CHAPITRE XVI
Surabondantes bénédictions m'‘lées de sévères avertissements à Notre-Dame.— L'église, principe de résurrection ou de ruine,
L'édification de Notre-Dame-des-Canadiens est tellement providentielle, qu'il faudrait être bien aveugle pour ne pas. apercevoir le doigt de Dieu sans cesse, et partout, depuis l’origine: de l'œuvre. Cette vérité, personne ne la sent mieux que les: paroissiens de Notre-Dame, et nous n'avons pas besoin de leur rappeler ici ce principe de suprême justice :—Rendez à Dieu ce qui est à Dieu.
Cependant, d’une manière toujours dépendante et secondaire, il est vrai de dire aussi :— Rendez aux hommes ce qui est aux hommes.
C'est à ce double point de vue que nous avons suivi jusqu'ici, sans crainte et avec bonheur, et que nous suivrons dans l'avenir, jusqu’au bout, la noble carrière que la paroisse de Notre-Dame a déjà fournie.
Cependant nous n'oublions pas que c’est de l’histoire que nous faisons, et non pas un éloge ou un panégyrique. Il nous faut donc montrer la vérité dans tout son jour. Nous devons peindre les ombres aussi bien que la lumière et laisser voir, à côté des fruits de bénédiction et des traits héroïques, les traces regrettables d’indifférence ou d’irréligion, que Dieu visite dans sa justice. Il y a ici des châtiments terribles quelquefois, ou de sévères avertissements ; mais dans les vues de la religion, les uns comme les autres s'ordonnent, chacun à leur manière, au bien de l'âme et à la prospérité des œuvres que Dien aime. Nous n'avons pas besoin d'ajouter, espérons-nous, que nous ne voulons, en tout ce que nous allons dire, ni rouvrir des plaies qui se ferment, ni froisser des affections sacrées, ni contrister les souvenirs d’une amitié qui fut sincère. Oh! loin de là. Nous ne trahirons aucun secret, et—-disons-le bien haut—nous ne jugeons personne. Rien, heureusement—nous le savons—en ce monde, ni faute, ni châtiment, fût-il le plus terrible, n’est incompatible avec l’action intérieure, invisible, mystérieuse, admirable, plus prompte que l'éclair, de la grâce, laquelle souffle où elle veutet n’a besoin que d’un instant pour transformer l’homme et renouveler la face de la terre,
—Donner à l'église n'appauvrit pas.—Voilà un premier principe qui est passé à l’état de dicton populaire à Notre-Dame. L'expérience est faite ; elle est là, et certes personne ne saurait prétendre qu’elle ne soit pas assez générale ou assez fréquente ou qu'elle n'ait été assez hardie.
—Donner à l'église n'appauvrit pas.— On en sait aussi la raison.
—Comment donc avez-vous fait, avons-nous souvent demandé tantôt aux uns, tantôt aux autres, pour suffire à une pareille entreprise ? — Dame! répondaient-ils toujours, nous mettions un peu plus d'économie ici, retranchions une dépense là, ajoutions un peu au travail, profitions mieux des circonstances. Et puis, il s’est toujours offert, de temps en temps, quelque heureuse rencontre. Enfin, — ajoutaient-ils avec un geste expressif et un accent plein de conviction, — enfin, la Providence, monsieur, voyez-vous, la Providence...!
Braves gens, l'axiome ne dit pas assez. Quand on a vu ces visages riants, entendu ces nobles paroles, constaté ce bon sens chrétien ; quand on vous a vus dans vos foyers et à Notre-Dame, il faut enchérir et dire :—Qui donne à l’église s'enrichit.
Qu'est-ce qu’une église en effet ? N'est-ce pas le Dispensaire des remèdes de l'âme, le centre où habite la grâce qui éclaire et vivifie ? Or, n'est-il pas naturel, n'est-il pas juste, n'est-il pas nécessaire que quiconque y a contribué en profite ? Peu importe, après tout, le plus ou moins de bien-être matériel. Ce qui domine, c'est l’âäme ; le vrai trésor, c’est la possession des vertus qui font le bon chrétien. Or, quoiqu'on puisse dire du premier, ce qui est sûr, à priori, ce qui est d'expérience, ce qui est partout visible, manifeste, à Notre-Dame, c'est que les bienfaiteurs de l'église sont généralement les meilleurs chrétiens, ceux que l'on voit à la messe, au confessional, à la table sainte, à tous les exercices religieux, les hommes de toutes les bonnes œuvres, les hommes du vrai progrès, en un mot, les fiers catholiques. Telle est l'immense majorité des paroïssiens de Notre-Dame.
