CHAPITRE XXVII
Portrait de Notre-Dame-des-Canadiens,—au point de vue matériel, —au point de vue intellectuel, —au point de vue religieux,
Nous voudrions être peintre et savoir donner à nos tableaux fidélité de traits, harmonie de couleurs, colori, unité, vie. Ce précieux talent, nous le mettrions avec bonheur, et tout entier, à tracer le portrait de Notre-Dame-des-Canadiens. Les esprits prévenus, les indiftérents, s'il en existe, ne pourraient s'empêcher de l’admirer ; et ceux qui n’ont cessé ni d'aimer, ni de regretter leurs compatriotes exilés, le contempleraient avec bonheur.
Nous ferions plus.—
Celui-ci achevé, nous irions dresser notre tente voyageuse sur un autre point, en face d’un groupe nouveau ; et nous ne nlierions finalement ses blanches voiles, nous ne laisserions reposer nos pin- Ceaux, que le jour heureux où notre galerie eût reçu son dernier tableau.
Mais nous voudrions une œuvre complète. Il faudrait qu'au- ‘Cun groupe, aucun trait, aucun détail, aucun jour, aucune ombre n'y manquât.
En attendant que l'utopie se réalise, nous essaierons de tracer de notre mieux le portrait de Notre-Dame. Le travail est déjà commencé. Il y a des traits épars çà et là sur les pages qui précèdent. Si le lecteur veut bien les réunir, les grouper à leurs places avec ceux que nous allons présenter à la suite, il pourra se faire lui-même le tableau, que nous voudrions lui présenter.
Donc, à quelques centaines de milles de la vieille capitale du Bas-Canada, à 280 milles de la ligne géographique qui sépare le Canada de la Nouvelle-Angleterre, au centre du Massachusetts, «<ommençait à s'élever naguère un petit village. Il était humble, mais plein d'espérances. Dès lors se dirigeait de son côté une partie de cet immense courant d'immigration qui afflue de l'Irlande, de l'Allemagne, du Canada vers les vallées enchanteresses de la Nouvelle- Angleterre. Le flot alla croissant.
Worceiter est aujourd'hui la seconde ville du Massachusetts, une des cités importantes de la Nouvelle-Angleterre.
La population est de 42,000 âmes, composée principalement d'Américains, d’Irlandais, d'Allemands et de Canadiens-français.
Au point de vue de la religion, Worcester n’est pas moins heureux que plusieurs autres villes des Etats-Unis, c'est-à-dire que près de la moitié de sa population totale est catholique. C'est une ville de commerce et d'industrie.
Ax point de vue topographique, nous trouvons que Worcester n’a rien de remarquable. Elle occupe une vallée assez étroite et remonte de chaque côté vers les sommets de vastes collines légèrement inclinées. D'un côté, à l’ouest, s'étend sur une grande longueur la rue commerciale Main (Main Street), au-dessus de laquelle viennent s'asseoir, sur le flanc de la colline, dans leur Elysée frais et tranquille, les splendides demeures des bourgeots favorisés de la fortune.
Du côté opposé apparaissent, plus humbles, mais propres, neuves, élégantes, les tentes canadiennes. Beaucoup de Canadiens cependant habitent au centre de la cité, près du siége des affaires et de l’industrie, dans l'ile, aux environs du Parc, à l'ombre de la tourelle de Notre-Dame.
Il n'est pas rare, en suivant la rue ain, d'apercevoir au seuil . de grandes boutiques et de splendides magasins, l’aimable et invitante information —Ici, on parle français.
Quand est-ce qu'arriva à Worcester le premier émigrant canadien? Quels furent les plus pressés à venir planter leurs tentes au sein du petit village? Les plus anciens que nous ayons trouvés arrivaient ici vers 1824. Ils se nommaïent Augustin et François Lusignan, François Proulx, de Saint-Ours; Joseph Ouellet, de Québec ; Antoine Beaudreau et Pierre Benoit, de Sorel ; Prudent Maillé, de St. Hilaire. En 1825 arrivèrent Thomas Proulx, Charles Proulx et Joseph Proulx, de Saint-Ours; en 1826, Charles Benoit et Louis Gosselin, de Sorel ; Joseph Saint-George et Baptiste Roy, de St. Ours. Il y avait une soixantaine de maisons alors à Worcester, deux ou trois établissements d'industrie. Les journaliers sciaient du bois à la petite scie, en hiver; et l'été, ils travaillaient chez les cultivateurs. On gagnait une piastre par jour et sa nourriture ; généralement quinze piastres par mois.
