TALLIEN JOURNALISTE
C'est alors que Tallien parait sur la scène.
C'est d'abord le tribun du carrefour, comme Camille Desmoulins a été le tribun du jardin public. Sa cocarde n'est pas une feuille verte , c'est une afBche qu'il placarde sur tous les monuments , c'est un journal qu'il distribue au peuple : le Journal des Sans-culottes.
Il est jeune, — comme tous les révolutionnaires. — Il est beau, il est passionné, il est éloquent. Il s'annonce pour les premiers rôles dans le drame grandiose qui est à son second acte.
TaUien fut-il penseur avant d'être révolutionnaire? Fut-il de ceux qui apprennent la vie en vivant?
Peu à peu le typographe était devenu écrivain. Tallien prit la plume du journaliste conime on prend une épéc. Il était déjà connu par son civisme; il avait montré son courage dans la défense de plusieurs patriotes accusés par la royauté, accusés même par l'Assemblée nationale. Ce fut le premier mot de sa popularité.
Tallien ne se présentait pas à la Révolution en pur et simple démolisseur. Il s'appliquait dans sa feuille à l'instruction du peuple; il gardait l'Evangile dans la tempéle; il ne brisait pas impétueusement et impunément l'ancien système des choses sacrées ou consacrées.
Déjà Tallien était fondateur d'une société fraternelle, sorte de prône civique oii , dans les jours de repos , il enseignait aux citoyens peu instruits leurs droits et leurs devoirs. Il ne s'en était pas tenu à la parole; il avait ensuite demandé à la publicité de continuer son œuvre : une affiche hebdomadaire , signée Tallien , une sorte de journal qui paraissait les jours de repos , fit circuler son nom par tout Paris. Ce Paris qui l'avait vu naître s'instruisit deux fois de Tallien , et par l'éloquence du discours, et par l'éloquence de la presse.
On essaya de contrefaire \ affiche de Tallien : Tallien versa des torrents de phrases sur les intrigants qui voulaient agiter l'Assemblée constituante, celte assemblée gigantesque, ce congrès inouï qui avait fini par faire d'une France deux France, dont l'une devait tuer l'autre.
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L'affiche de Tallien, puisqu'il faut prendre le style du temps, moralisait tout en luttant; elle demandait au peuple le respect, la vertu, la patience; elle lui montrait le livre des lois écrites et des lois à écrire; elle lui signalait du doigt les mirages de l'avenir. Elle était affiche et bulletin , quasi journal en même temps que placard; elle disait tout et plus encore; elle dévoilait les promulgations tardives; elle prémunissait contre les nouvelles du lendemain. L'affiche eut du succès. Bientôt l'Ami des Citoyens, après avoir été le Journal des Sans-culottes, prit sa place au soleil sous le double nom de Journal fraternel.
Marat et Danton sont alors les maîtres de Tallien en l'art de parler et d'écrire. Il est Français , et ne s'évertue pas à se montrer Romain. Il ne joue ni au Caton ni au Brutus, comme tant d'autres qui se croient dans une tragédie. Tallien est un moderne.
Depuis que la Révolution était en marche ouverte, Tallien travaillait donc aux destinées révolutionnaires; son journal découvrit au grand jour ses labeurs passés, et prouva que journal et homme méritaient de s'appeler VAmi des Citoyens.
Déjà Tallien sent qu'il joue un rôle. Il est beau, il lèi^e la tête d'un air martial, il pressent sa part de gloire dans les conquêtes de la liberté. Il n'est pas célèbre encore, mais il porte sa jeunesse avec fierté, parce que cette jeunesse est déjà dorée d'une auréole patriotique. Il sent qu'il ne marche plus seul ; les soldais de la rue sont pour lui ; il fait déjà la guerre et la paix
dans les carrefours; il précipite les vagues ou il leur dit : tt Vous n'irez pas plus loin I y^
Jusqu'au jour où les vagues le jetteront sur le rivage, pauvre et nu , comme il était le jour où il naquit pour la Révolution.