Voilà ceux dont nous traçons avec bonheur l’histoire.
Maintenant, puisqu'il le faut, jetons un coup d'œil du côté de la minorité, heureusement très faible, qui voulut rester étrangère à l'œuvre de Notre-Dame, et recueillons les faits.
— Lors de sa première visite de paroisse, le nouveau missionnaire canadien arrive à la porte d'une maison propre et élégante. A l'intérieur, il la trouve bien fournie, bien tenue, respirant quelque chose de mieux que la médiocrité. Il ne s'agissait pas du tout alors de souscription, comme nous l'avons observé déjà,
ni d'église ; le curé ne demandait rien. Cependant, l’heureux propriétaire crur l’occasion bonne de faire sa profession de foi.
À ses yeux une paroisse canadienne n'était pas nécessaire. N'y avait-il pas des églises irlandaises ? Jusque-là on s’en était trouvé assez. Et puis, bâtir une église, l’entretenir, soutenir une paroisse, cela coûtait. Les temps étaient durs, la population petite, peu fortunée. Bref, on devait le comprendre, il n’était pas un homme sur lequel on püt compter.—Or il arriva que pendant que l’œuvre de l'église prospérait, l’adversité vint frapper à sa porte. La discorde s’assit à son foyer entre le père, la mère et les enfants. La pâle maladie visita sa famille.—Pendant qu'il essayait à tout prix d'échapper à la ruine envahissante, il fut conduit à la prison, sur conviction de mauvaise foi.
Il a quitté Wonder.
—Deux de ses parents avaient suivi son exemple. Ils ont partagé son sort. On les vit descendre, promptement, de la même aisance à la même détresse.
Il ont aussi quitté Worcester.
— Dans une des nombreuses briqueteries qui avoisinent la ville, où se portent généralement les canadiens qui arrivent au printemps pour retourner l'automne, l’on se montra très-indifférent au sort de l’église Canadienne, et l’on parut rniême très-étonné que celle-ci semblât avoir compté le moins du monde sur les économies de gens qui ne pouvaient, tout au plus, profiter de ses services que pendant six mois. Sur vingt à vingt-cinq employés, il n'y en eut que deux ou trois qui voulurent bien promettre de donner quelque chose plus tard, mais à la condition assez visible qu'il ne fût plus jamais question de leur promesse à l'avenir.
Quinze jours après, le bourgeois arrêta ses affaires, ferma boutique et disparut. Il emporta avec lui le salaire de sept ou huit semaines, dû alors à chacun de ses employés.
—Trois familles s'étaient entendues pour refuser toute contribution à l'œuvre de l’église. Dieu les visita. ‘Ze moment ne tarda pas à arriver où, dans cette même église de Notre-Dame, toujours dévouée à toutes les souffrances, l’on eut à faire des quêtes pour soulager leur misère.
Nous en avons dit assez.
On l’a vu ici, et on ne l’a pas oublié. —Du côté de la minorité comparativement minime de ceux qui ont refusé de contribuer à l'édification de la maison de Dieu, il y a eu, dans le court espace de deux ans, cinq ménages notoirement malheureux, dix maladies longues et coûteuses, une série d’insuccès inattendus et humainement inexplicables,—le tout distribué avec un choix visible, avec le poids, le nombre et la mesure dont parle l'écriture.
Entre autres signes de justice à l'égard ceux qui ont refusé leur concours à l’œuvre commune, et qu'il nous faut enregistrer, il en est un, moins frappant peut-être, mais beaucoup plus triste que la pauvreté, la maladie, ou la misère matérielle ; c'est le défaut plus ou moins sensible de religion, dans lequel un trop grand nombre sont tombés, et qui s'est manifesté tout d’abord par le mépris du dimanche et l'oubli des sacrements. Comment en serait-il autrement ? L'instrument ne s'ordonne-t-il pas de préférence au bien de ceux qui l'ont fait. Quand on a dédaigné la source, Dieu permet qu’on éprouve moins le besoin de venir s'y désaltérer. Quand au lieu de la saluer avec bonheur, on a tourné le dos à la croix qui brille au sommet du temple, on sent moins le désir de venir se reposer à son ombre salutaire.
