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CHAPITRE XXIX

Coup d’œil général sur la population canadienne des Etats-Unis.

Nous aurions peut-être pu nous dispenser de jeter ce coup d'œil sur la population canadienne des Etats-Unis, ou plutôt de la Nouvelle-Angleterre et de l'Etat de New-York, —puisque c'est d'elle spécialement que nous voulons parler.—Notre sujet ne l'exigeait pas absolument, bien qu’une vue d'ensemble soit toujours utile à la connaissance du groupe le mieux étudié ; et qu'il soit naturel surtout, en parlant des uns, de ne pas oublier les autres auxquels on doit même souvenir et même amour. Mais cela nous eût épargné un travail difficile, délicat, où se mêlent, sur tel ou te! point, les douleurs aux joies, ou plutôt l'amer chagrin à de rares consolations. Nous l’entreprenons, cependant, avec courage, ce travail, et avec franchise, avec le ferme espoir d’être juste, sans nous flatter de le rendre pariait. Avons-nous la prétention de mieux faire que les autres ?—Pas du tout : nous prétendons seulement faire le mieux que nous pourrons. Là n’est pas la question, du reste. Il est, on le sait, plus d’un travail, même parfait, qu'il n’est ni défendu, ni mauvais, ni inutile de répéter. Il y a des sujets que les temps appellent sans cesse, et qu'il est toujours bon, pour ne pas dire nécessaire, de remettre constamment à neuf sous les yeux.

Autre question : — Prétendons-nous, en écrivant ce chapitre, frapper un grand coup, soit pour diminuer l'émigration de nos compatriotes aux Etats-Unis, soit pour contribuer, dans la mesure de nos forces, à rendre le courant déjà formé plus rapide et plus large ? Ah ! nos inclinations, s’il s'agissait d'elles, sont faciles à découvrir, Si nous en étions capable, nous ferions plus qu’arrêter le cours fatal du torrent, nous ferions remonter vers leur source les flots déjà écoulés ; nous ferions plus encore, nous irions chercher une à une et jusqu’à la dernière, les gouttes d’eau pure qui sont allées se mêler à l'Océan et se perdre dans l’immensité de ses abimes.

Mais la force qui arrète ou détourne les fleuves, ou qui contraint les flots de reculer en arrière, n’est pas en nos mains, bien qu’elle puisse être, dans une certaine mesure, confiée aux hommes. À ces nouveaux Moïse appartient la mission de faire ce miracle, si Dieu le permet. A eux le travail, à eux aussi l'honneur.

Quant à nous, l’ambition qui nous convient et la seule que nous. ayons en effet, est de dire humblemenit mais franchement la vérité. Or cette vérité, nous la dirons, heureuse ou désolante, parce qu'elle seule sert à la bonne cause. Il arrivera, nous le pensons bien, que le tableau tracé ne satisfera complètement aucun de ceux qui appartiennent aux partis extrêmes. Aux uns, il paraîtra trop brillant ; aux autres, trop sombre. Nous répondrons d'avance par un seul mot :—Il est fidèle.

Les rapports flattés n’ont jamais obtenu que des succès éphémères; et les plus noires couleurs dont on a chargé au loin l’horizon, n'ont pas retenu l’ardeur audacieuse d’un peuple qui veut tenter la fortune. On n’a pas pu longtemps en imposer. Il y a eu des retours sévères, qui ont dissipé les fantômes, et qui, s'ils n'ont fixé l'opinion, lui ont laissé du moins assez d’ ‘espace libre pour osciller à sa guise, et permettre à la foule de suivre l’impulsion d’autres forces, nombreuses, puissantes et jusqu'ici victorieuses.

On demande souvent : — Les Canadiens sont-ils riches aux Etats-Unis ? Sont-ils pauvres ? — La question ainsi posée demande distinction. — D'abord, quelques-uns sont riches, si l’on peut appeler ainsi l'heureux bourgeois qui a chez lui abondance et comfort, quelques propriétés dans un grand village ou une ville, avec les revenus d’un commerce ou d’une industrie prospère : dont la fortune, en un mot, est de vingt à cent mille piastres.

Combien y en a-t-il de tels ?— Trois ou quatre dans chaque centre populeux.

