‹ Notre-dame de ThermidorChapitre 4 sur 29 · OTRE-DAME DE FONTENAY · texte numérisé non relu

OTRE-DAME DE FONTENAY

Le marquis de Fontenay , qui suivait la bourrasque , donna a son château une fête aux constituants. Mirabeau y vint avec Cfaamfort : l'orage et le rayon, la parole et la plume, Féloquence et Fesprit, le barbare et le raffiné , deux amis à la vie à la mort, une antithèse indissoluble. On y remarqua tous les constituants à la mode, Vergniaud, Barnave, Robespierre et Camille Desmoulins.

Comme Jean-Jacques Rousseau était plus que jamais en faveur, cette fête à Fontenay fut une fête à la Nature. Le marquis avait disposé dans le parc un orchestre qui jouait les airs du Devin du village, de Richard Cœur-

de4ion, de Castor et Pollux, de la Rosière de Salency, car on n'avait pas osé compter sur les rossignols. Des jeunes filles vêtues de robes blanches données par la marquise, attendaient à la grille les hôtes de Paris avec des bouquets de fleurs , comme dans une pastorale antique. Il n'y manquait pas même M. de Florian, qui y était venu en voisin du château du duc de Penthièvre, mais lui seul peut-être de tous ces philosophes ne croyait plus à ces jeux innocents, car il avait, plus que tout autre, le pressentiment que c'en était fait des romans de l'âge d'or. Florian, en effet, aurait dû mourir aux dernières bergerades de Trianon.

On dîna dans le parc , sous les touffus marronniers, les pieds sur l'herbe comme en Arcadie, avec l'arôme des fleurs coupées et des fleurs en tige. C'est la marquise elle-même qui plus tard, quand elle signait : Princesse de Chimay, a raconté cette fête dans ses lettres si spirituelles et si charmantes. Le dîner, peutêtre un peu trop grave au premier service, fiit égayé soudainement par un coup de vent qui faillit enlever la table et les perruques. M. de Robespierre lui-même fut défrisé.

Quoique la marquise eût émaillé la table de quelquesunes de ses belles amies, elle n'en fut pas moins la déesse de la fête. — on ne disait déjà plus la reine. — On but à sa beauté , on improvisa des vers sur ses yeux espagnols et sur son esprit français.

Cette journée avait marqué de si vifs souvenirs en elle, que bien longtemps après, au château de Chimay,

elle la Rappelait avec un sourire joyeux, a Ah ! ce jourlà, disait-elle à ses enfants, c'était la vraie fête de ma jeunesse; on ne m'appelait pas Notre-Dame de Thermidor, mais les lâches ne m'appelaient pas non plus Xotre-Dame de septembre : j'étais Notre-Dame de Fontenay. »

Tallien revit la marquise de Fontenay quand il fut secrétaire d'Alexandre de Lameth.

On sait déjà que les trois frères Lameth étaient éperdument amoureux de madame de Fontenay, car on ne l'aimait pas à demi. Quoiqu'elle n'eût jusque-là donné à personne le droit de se battre pour elle, il y eut cependant un duel fameux; comme Célimène, elle était sauvegardée par ses amoureux eux-mêmes; sa cour était si nombreuse, si assidue, si jalouse, qu'elle n'aurait pu distinguer un seul de ses adorateurs sans faire une révolution. Charles de Lameth lui avait présenté sa jeune femme, qui était bien vite devenue son amie et qui ne s'offensait pas du papillonnage de son mari dans le salon de la marquise.

Un jour que madame de Fontenay et la comtesse de Lameth respiraient l'air vif sur le perron de l'hôtel, Tallien survint comme s'il cherchait Alexandre de Lameth; il avait des lettres à la main et semblait préoccupé, a Alexandre n'est pas là, lui dit la comtesse, mais puisque vous voilà, donnez-nous donc des nou-

velles de cette jeune fille que H. de la Fayette a renversée hier au Cours-la-Reine avec oe maudit cheval. »

Tallien dit qu'il ne savait rien, sinon que c'était une jolie bouquetière fort connue, nonunée Manon. Il syouta avec un sourire quelque peu hardi que cette chute ne pouvait que la rendre fort à la mode.

La comtesse dit à Tallien que, puisqu'il parlait de fleurs, elle le priait d'aller lui couper pour madame de Fontenay une branche de roses blanches qui embaumaient le pai'terre, à deux pas du perron. Tallien alla casser la branche et la porta à la comtesse , qui lui dit : tt Vous n'avez donc pas compris que ce n'est pas pour moi? » Tallien se tourna vers madame de Fontenay^ qu'il reconnaissait bien , et lui offrit les roses avec sa grâce un peu théâtrale.

Le hasard — rien que le hasard? — fit tomber alors une rose du bouquet; Tallien s'empressa de la ramasser, et naturellement ne la remit pas dans le bouquet; après quoi il salua silencieusement et retourna au cabinet de M. Alexandre de Lameth.