Mais rapportons encore quelques faits.
—Un dimanche où le temps était beau, le soleil radieux, où la foule des fidèles se dirigeait vers Notre-Dame, un jeune homme songeait à partir pour la chasse. Il revêt son costume, se pourvoit de munitions, prend son fusil et sort pour l'essayer. Pendant qu'il dresse un blanc et mesure la distance, il lui vient à la pensée que c’est l’heure de la grand'messe à Notre-Dame. Mais il passe outre. Tout-à-coup, comme il presse la détente, l'arme éclate et la poudre enflammée lui brûle les mains et le visage. Cet accident, la coincidence de cette pensée, que c'était justement l'heure de la messe, firent impression sur son cœur. Le lendemain, il allait à confesse.
C'était le jour de l'Immaculée Conception. Un autre jeune homme, qui demeurait non-loin de l'église, se dispense de la messe. À l'heure des vêpres, il sort de chez lui et semble se diriger vers Notre-Dame. Soudain, il s'affaisse dans la rue. On court à lui, on le prend, on le transporte dans la maison la plus voisine, et il expire sans proférer une seule parole.
—On manque facilement à la messe, quand on a la fatale passion du jeu. Eh! bien, il est digne de remarque que c'est aussi le dimanche que les joueurs ont fait les plus grandes pertes. On a constaté qu'elles s'élevèrent plusieurs fois à vingt, trente et cinquante piastres dans une seule matinée.
—Un hcinme doué de belles qualités, mais éloigné de l’église et livré à l’intempérance, tombe malade un dimanche soir. Vers le milieu de ia semaine, quelques-uns de ses amis, bien attachés à l'église, lui suggèrent d'appeler le prêtre.—" Ce n'est pas nécessaire, répondit-il ; j'irai à l’église lorsque je serai mieux.” A la fin de la semaine, il fallut le transporter dans un hôpital gratuit, protestant. Le ‘undi suivant, quand le surintendant de l'insti-
tution sut qu'il était catholique, et permit d'aller chercher le prêtre, le prêtre vint en toute hâte, mais il trouva l'infortuné malade sans connaissance. Ses bons amis n'eurent d'autre consolation que celle de pourvoir à sa sépulture et de prier autour de son corps à Notre-Dame.
Un dernier fait assez analogue à celui qui précède.
Un citoyen, habituellement éloigné de Notre-Dame, arriva un jour pour faire baptiser son enfant. Il était visiblement sous l'influence de la boisson.— Pourquoi donc ne vous aggrégeriez-vous pas à la Société de Tempérance, et ne venez-vous presque jamais à la messe ? lui demanda le curé.—J'y songerai, répondit-il, et je reviendrai plus tard.—Cinq ou six mois après, on se présente pour commander des funérailles. Immédiatement, la pensée du curé se porta vers l'homme qu'il avait invité et longtemps attendu. Ne serait-ce pas lui? En effet, c'était lui. On avait couru au prêtre le plus proche. Le prêtre s'était rendu immédiatement auprès de lui et l’avait trouvé mort.
Une remarque générale : —c'est que les morts subites sont communes sur certains points des Etats-Unis, à Worcester en particulier. À Notre-Dame, depuis que la paroisse existe, sur le nombre considérable de ceux qu'il a plu à Dieu d'appeler ainsi soudainement, il y en a neuf qui n'ont pu recevoir la grâce précieuse des derniers sacrements.
Nous terminerons ce chapitre par une grave réflexion qu'il nous inspire et que nous voudrions faire entendre à tous nos chers compatriotes : c'est qu'une église n'est chose indifférente pour personne. Elle se pose devant une paroisse ex signe de contradiction, pour la résurrection ou pour la ruine.