En second lieu, aucun n'est bien pauvre, excepté peut-être près des lignes et dans certains coins du Vermont. C'est là en effet, dans les parties voisines du Canada, les moins riches de l'Amérique, que s'arrête tous les jours la partie la moins fortunée des émigrants Canadiens, par la bonne raison qu'elle n’a pas les moyens d'aller plus loin. Cependant, là même, on réussit presque toujours, sans faire de dettes bien entendu, à se mettre à

l'abri de la misère.

Mais il ne s’agit pas de telles exceptions. Le fait est qu’en général les Canadiens vivent à l'aise aux Etats-Unis.

C'est assez dire que l'ouvrage est commun, les salaires assez élevés, les dépenses de logement, etc. relativement convenables, Dans la plupart des centres, l'ouvrage est tellement varié que la femme et les enfants trouvent, aussi bien que l’homme, à gagner plus qu'il ne faut pour couvrir leurs dépenses.

Mais amasse-t-on ?

Ici, ils nous faut distinguer encore :—La majorité des Cana-

diens pourrait amasser, mettre un peu de côté tous les mois ; mais de fait, il n’y a que la minorité qui y parvienne.—Pour mettre de côté, il faut travailler constamment, comp”nser avec soin, se gêner un peu, ce à quoi la minorité seulement consent à s’astreindre.

Voilà ce que nous avons constaté plusieurs fois, de nos propres yeux, en bien des endroits ; ce que bien d’autres ont vu comme nous, et nous ont répété. Du reste, voici un calcul facile.

Les journaliers gagnent par mois, . de $30.00 à $45.00. Les forgerons, les cordonniers etc., de 60.00 à 75.00.

Les charpentiers, .. ,.....,.. de 75.00 à 90.00. Une couturière, ........... de 36.00 à 40.00. Une servante, ............de 1200à 16.00.

Dans certaines branches d'industrie, les salaires s'élèvent audessus de ces divers montants. Ce qu'il importe de ne pas oublier, c'est que l'ouvrage n'est presque jamais interrompu. Le chômage forcé qui, dans certains pays, ruine et décourage l’ouvrier, n'existe que rarement ici. D'un bout de l’année à l'autre, tous les jours, l’on peut compter sur son salaire. Il faut remarquer aussi que, grâce à la variété des emplois, il arrivera que les enfants eux-mêmes trouveront à gagner, et pourront ainsi contribuer à améliorer le sort de la famille.

Quant à la pension, celle d’un homme coûtera généralement $20.00 par mois, celle d’une femme, $12.00.

Dans les circonstances ordinaires, il est donc permis, sinon au journalier qui est seul à pourvoir à la subsistance de sa famille, du moins à tous les autres que nous venons de nommer,—et ils forment la classe nombreuse, — de compter sur quelques économies.

Or, du fait qu’en réalité le plus grand nombre des Canadiens vit à l'aise, sans que néanmoins la majorité amasse, il résulte une conséquence qui souvent fait peine à l’âme, — nous devrions dire trop souvent, puisque la gêne est toujours trop fréquente : —C'est que, heureux dans la santé, si l’on tombe malade, et que l’on n'ait ainsi que peu d'avance, l’on se trouve, après deux ou trois mois, réduit à compter sur la charité publique. Or, l’on n'a pas toujours autour de soi, les parents, les amis du Canada ; moins souvent encore, l’incomparable hospitalité canadienne.

Mais aussi, du fait que pour amasser il faut se gêner, et qu’en effet une forte minorité amasse ainsi plus ou moins, il suit également que, là surtout où les loyers sont plus élevés, comme dans les grands centres, l’on voit souvent, en entrant chez un compatriote, un logement étroit, incommode, un pauvre ménage. Oh ! comme on regrette alors la maison, le confort, l’espace, le

grand air des campagnes où s'écoulérent trop vite les premières années de la vie!

Il est encore certains autres points sur lesquels nos chers compatriotes doivent se détromper.