Aujourd'hui le groupe canadien de Worcester se compose d'environ six cents familles, formant au moins trois milles âmes, Presque toutes viennent de Montréal ou de Saint-Hyacinthe et des comtés qui les environnent. Nous n'avons trouvé qu’un très-petit nombre de familles ou de jeunes gens venant de la ville ou du district de Québec. Ceux-ci appartiennent à Deschambault, Lothbinière, Sainte-Emilie, Saint-Jean-des-Chaillons.
Nous n'avons pas compris dans cet estimé la troupe nombreuse de pères de famille ou de jeunes gens qui arrive à Worcester tous les printemps, pour travailler à la brique pendant l'été et
retourner au Canada l’automne. Ceux-ci en effet, n’appartiennent pas proprement à Notre-Dame, ni à la classe des Canadiens émigrés.
Au point de vue matériel, le peuple de Notre-Dame n'est ni riche, ni pauvre.—Il jouit d'une heureuse aisance. L'ouvrage n'a pas manqué jusqu'ici à Worcester, le prix du travail est régulier, assez élevé : trois points essentiels qui ne se remplacent pas.—Le journalier gagne $1.00 ou $1.50 par jour ;—le charpentier, $2.50 à $3.00 ;—le cordonnier et le forgeron, $2.00 $2.50. Les filles qui sont employées dans les boutiques, à coudre, à finir les habits, etc., reçoivent généralement $9.00 à $i0.00 par semaine ; — les servantes, $3.00 à $400 par semaine.
Nous parlons ici de la classe ouvrière en général, qui est de journée ; car on comprend que les ouvriers à leur compte, dans chaque métier, et plusieurs hommes de journée employés dans certaines branches spéciales d'industrie gagnent davantage. Parmi ces derniers, plusieurs ont un salaire régulier de quatre, cinq et même six piastres par jour. La pension, relativement à la valeur du travail, ne coûte pas très-cher. Il est rare qu'une fille paie au-delà de $3.00 par semaine ; un homme, $5.00.
Le loyer d'appartements suffisants pour une famille de sept ou huit personnes ne dépasse pas $12.00 par mois. Le chauffage reclame $4.00 à $5.00 par mois.
En général, on peut donc ici, à Worcester, où il y a beaucoup de jeunes gens, beaucoup d'hommes de métier, régularité dans l'ouvrage et les prix, un assez bon nombre d'hommes livrés à des industries spéciales, mettre, dans les circonstances ordinaires, plus ou moins de côté, tous les mois. C'est l’homme de métier, le forgeron, le cordonnier, le charpentier, ici comme en plusieurs autres endroits, dans la classe nombreuse, qui trouve le plus facilement de l'emploi et qui gagne en effet le plus. On peut donc dire que matériellement tout le monde vit bien à Notre-Dame, qu'une bonne majorité peut économiser, que de fait une forte minorité économise, que très-peu accumulent. Nous disons là beaucoup : car c’est beaucoup que de pouvoir gagner aisément sa vie, en se préservant à la fois et des dettes et de la souffrance.
Telle est en général l'heureuse part des paroissiens de Notre- Dame.
Nous l’appelons heureuse, parcequ'elle l’est en effet. Nous regardons volontiers la médiocrité comme le milieu où aiment à habiter de préférence le bonheur et la vertu. Ici, plus qu'ailleurs, la fortune est dangereuse. Elle rapproche de la classe protes-
tante ou infidèle, qui domine, tend à se faire l’ennemie de la foi, et pousse au mépris des frères ; tandisque d'autre part, la pauvreté abaisse souvent et décourage. C'est l'heureuse médiocrité qui a en partage santé, bonheur, religion ; ; c'est elle qui fait les prodiges, qui bâtit les églises et entretient le feu sacré du sanctuaire, Le curé de Notre-Dame, en face et au nom de sa paroisse, du haut de la chaire, répétait, une fois, devant nous, cette prière de Solomon :—Seigneur, ne me donnez ni la pauvreté ni les richesses; donnezmoi ce qui me sera nécessaire pour vivre ; de peur qu ‘étant chargé de superflu, je ne sois tenté de vous renoncer et de dire: “Qui est le Seigneur ?” ou qu'étant contraint par la privation, je ne dérobe, et ne viole par le parjure le nom de mon Dieu.
