à rendre la Révolution « plus aimable » .
u J'ai toujours suivi, dans ma mission, le même système y que , pour rendre la Révolution aimable , il fallait la faire aimer, offrir des actes de vertu , des adoptions civiques, des mariages; associer les femmes à l'amour de la patrie, et les lier par de solennels engagements. Ce système m'a bien réussi; et l'influence qu'un sexe obtient sur l'autre est un mobile puissant dans le par-> ticulier comme dans le public , pour élever les âmes au degré de chaleur républicaine. J'ai envoyé au Comité les détails de notre fête pour la plantation de l'arbre de Marat. J'ai aussi donné les mêmes exemples qu'à Port-^Malo, Lorient, la Rochelle, Rochefort et Saintes; et les Bordelaises (mt, par de publiques promesses, réchauffé l'enthousiasme et présenté la carrière de la vertu , pour les presser de la suivre , a leurs époux , h leurs fils , à leurs Êtmilles entières , et à la commune qui en était témoin. Comme j'ai vu les ^incalculables effets de ce genre de fête, j'ai cru salutaire de l'offrir, au moins sur la scène, à toute la France, et j'en ai
composé un petit délassement patriotique, intitulé Les engagements des citoyennes. J'en ferai hommage au Comité de salut public; et, s'il le juge bon, je ferai imprimer mon petit ouvrage, et les détails d'exécution du ballet républicain qui le termine, pour êlïe joué à Paris et dans les autres communes. Je n'ai pas regardé ce travail comme étranger à ma mission de former l'esprit public, et je n'y ai d'ailleurs donné que trois jours. Je t'embrasse; écris-moi, je te prie, à Bordeaux.
» JULLIEX. »
Les engagements des citoyennes! N'est-ce pas tout à fait charmant? Jullien a un autre moyen plus sûr :
« Je vais travailler plus que jamais potir répondre à sa très-grande confiance. Comme ma santé succombe, je crois, d'après ce que m'écrit Barère, qu'il me sera permis de prendre un peu de repos dans les Pyrénées, r
Oui, le repos lui sera dû quand il aura exécuté ce qu'il propose au Comité de salut public :
ce Faire raser les maisons oii étaient Guadet, Salle, Pétion, Buzot et Barbaroux; transférer la commission militaire à Saint^Emilion, pour y juger et faire jyérir sur les lieux les auteurs ou complices du recèlement des conspirateurs.
» Distinguer par un arrêté ceux qui ont donné de l'argent pour racheter une vie que beaucoup n'avaient point mérité de perdre , et les infâmes qui ont exigé de l'argent pour vendre la loi : les premiers, ne craignant plus, parleront; les autres seront découverts et punis. ?>
Ceci est pour Tallîen.
Là-dessus Jullien embrasse Robespierre el Saint-Just.
Vous croyez que ce sera tout et que Bordeaux est pacifié par tant de belles mesures? Écoutez :
« Je dois , mon bon ami , te soumettre une réflexion : Nous allons révolutionner Bordeaux. »
Ainsi Tallien et Ysabeau ont passé vainement ; Térézia Cabarrus a prêché dans les clubs la révolution pacifique, la charité, le pardon; rien n'est fait à Bordeaux : la république de la Terreur va relever sa guillotine , et pour parler le langage très-grammatical de Jullien , les patriotes verraient avec plaisir qu'on a guillotinât » encore les aristocrates*.
* L'ardente jeunesse égarait les esprits enthousiastes. J'ai vu à cinquante ans de là ce terrible Jullien. .C'était un beau vieillard en longs cheveux blancs, qui n'avait plus que la belle passion de la philosophie et de la vérité.
En ces jours où le torrent emportait ses digues, il n'y avait pas de limites d'âge. Tallien était conventionnel à vingt-trois ans. 11 n'avait pas vingt-cinq ans quand il présida la Convention.
Robespierre croyait , en rappelant Tallien , le diminuer et l'anéantir, mais Tallien avait grandi à Bordeaux. 11 revenait avec plus d'autorité et d'éloquence.