—Le travail est commun, oui; régulier, varié, généralement bien rétribué, oui ; mais il ne faut pas croire qu'il ne laisse jamais vaquer aucun jour, encore moins qu'il aille au devant de celui qui arrive. La langue anglaise est requise le plus souvent, et la place n’est pas toujours prête. Il faut attendre, plus d’une fois ; et dans un pays étranger, loin de la patrie, dans le milieu glacé qui environne, quand on n'a plus un sou, qu'on a besoin, qu'on sent peser sur ses épaules le sort d'une famille, oh ! que cette attente est cruelle !: Nous avons plus d’une fois fait rencontre dé tel père de famille, actif, fort, de tel vieillard encore plein de feu, auxquels, grâce à Dieu, la providence envoya, à l'heure de l'épreuve, courage, persévérance ét succès ; mais quel tableau navrant nous firent-ils de leurs premiers jours ! Dieu leur rende au centuple et épargne à leurs frères qui arrivent, leurs angoisses et leurs larmes !

Indiquons maintenant quelques-unes des causes, nous ne disons pas qui créent le malaise au sein des populations canadiennes émigrées, puisque tout le monde vit bien, mais qui expliquent comment la majorité n'amasse pas.

Nous avons déjà énoncé la première, qui est l’horreur de la gêne ou le défaut d'économie.

En voici quelques autres :—

D'abord, la langue.-—On comprend que l'anglais est ici de toute nécessité, et il s’'apprend difficilement quand on n'est plus jeune, et qu'on n'en a pas déjà une certaine connaissance grammaticale. Voilà un désavantage particulier aux Canadiens, puisque les Irlandais apportent avec eux la langue du pays, et que les Allemands l’apprennent avec une grande facilité, quelquefois même jusqu’au point de la parler avec élégance.

La troisième cause, qui n’est guère plus aimable que la précédente, c'est que généralement les Canadiens arrivent ici, nonseulement pauvres, mais endettés. Ils ont à envoyer au pays, à aider à leurs parents, à dégager d'embarras une terre, à liquider de vieilles dettes, à payer des intérêts qui pèsent, à rendre à un prêteur la somme qui a servi à les amener à l'étranger.

C'est là un fait.

Une quatrième cause, mais non la dernière, c'est que les Canadiens ont quitté le pays sans y renoncer, et qu'ils vivent aux Etats-Unis sans vouloir s'y attacher. Ils voudraient donc faire

vite quelque fortune pour l'envoyer au pays, l'emporter au pays. C'est au pays seulement qu'ils veulent en jouir.

De là, tout d'abord, un empressement, une inquiétude, une fièvre qui agite tous les esprits. On veut courir après la chance, on ne sait pas l’attendre. C’est un déplacement continuel. Il est d'expérience que la population canadienne change de près d'un quart tous les ans, même là où il y a une église canadienne. De là une perte considérable de temps et d'argent.

La même cause fait que l’on abrège le plus possible le séjour aux Etats-Unis, et que l’on retourne vite au pays, sans avoir assez d’acquis pour faire honneur à ses obligations ou s'établir à son aise. Voilà ce qui explique en partie le dicton assez commun au Canada : “ Ceux qui viennent des Etats-Unis n’en sont pas plus riches.”

Ajoutez à cela les promenades. Souvent, presque chaque année, il faut songer à aller faire un tour au pays. Pour tous les Canadiens, cela est naturel; pour plusieurs d’entre eux, c'est presque nécessaire. Mais enfin, les économies en souffrent notablement. Nous ne disons pas que ces causes soient universelles, mais nous disons qu'eiles existent dans certaines limites : non pas qu'elles empêchent tout à fait d'économiser, mais que ce sont ces causes-—sans en exclure d’autres —qui contribuent, chacune à leur manière, à diminuer le nombre de ceux qui économisent.