La marquise demanda à la comtesse quel était ce jeune homme, car pour elle elle ne le reconnaissait pas. Madame de Lameth lui donna les plus mauvais renseignements sur Tallien, c'est-à-dire qu'il était spirituel, paresseux, coureur de filles, au demeurant le meilleur secrétaire du monde; eu conséquence, son beau-frère n'attendait qu'une belle occasion pour le mettreàla porte.

Ce portrait n'empêcha pas , sans doute , madame de Fontenay de trouver Tallien charmant.

« lilirabeau se meurt! Mirabeau est mort [ » Ce cri traversa la France comme un sanglot. La parole de la Révolution venait de s'éteindre. Au nom de Mirabeau s'attachent aujourd'hui des soupçons graves. Faiblesse ou trahison, l'homme qui avait d'abord proclamé la souveraineté des temps modernes s'était retourné vers la monarchie. L'armoire de fer a parlé, et ses révélations posthumes ont traduit cette grande ombre au tribunal de l'histoire. Seulement l'histoire hésite entre les services rendus par ce génie coupable à la cause du progrès, et les services tardifs qu'il voulait rendre à la résistance.

J'aime mieux voir ce grand orateur par le côté

rayonnant de sa vie. Ainsi considéré, Mirabeau est sublime : fils du privilège , il écrase sous son talon de géant une société qui le méconnaissait. Si ce fut une vengeance, elle était digne des dieux. Ses vices complètent la physionomie effrayante de ce Titan de la tribune.

Les révolutions abondent en traits heurtés; il leur faut des représentants à leur image. Mirabeau sortit du cerveau de la Révolution française, comme la Sagesse antique du front martelé de Jupiter : seulement c'était la Sagesse terrible, monstrueuse, effarée, qui venait dire à l'ancien monde : Tu as menti I

Celui-là n'avait pas été façonné sous les mains douces et timides de la civilisation : il était «orti tout d'une pièce du giron de la nature. Il avait bu à pleines lèvres à ses mamelles fécondes. La mère Nature elle-même dut être effrayée des sauvageries et des tiu-bulences de cet enfant terrible, de cet Attila de l'éloquence, de cet homme trois fois homme, qui portait le masque d'un demi-dieu maudit.

Sa vie fut comme le torrent impétueux qui arrache sa rive et qui emporte dans sa course fatale tout ce qu'il trouve sur son passage, la femme de son prochain à l'heure de l'amour, et le trône de France à l'heure de la mort.

Contradiction des contradictions! contradictions du cœur et contradictions de l'esprit, fragilité des sentiments et fragilité des croyances : l'histoire de Mirabeau n'est que le sévère enseignement des fragilités humaines.

Mirabeau se passionne et se marie; bientôt il se passionne encore et prend une maîtresse.. S'il faut l'en croire, c'est là sa vraie femme; il fuit la première et enlève l'autre. Sa femme a des enfants; que lui importe? Sa maîtresse a des enfants; que lui importe encore? Il ne s'inquiète pas plus des berceaux que des nids d'hirondelles qu'il a vu bâtir à sa fenêtre. Cependant on le condamne pour rapt^ il est décapité en e£figie; il s'enfuit en Hollande avec sa chère Sophie. En Hollande, c'est le pays des libres penseurs et des libres amours ! La France indignée a le bras assez long pour saisir Mirabeau et Sophie; elle jette Mirabeau au donjon de Vincennes, elle jette Sophie dans un couvent du Jura. lilirabeau pleure comme un tigre à qui on a arraché sa tigresse, il s'abreuve de ses larmes, il s'enivre de toutes les sombres poésies de la colère et de la passion. II écrit à Sophie des lettres qui sont des livres , tant elles ont la chaude éloquence du cœur, et des livres qui sont des lettres encore , tant ils respirent les passions sauvages de l'alcôve. De son côté, Sophie appuie ses lèvres brûlantes sur le marbre des autels. Elle étreint dans ses bras irrités le crucifix d'argent. Mais tout à coup Mirabeau est libre, et libre aussi est sa maîtresse. Et vous savez ce qu'ils font de leur liberté? Mirabeau va droit à sa femme, Sophie n'ose penser à Mirabeau, car son cœur bat déjà pour un autre. Tant il est vrai qu'une femme se console toujours de sa première chute par une seconde chute. Voilà pour la passion.

Pour la croyance, &ut-il suivre Mirabeau pas à pas? N'est-ce pas assez de rappeler qu'après avoir tué la royauté il est mort aux gages de la royauté? Mais les orages portent les nuées fécondes sans avoir le sentiment de leur mission.

Il mourut en panthéiste, saluant le soleil qui éclairait ses derniers moments, chantant les roses qui couronnaient son front pâli, ne regrettant qu'une chose : ne point laisser son génie sur la terre. En cela il se trompait. Mirabeau mort survécut à Mirabeau. L'œuvre n'y perdit rien. Cette perte attrista, elle ne découragea point les agitateurs du progrès. Tout le monde sentait que la pensée de l'avenir n'était point descendue avec lui dans le tombeau, a Le Roi est mort : Vive le Roi I » disaient sous l'ancien réghne ceux qui croyaient à la continuité de la prérogative souveraine. Cette fois les peuples s'écrièrent : « Un révolutionnaire est mort : vive la Révolution ! »

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