Tallien présida la Convention à partir du 2 germinal an II (22 mars 1794, style esclave) jusqu'à ce jour à jamais mortel pour la Montagne, pour la Convention,
pour la République, où les têtes de Danton et de Camille Desmoulins tombèrent sur la place de la Révolution.
L'ombre de Vergniaud pouvait dire toujours : « Saturne dévore ses enfants! » Un mot que Saint-Just invoque si étrangement dans son réquisitoire contre Camille et Danton, sous la présidence trop muette de Tallien.
Un jour que Barère proposait de décréter que le Comité de salut public « ferait un rapport sur les moyens d'assurer le gouvernement et le bonheur du peuple y> 5 et qu'il voulait proposer Saint-Just pour présenter ce rapport à la Convention , Tallien prit la parole en véritable homme politique : a La Montagne a plusieurs fois sauvé la République; elle la sauvera toujours I » A ce mot les applaudissements accablent Tallien. Le jeune Montagnard continue : « S'il reste encore parnti nous des hommes dont les principes politiques soient condamnables, des hommes sans probité, sans honneur, sans vertu, qu'on nous les fasse connaître franchement, et, si les accusations sont vraies, nous nous lèverons tous pour les faire traduire au tribunal révolutionnaire. » — « Oui! oui! « s'écrie toute la salle. — TalUen reprend avec la parole douce d'un sage : a Mais il faut aussi que les défiances particulières cessent , que des hommes faits pour s'estimer mutuellement s'examinent et sachent attacher leur confiance à ceux qui la méritent. Il faut que les patriotes de la Montagne, qui n'ont jamais dévié des vrais principes; qui, au nombre de cinquante seulement, ont longtemps lutté contre le côté droit et ses abominables machinations ; il faut que
ces mêmes patriotes se réunissent aujourd'hui. Et s'il en est d'autres qui soient revenus de leur égarement, qui veuillent sincèrement marcher avec nous y qui soient purs comme le peuple qu'ils représentent, qui n'aient point trempé dans les complots que nous avons punis , nous marcherons avec eux par la voie des sacrifices, nous ferons avec eux le bonheur du peuple. y>
On voit si Tallien était un apôtre généreux et un diplomate conciliant. Cependant il ne faut pas croire qu'il acceptera bénévolement le secours des traîtres ou des lâches, a Mais, dit-il, nous ne voulons pas de ceux qui n'ont pas paru dans les premiers jours de la Révolution, qui étaient cachés dans leurs caves quand nous étions à la Bastille, qui se sont montrés sur la brèche quand il n'y avait plus de danger, et qui ne se montrent aujourd'hui que pour nous demander une part des dépouilles de l'ennemi vaincu. ??
Belle leçon à tous les républicains du lendemain! Écoutez encore Tallien, qui retourne à la générosité civique : « Ces dépouilles de l'ennemi vaincu, nous ne les lui avons enlevées que pour les donner au peuple. Vous l'avez décrété sur le rapport du Comité de salut public , et la distribution en s€;;*a faite selon le vœu que nous portons dans notre cœur; elles amélioreront le sort des patriotes infortunés. Voilà le fruit des victoires que nous avons remportées; voilà fout ce que nous voulons. « Les tribunes veulent donner l'accolade à Tallien. tt Nous reviendrons ensuite dans nos chaumières, dans nos greniers, et là nous savourerons le plaisir
d'avoir rempli notre tâche glorieuse, d'avoir répondu à l'attente de la nation, d'avoir justifié la confiance qu'elle avait mise en nous ; là nous jouirons en paix du bonheur d'avoir fait celui du peuple : c'est un bien que nous préférons à tous les trésors de la tertre. »
Les larmes ne durent-elles pas couler des yeux des femmes et des vieillards qui croyaient encore à l'Arcadie?
Pendant que gronde l'orage contre les Cordeliers, je vois Robespierre et Tallien qui commencent entre eux deux une guerre. C'est d'abord une petite guerre, une simple escarmouche, qu'on pourrait prendre pour une comédie. Une tragédie sortira de là.
Dans une séance aux Jacobins , le 5 germinal (quatre mois nous séparent de thermidor I), Tallien s'avance pour déclarer « que ce n'est pas assez d'avoir fait avorter les projets criminels des hommes qui voulaient renverser la liberté, qu'il faut combattre aussi les aristocrates, les modérés et les feuillants. »
Quelques membres demandent l'impression du discours de Tallien.