Tout le peuple paraissait impressionné. Et certes, en jetant les yeux sur la foule et autour de soi, personne n'eût été tenté de modifier cette prière. Il y avait en effet partout, sur les figures, dans les habits, dans le maintien, dans l’aspect général, par toute l’église, un air de bonheur, un cachet d'élégance, avec un parfum de religion, qui parlaient aux yeux.
Nous n'avons pas tout dit.—Dans cette heureuse physionomie de Notre-Dame, sur cette figure réjouie, sur ce noble front, il y a un rayon qui brille, un lustre qui charme: c’est l'air du pays. Ce caractère sacré respire partout, sur toute la personne, dans toute l'église, sur les murs, dans le sanctuaire, sur les autels. On le sent dans chaque parole, dans les accents de la voix ;—il sort comme un souffle embrasé de cette large poitrine, à chaque pulsation de cœur.—Oh! ce n’est pas à Notre-Dame-des-Canadiens de Worcester, que l'on rougit de parler français, que l’on brise son nom ou qu'on renie le sang qui nourrit ses veines. Nulle part le fier sentiment national n’est plus à l'aise, ni mieux accueilli que là. C'est au foyer de l’église qu'il s'est ranimé ; c’est là, sous les ailes de la religion, qu'il a grandi et qu'il s'est imposé au respect, à l'estime, à la faveur des masses dominantes des étrangers.
Honneur à Notre-Dame !
Au point de vue intellectuel, Notre-Dame est une paroisse intelligente et éclairée, plus intelligente et plus éclairée que beaucoup d’autres que nous connaissons.—Parmi les enfants, presque tous savent lire et écrire. Comparaison faite entre cette paroisse et les paroisses analogues du Canada, la jeune génération de Notre-Dame l'emporte, sous ce rapport, sur ses sœurs du pays, dans la proportion de cinq à un.
Parmi ceux qui grandissent et chez les hommes de l’âge mür, l'on distingue, au premier coup d'œil, les marques sensibles d’une intelligence ouverte et exercée. Le voyage, l'expérience des yeux, la variété des occupations, l'industrie libéralement cultivée,
le commerce, la pratique plus ou moins étendue des affaires, ont laissé partout des traces. Un vernis de civilisation s'est répandu sur tous les traits, sur tous les mouvements de la personne ;—il perce dans le discours. Les Associations dont nous avons parlé en sont aussi une cause et une preuve à la fois.—Mais ce qui a jeté sur toute la paroisse la lumière la plus vive, la plus pure, la seule vraiment civilisatrice, c’est l'église, avec ses réunions fréquentes, ses cérémonies, ses sacrements, et en particulier sa prédication. L'on sait sa religion à Notre-Dame, on la comprend et l'on aime à la connaitre de plus en plus. L'on en a faim et soif, à mesure que l’on mange de ce pain et que l'on boit de cette eau. Or telle est la vraie lumière de l'intelligence, qui rayonne à flot et sans cesse, et brillante, de la chaire sacrée. Si vous allez à Notre-Dame, vous pourrez prêcher le dogme, et vous serez compris.
Nous avons compté près de deux cents familles qui reçoivent des journaux soit des Etats-Unis, soit du pays. Parmi les hommes de profession, il y a deux avocats, un notaire, un médecin ; dans les affaires ou le commerce, on compte un grand nombre d'agents d'assurance, quatre marchands épiciers, beaucoup d’employés importants dans les boutiques, onze commis. C'est grâce à ceux-ci que le français s'annonce à l'extérieur des magasins, et qu'au dedans les manières deviennent engageantes, la politesse: exquise. Nous rendons avec connaissance de cause ce témoignage à nos jeunes compatriotes. Ils ne cachent pas non plus, en face des hérétiques et des étrangers, le respect et l'attachement qu'ils ont pour leurs prêtres, et nous serions ingrats, si nous n'exprimions ici notre reconnaissance personnelle à ceux que nous avons eu le plaisir de rencontrer. Le même témoignage est bien dû,—sans être ici non plus nécessaire, —à tous les Canadiens de Worcester, qu’on les retrouve dans les bureaux, dans les boutiques, les manufactures, etc., chez eux ou chez les autres.