Lorsqu'on présenta au temple Jésus-Christ 2ncore enfant, le prophète inspiré qui le reçut dans ses bras, fit entendre, au milieu des cantiques d’exultation, cette étonnante parole :— “ Cet enfant, il a été établi pour la résurrection et pour la ruine de beaucoup en Israël.” En toute vérité et sans figure, sur chaque point du monde, au sein de chaque groupe canadien spécialement, on doit dire de chaque église ou chapelle qui va s'élever là ou qui y est déjà debout, la même parole consolante ou terrible :—Voyez-vous, ici, devant vous, sous vos yeux, cette église qui ne s'offre encore qu'en espérance peut-être, ou qui commence déjà à déployer au-dessus de vos maisons les blanches voiles de son tabernacle ? Eh! bien, voici qui s'élève pour votre résurrection ou votre ruine. Le prophète, il est vrai, directement, ne parlait que de Jésus-Christ lui-même et n'apercevait la résurrection ou la ruine de beaucoup qu'en Israël. Mais Jésus- Christ ne fut pas envoyé seulement pour Israël. Il a reçu toutes
les nations en héritage, pour possession les limites de la terre. Or, qui représente Jésus-Christ dans le monde ? L'Eglise établie par lui, constituée par lui, fondée, bâtie, élevée, soutenue, gardée par lui. Remarquons-le bien, l'Eglise n’est pas une abstraction, quelque chose de vague, d’insaisissable, une simple doctrine, un simple code de lois parlées ou écrites et jetées aux quatre vents du ciel. Oh! non, l'Eglise est un corps vivant, visible, composé d'hommes qui ont pour tête Pierre et les successeurs de Pierre, les pontifes de Rome, et les évêques unis à leur chef. Ce sont eux qui, établis d'autorité divine et avec une autorité divine, tiennent dans leurs maïns vérité, lois, sacrements, tout ce qui est du fondateur. D'eux il faut dire, comme de Jésus-Christ lui-même, relativement au monde :—Voilà qui sont établis pour la résurrection ou la ruine de beaucoup.
Mais ce n’est pas tout. Cette Eglise elle-même dont le centre est à Rome, qui nous la rend présente à nous? Qui l'amène de par-delà les mers, par-delà les montagnes, à travers les espaces, jusqu’au point où nous sommes ? Qui nous la met sous les yeux avec sa doctrine, ses lois, ses sacrements et tout ce qui lui appartient ?—C'est notre église à sous. Sur quelque point que nous soyons, à quelque groupe que nous appartenions, nous pouvons donc et nous devons nous dire :—l’Eglise, c'est le prêtre qui nous gouverne, le temple où nous prions, le lieu où l’on donna le baptème à nous et à nos enfants, le tribunal de la pénitence toujours ouvert, la table sainte, la chaire sacrée, l'autel où s'offre pour nous tous les dimanches le sacrifice. Voilà l'Eglise pour nous ; c'est sa bouche qui parle à nos oreilles, son bras, sa main qui travaillent immédiatement à nous sanctifier. Toute l'Eglise, pour nous, :2 résume ici. (C'est ici méme qu’elle devient immédiatement visible et tangible, réellement pratique ; ici, par conséquent, qu’elle devient pour nous résurrection ou ruine. Oui, cela est vrai : résurrection pour quiconque la salue avec bonheur et s'y attache, ruine pour quiconque en détourne ses yeux et s'en éloigne ; résurrection pour les fils de la paix, ruine pour les fils de l’iniquité, comme les a nommés d'avance l'Evangile.
Mais avez-vous remarqué le mot qu'a choisi le prophète? Il ne dit pas uniquement pour la vie, mais pour la résurrection. Pourquoi cette expression ? — Parce que le monde était mort dans le péché d’origine et que Jésus-Christ, dès le commencement, était établi pour lui rendre la vie.—C'est encore parce qu'au moment même où il parut, et où parlait le prophète, et quoique la résurrection eût été possible dès le principe, et réelle dans certaines limites, cependant, dès lors, le monde, en dehors
d'Israël, était assis dans les ombres de la mort, et Israël luimême, qui n'était qu'une figure, se mouiait. Il s'agissait donc vraiment de résurrection.
Ne pourrions-nous pas user de ce mot aussi, spécialement à l'égard de nos chers compatriotes des Etats-Unis ? Nous avons tous vécu autrefois, sur le sol béni de la patrie, de la vie de l'église, à l'ombre du clocher de nos villages, au sein de nos familles chrétiennes, sous les yeux de nos mères, si tendres, si pieuses. Combien parmi nous, aujourd’hui, voyageurs du désert, retenus en Egypte, au milieu des adorateurs des idoles, dans une atmosphère impure, combien s’en trouve-t-il qui sont morts ou mourants ?
C'est à eux surtout, nos frères, qui dorment comme des cadavres sur la voie, qui tombent ou qui se trainent péniblement, fatigués et malades, c'est à eux qu'il faut montrer l’église, qu'ils ont si bien connue, tant aimée dans leur enfance, et dire : Voici qui se pose pour votre résurrection.