Robespierre s'interpose : « Je m'oppose à l'impression de ce discours , à cause des expressions inexactes qu'il renferme. Il n'est pas vrai que les aristocrates et les modérés soient en joie et lèvent la tête; jamais, au contraire, ils n'ont été si consternés. 5?
Tallien ronge son frein et n'ose encore braver la foudre , mais le premier coup de pied est donné entre ces deux haines mortelles.
Tallien et Robespierre avaient expliqué, chacun à sa façon , la situation de la République. Tallien disait : u Nous sommes au commencement d'une campagne dans laquelle toutes les cohortes étrangères, amenées du fond de l'Europe pour détruire la liberté, vont ellesmêmes être anéanties; il est instant de détruire l'armée auxiliaire que la tyrannie soudoie dans le sein de la France. Que les hommes suspects soient incarcérés, que les commissions populaires soient établies, que tous les ennemis de la Révolution soient punis et leurs biens distribués sans délai aux patriotes, que les tribunes populaires et les journaux républicains ne cessent de dévoiler les conspirateurs et les traîtres, quel que soit le masque dont ils se sont couverts. »
Robespierre ajoutait : » Voilà quelle est la situation de la République : elle est placée entre les muscadins, les aristocrates et la faction dont Hébert et ses complices peuvent vous donner une idée. Vous avez vu la Fayette, * Pétion, Dumouriez; ces monstres sont tombés. Après eux, on a vu une faction nouvelle qui voulait exécuter le même complot. Après elle, il en paraîtra une autre qui aura le même but si la Convention diffère de foudroyer toutes les factions, w
Après les hébertistcs, voilà les dantonistes en grand danger, eux qu'on soupçonne et qu'on accuse déjà d'être des complices de Dumouriez et de d'Orléans-
TiLLIi'A F«ESiDl-\T DE LA COXVEXTIOX. 235
Ëgalil'. l'oiià Danloii ci s s aniis à la veille d'être jugés el coudaoïncs de par Rolx'spierro et Tallieo. Les voilà surtout perdus sur un mot de Camille Desmouliiis. L'imprudent, s{>irituel et brave Caî::il{c écrit un matin dans son journal : « Hier, il y a eu un miracle a Paris ; un homme est mort dans son lit. » Malheur i Cinnlle , Robespierre a lu fc Vieuœ cordelier!
Le 30 mars, Legendre s'avance à la Convention pour annoncer cette grande nouvelle : <c Citoyens, quatre membres de cette assemblée sont arrêtes de cette nuil. Je sais que Danton en est un; j'ignore les noms des autres. Qu'importent leurs noms s'ils sont coupables? Hais, citoyens, je viens demander que les membres arrêtés soient traduits à la barre , oii vous les entendrez et où ils seront accusés ou absous par vous. Je le déclare, je ci-ois Danton aussi pur que moi... »
Des murmures interrompent Legendre. Clauzel s'adresse à TalHen : « Président, maintiens la liberté des opinions. » Le président Tallien répond : « Oui, je maintiendrai la liberté des opinions; oui, chacun dira librement ce qu'il pense; nous resterons tous ainsi pour sauver la liberté. » Tallien est interrompu par des iqiplaudissements , il continue : « Qu'on cesse de faire des interpellations parliculières; je rappelle à nos collègues que nous sommes ici pour le peuple; ne nous occupons pas des individus, mais de la chose publique. Que les amis de la Révolution prouvent encore aujourd'hui leur amour pour la liberté. La Convention prononcera sur les opinions émises par chacun de ses
membres. Je proclamerai les décrets qu'elle aura rendus pour le maintien de la liberté et de l'égalité. »
Ainsi Tallien, aux premières heures de la Convention, avait déjà dit dans un jour d'accusation contre Marat : tt Décrétons le salut de l'empire, et laissons là les individus. » Aujourd'hui qu'il est président, il répète ce que disait le tribun : u, Ne nous occupons pas des individus, mais de la chose publique. r>
Mais le 30 mars , la chose publique c'étaient Danton et ses amis.