Chez eux, dans la famille, ils sont tous comme au pays, c'està-dire aisés, affables, généreux, d’une hospitalité incomparable.
Mais l'âme de Notre-Dame, c'est la Religion. C’est la Religion qui a créé cette noble figure, qui a tout animé, les grands traits, les plus pétites nuances ; c'est elle qui a donné à l’ensemble l'unité, la beauté, l'honneur et l'éclat. Sans la Religion, Notre- Dame n'eut jamais existé, si ce n’est à l’état anormal d’éléments épars, inertes, décolorés. Sans la religion, Notre-Dame n’eût pas eu d'histoire, elle n’eût jamais reçu ni action, ni vie.
N'est-ce pas en effet l’église qui a commencé à réunir les premiers éléments, tout d’abord, à Sainte-Anne ?
— N'est-ce pas elle qui leur a parlé ?
— N'est-ce pas elle qui leur a inspiré la résolution généreuse de vivre de leur vie ?
— N'est-ce pas elle qui a gardé et réchauffé cette résolution au fond des poitrines ?
— N'est-ce pas elle qui, en élevant ses portes et en dilatant ses tabernacles, a nourri et fortitifié cette famille aujourd'hui nombreuse, puissante et respectée ?
Avant que la religion eût frappé la terre de son pied et touché de sa baguette mystérieuse ces éléments épars et sans vie, Notre-Dame-des-Canadiens n'était rien, ni à ses yeux ni aux yeux de l'étranger. Quand le corps se leva, il n’y a pas trois ans, faible, portant les meurtrissures du premier effort qu'il avait tenté jadis, personne, malgré les nouveaux indices de vie, ne voulait croire qu'il pâût rester debout et marcher, encore moins se fortifier, grandir, devenir ce qu'il est aujourd'hui.
Il a fallu, —on peut bien le dire;—pour faire ce miracle, l'homme du pays, avec l'énergie, le dévouement, l'esprit sublime de sacrifice. Oui; mais lui-même, c'est la Religion qui le fit, l'amena, soutint son courage, mit dans ses mains les moyens victorieux ; devant ses yeux, le but qui élève, qui emporte, qui comble les vallées et applanit les collines.
Mais la Religion est comme une mère généreuse : elle donne à à chacun de ses enfants des traits qui lui sont propres, et qui le distinguent de tous les autres et à tous les yeux.
A Notre-Dame, voici quelques-uns de ces traits qui nous ont frappé :—
—Attachement, dévouement à l'église ;
—Vénération et confiance envers le prêtre ;
—Esprit de paroisse ;
—Esprit public pour le bien ;
— Respect du dimanche ;
—kRespect du mariage.
Pour les braves Canadiens de Notre-Dame, avant tout, audessus de tout, c’est l'église et le prêtre. Dans leur pensée, dans leur estime, dans leurs affections, c'est à l’église et au prêtre qu'appartient la première et la plus large place. On aime son église, ses parures, ses cérémonies, ses fêtes, ses exercices ; tout ce qui tient à l’église. L'église est le tabernacle de la foi, et ils n'aiment rien tant que leur tabernacle ; il est le centre de la paroisse, le foyer où l’on tient à se réunir, à venir s'asseoir, que l'on veut visiter souvent. Il est de bon ton d'y paraître, d'être homme d'église. Aussi, comme l’on s’y intéresse ! Tout ce qui se rattache à l’église, tout ce qui la regarde, on y prend part. C'est l’œuvre de prédilection. On y est dévoué corps et
âme, et on ne perd pas une seule occasion de lui prouver son dévouement, On se croit toujours en dette envers elle, et l’inclination de ce côté est telle que, se crût-on,—ce qui arrive bien souvent, —redevable au prêtre lui-même, et tenu envers lui à la reconnaissance, ce ne sera pas précisément vers lui qu'on tournera les yeux. mais l’on tâchera de s'acquitter en redoublant de largesses envers l’église.
Il y a là un véritable attachement de cœur. S'éloigne-t-on de: la paroisse, ce qué l’on regrette le plus vivement, c'est l'église ; ce quiaffige et qui ne se compense par aucun dédommagement, c'est de laisser l’église. Nous avons vu nous:même des personnes. pleurer en faisant leur dernier chemin-de-croix à Notre-Dame, le dimanche, après les vêpres, la veille de leur départ pour le pays.
L'esprit public est ainsi formé. Quand il s'agit de l'église, pas de division,—c'est une union parfaite, une conspiration. générale ; tout le monde est possédé de l'esprit de paroisse. Il s'est emparé dé tout le corps, le meut, l'emporte à son gré. La fluctuation incessante de la population, qui change de près: d'un quart tous les ans, presque autant que partout ailleurs, n'affaiblit pas cet esprit. La masse reste ferme et entraîne, à mesure qu'elles arrivent, les nouvelles recrues dans le même torrent, vers l’église. C'est une propagande incessante, A peine un émigrant nouveau a-t-il abordé à Notre-Dame, qu’on lui montre le chemin de l’église, et l’on ne se donne pas de repos qu’on ne l'y ait amené. L'on n’ignore pas à Notre-Dame ces paroles touchantes du Bon Pasteur: J'ai encore d’autres brebis qui ne sont pas de ce bercail, il faut que je les y amène; et l’on peut bien, avec le roi David se rendre devant Dieu ce consolant témoignage : “Le zèle de votre maison me dévore.” Nous avons vu nous-même, plus d’une fois, durant l’espace de temps, trop court, qu’il nous a été donner de passer dans cette paroisse, tel et tel paroïissien bien connu de Notre-Dame, arriver tout empressé, et présenter à son curé un ou deux de ses frères nouvellement arrivés sur cette plage hospitalière, après des années passées dans les sables et sous le soleil brûlant du désert, ayant souffert de la faim, de la soif, et qui venaient demander à Notre-Dame la lumière, la chaleur, et le pain de vie du voyageur.
Un autre trait particulier à Notre-Dame de Worcester et qui se lie intimement à celui-ci, c’est l'estime, le respect, la vénération pour le prêtre. De là naît pour lui une confiance sans borne. Non seulement à l'autel, en chaire, mais partout, en toutes choses, le prêtre est l’homme de la paroisse, le confident de tous les secrets, le conseiller dans tous les doutes, le consolateur dans les
douleurs, qui prennent une si large part dans la vie humaine, le soutien dans toutes les entreprises. Il est l'âme de la paroisse, la vie de toutes les Associations qui se meuvent dans son sein, le génie protecteur de chaque famille. Son œuvre n'est pas seulement religieuse; elle est sociale et patriotique. Combien de compatriotes l'ont éprouvé ? Quel est le canadien qui ne soit retourné du seuil de Notre-Dame moins inquiet et plus heureux ? C'est le prêtre qui, au nom de l'église, rend à la paroisse dévouement pour dévouement, en tout, partout, toujours ; depuis le placement des enfants, les écoles, les retraites, les lectures publiques, jusqu'aux moindres œuvres, sa générosité pourvoit à tout, Rien n'a été oublié, pas même le pic-nic de l’école, et les plaisirs continuels qu'appelle le cœur gai de l'enfance. A Notre-Dame, les paroissiens se sentent chez eux et le curé n’a pas hésité de se soumettre à une gêne continuelle, afin de laisser à la paroisse le libre usage de près de la moitié du soubassement. Comme nous l'avons remarqué déjà, à propos des souscriptions, il a constamment pratiqué une chose bien difficile : le soin des autres, l'oubli de soi-même,
On ne sera pas étonné maintenant de nous entendre dire que, malgré l'exemple, les séductions des villes, les occasions si com. munes, l’on observe le dimanche à Notre-Dame aussi bien que dans les meilleures paroisses du Canada.