Le rôle de Tallien dans sa présidence, son rôle dans la Convention, jusqu'à son rôle dans le drame de la République, a été trop méconnu et trop effacé par les historiens qui n'ont pas saisi toute la virilité et toute l'action de ce héros de la démocratie. Les historiens sont trop souvent des avocats qui plaident les uns contre les autres.
Il fallait s'habituer à tout sous la République. Peu de temps avant sa mort, Danton faisait bon marché des injustices de détail. Qu'est-ce que la mort d'un homme si la République triomphe? Aussi disait-il : a Une révolution ne peut pas se faire géométriquement; les bons citoyens qui souffrent ])our la liberté doivent se consoler puisqu'ils souffrent pour elle, yy
Barère, Robespierre, Saint-Just, s'emparèrent de l'affaire Danton. Le 31 mars, Tallien donna la parole à
Robespierre, et l'implacable Robespierre s'acharna contre Danton; il finit par dire à Legendre, qui essayait de défendre son ami Danton : « Et moi aussi j'ai été ami de Pétion; dès qu'il s'est démasqué, je l'ai abandonné; j'ai eu aussi des liaisons avec Roland; il a trahi, et je l'ai dénoncé. Danton veut prendre leur place, et il n'est plus à mes yeux qu'un ennemi de la patrie. » Laissant tomber les applaudissements sur Robespierre, Tallien donne ensuite la tribune au rapporteur Saint- Just, cet austère et ardent Saint-Just qui avait déjà apporté l'arrêt de mort contre les Girondins et les hébertistes. Un profond silence, comme un silence mortel, s'impose dans toute l'Assemblée; c'est la Terreur elle-même qui va parler par la bouche de ce jeune Saint-Just, qui n'est pas plus vieux que son président, le président Tallien.
La Terreur parle, la Terreur a parlé : la Convention décrète d'accusation Danton, Camille Desmoulins, Hérault , Phélippeaux , Lacroix , « prévenus de complicité avec d'Orléans et Dumouriez, avec Fabre d'Eglantine et les ennemis de la République. »
La vraie république est au tribunal criminel révolutionnaire. Camille Desmoulins, fort étonné de s'entendre appeler ennemi de la République, de s'entendre dire qu'il a trempé dans une conspiration tendant à rétablir la monarchie , détruire la représentation nationale , le gouvernement républicain , demande communication du rapport de Saint-Just, et répond à celui qui l'interroge sur son âge : « J'ai l'âge du sans-culotte Jésus,
trente-trois ans. n Danton à son tonr répond sur son nom et sur sa demeure : « Ma demeure sera bientôt dans le néant ; quant à mon nom, vous le trouverez dans le Panthéon de Fhistoire. r> Le lendemain, 5 avril 17i>4, Danton et Camille n'entrèrent pas dans le néant, ils montèrent simplement sur Fécbafaud. 11 n'y avait pas huit jours que le Vieux cordelier avait pronimeé ces paroles prophétiques : « Les dieux ont soif! »
Le dieu Robespierre s'était-il désaltéré?
Les avocats de Robespierre, qui font avec lui le procès aux Girondins, aux dantonistes et aux thermidorien», disent que Robespierre n'a pas touché à Danton. Selon eux, Danton s'est perdu tout seul. 11 est monté sur l'éckafaud sans que Robespierre lui présentât le marchepied. Ils oublient ces odieuses parole» de Robes^ pierre jetées quelques jours après sur la tombe de son ci-devant ami : a Danton, qui eût été le phts d4ingereux des ennemis de la patrie s'il n^en eut été le plus Idcke; Danton, ménageant toits les crimes, Ué à tous les complots, promettait aux scélérats sa protection, »
Ce n'était donc pa» assez de l'avoir assassiné par la <|uiilotine. Cet autre assassinat de la plume et de la parole avait été médité le jour même de la mort des dantonistes. C^est en parlant ainsi de son ami Danton que Robespierre demandait qu'on décrétât l'existence de l'Être suprême *.
* Discours de Robespierre à la Convention nationale , séance do 18 floréal an II.
TÉRÉZIA GÂBARRUS DEVAXT LA CONVENTION. 239
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