Il reste un trait bien important et qui fait beaucoup d'honneur à Notre-Dame : c’est le respect pour le Sacrement que saint Paul appelle grand devant Dieu et devant l'Eglise, le mariage ; mais que nous pourrions bien dire être ici sans dignité devant l'Etat, et devant l’hérésie. Nous n'avons pas besoin d’insister sur ce point. Il suffit de savoir qu’à Notre-Dame, en dépit de la loi, de l’exemple, et des défections de certains catholiques mêmes, c’est devant Dieu et devant l'Eglise, que l’on considère et persiste à considérer le contrat que Jésus-Christ a élevé à la dignité de sacrement. Les formes solennelles qui l’accompagnent y sont religieusement observées. L'on tient, d’un côté, fermement, et l'on s'astreint, de l’autre, de bonne grâce, généralement, aux trois publications de droit commun. C'est une loi que le mariage se contracte non-seulement aux pieds des autels, mais encore avec les bénédictions du Saint-Sacrifice de la messe,
Ajoutez un esprit public irrésistible pour le bien, sous quelque forme qu'il se présente, et vous aurez l'image pâle, mais aussi fidèle que nous avons pu la faire, de Notre-Dame-des-Canadiens.
Faut-il conclure que Notre-Dame soit sans défaut ?—Non. Tout ce que nous avons dit de cette paroisse en général, n'exclut
pas, à un certain degré, relativement minime, les maux qui menacent partout et désolent souvent la vigne que le Seigneur chérit et soigne avec tant de sollicitude. Au souvenir des paternels bienfaits dont Dieu l’a comblée, Notre-Dame sent elle-même qu'elle a mérité quelques reproches.
Nous avons remarqué, relativement au mariage :—
—Le manque de préparation suffisante.
—Les choix indiscrets.
—Les mariages mixtes, qui font la douleur de l'Eglise, et la ruine des familles, surtout aux Etats-Unis.
—Les mauvais ménages.
Nous avons remarqué aussi :—
—Trop peu de vie de famille.
—La trop grande liberté dans les maisons de pension.
Ces maux ne sont pas fréquents, mais ils existent. L'esprit public, la prédication continuelle, la répression qui atteint chaque délit, diminueront de plus en plus le mal, et en effaceront bientôt jusqu'aux dernières traces. Il est impossible que les maux du foyer ne disparaissent, dans une paroisse si dévouée à la Sainte- Famille.
Paroissiens de Notre-Dame, malgré ces ombres que vous effacerez tous les jours, voilà un portrait qui vous fait honneur. Nous le présentons avec bonheur à vos amis, à tous vos compatriotes, sous les yeux desquels le temps, l’occasion ou plutôt la providence voudra bien le mettre. Ajoutez à la perfection des traits, faites disparaitre les ombres, substituez à celles-ci des traits nouveaux ; —ajoutez à cela la vertu nécessaire pour regarder le tout sans vanité et en faire hommage à Dieu avec reconnaissance.
—C'est la religion qui vous a faits.
Au sommet d’un édifice, là ou le Souverain d’un grand peuple forme ses sujets au noble métier des armes; au sommet d’une colonne, élevée par la patrie reconnaissante au champ de la victoire, on place quelquefois le génie qui préside au sort des batailles. C'est là de l’histoire mêlée à la fiction. Pour exprimer notre pensée, en ce moment, et la rendre plus sensible, nous écarterions la fiction, et nous inspirant uniquement de la sévère exactitude de la vérité, nous dresserions au sommet de Notre-Dame la statue de la Religion, au visage céleste. Dans sa main gauche brillerait la croix réparatrice, à jamais salutaire. Puis, un sourire divin sur les lèvres, le regard modeste, la main droite étendue vers la foule des paroissiens de Notre-Dame, elle semblerait dire, avec un saint orgueil et une effusion de tendresse : IIS m'appartiennent ; ce sont mes enfants.
Nous croyons avoir suffisamment fait connaître le passé et le
présent de Notre-Dame-des-Canadiens. Nous ajouterons cependant, afin que rien ne soit omis, même au point de vue matériel, qu'elle a fait, le dix juin dernier, son dernier paiement, de $800.00, et que l'église est aujourd’hui assurée pour $ 18,000.00.
Dans l'avenir, la paroisse de Notre-Dame ne subira point le sort de certains autres groupes canadiens qui se formèrent auprès des manufactures et disparurent avec elles. Les Canadiens de Worcester sont livrés à des travaux plus stables, à des industries mieux protégées contre les variations qu'amènent quelquefois les chances des grandes entreprises manufacturières.
Nous n'avons qu'un souhait à faire à Notre-Dame-des-Canadiens, c’est qu’elle poursuive sa carrière aussi noblement qu'elle l'a commencée; et ce souhait, nous ne doutons pas qu'il ne se réalise,