Il n’en est pas ainsi des Irlandais et des Allemands. Pour eux, la patrie a disparu avec l'horizon, sans espérance, sans retour. On y pense, sans doute, on l'aime; mais c’est au sein du pays d'adoption que l’on est résigné à vivre et à mourir. D'où vient cette différence ?— D'un attachement plus fort, chez le Canadien, pour le pays natal, peut-être ; peut-être aussi de la plus grande facilité qu'il a d'y retourner avec un meilleur espoir d'y bien vivre. Peutêtre de toutes ces causes réunies. Mais ce qui est bien certain, ce qui est clair comme le jour, ce qui frappe, ce dont on voit partout et à chaque instant la preuve, c'est que les Canadiens des Etats- Unis,—nous pouvons dire tous, puisque les exceptions peuvent se compter,—pensent généralement à retourner au pays, désirent y retourner, brûlent d'aller y vivre tôt ou tard, le plus tôt possible ; et qu’ils se promettent toujours d'y mourir. Ce sentiment tient bon, malgré toutes les circonstances qui les retiennent ici, en dépit du temps qui s'est écoulé, des liens qui ont enchaïné et fixé leurs pieds au sol étranger ;—en dépit de la brièveté du temps qui leur reste à vivre, ils gardent et réchauffent dans leur sein cette douce espérance.

Voilà un fait qui répond par avance à une grave accusation.

Nous avons entendu, plus d’une fois, de nos propres oreilles,

de la bouche d’hommes tenus de mieux savoir; et entendu répéter, presque tous les jours, avec un aplomb ridicule, et pourtant bien naturel à quiconque ne veut ni voir, ni observer, ni réfléchir, ni même consulter à bonne enseigne ; et nous avons bien retenu, dans l’amertume de notre âme, une parole comme celle-ci : Les Canadiens émigrés, des déserteurs! des gens sans patrie |

Oh! des déserteurs, il y en a dans toutes les armées, même les plus valeureuses ; cependant on ne les y compte jamais par milliers, pas plus au Canada, moins peut-être au Canada qu'ailleurs. Mais quand on voit un exode de six cents mille âmes, continuel, croissant, séculaire, nous pourrions dire ; quand on voit des vieillards, des pères et des mères de famille, des jeunes gens, de jeunes filles timides, des enfants embrassant leurs mères qu'ils ne reverront peut-être plus, tous s’arracher en pleurant, tristes, abattus, au désespoir, du milieu de toutes leurs affections, pour s’avancer vers un horizon inconnu, froid, sombre, ténébreux, malgré les éclairs qui le traversent, il nous semble que les heureux possesseurs de la fortune, les patriotes les mieux trempés, pourraient soupçonner à ce mystère d’autres causes que le penchant capricieux de la désertion ou l’absence monstrueuse d'un sentiment qui tient aux entrailles de l’homme ; et chercher ailleurs que dans cette vile poussière les causes secrètes d’un phénomène si contraire à tous les instincts naturels de l’âme.

Des gens sans patrie !-—Sortez donc, si vous le voulez, de votre heureux logis, —quittez donc une fois vos hauteurs, —venez donc un instant jusqu'au peuple. Mettez la main sur ce front, où coulent encore les sueurs d’un travail dur mais rémunérateur ; entrez dans cette maison, écoutez ce vieillard, cette mère généreuse qui a blanchi dans l'exil, cette jeune femme qui ne vit que pour ses enfants ; prêtez l'oreille à leurs discours ; regardez couler ces larmes, que n’appellent pourtant ni la pauvreté, ni la misère, ni les douleurs morales, plus cruelles que la misère ; et voyez si vous aurez le courage de répéter ce mot, assez de cruel orgueil pour ne pas le regretter.

Ne le dites plus.

Ne l’écrivez jamais plus.

L'injure porte plus haut que vous ne pensez. Elle porte au cœur de la patrie elle-même :-—-mère malheureuse en effet, qui n'aurait pas su s'attacher ses enfants !

Cette injure s'attaque à la tête même du peuple : car, après tout, dans les conditions ordinaires de la société, le peuple est bien un peu au moins comme on le forme.

Injure fatale au bien, si vous croyez que la tendresse de la mère pour ses enfants éloignés, et de ceux-ci pour leur mère, soit

un bien ; s'il est vrai que cette tendresse puisse un jour, victorieuse d'obstacles longtemps rebelles, les unir dans une étreintetriomphante de joie et de tendresse. Respect à l'amour maternel, à la piété filiale. Qu'ils s’'embrasent de plus en plus, loin de s’éteindre, ces sentiments : car, sachez-le, c'est cet attrait invincible qui réunira les enfants à la mère, si cette œuvre est possible ; ou du moins, jamais cette réunion ne se fera sans lui ; et s’il ne remporte à la fin un triomphe complet, il aura cependant produit son bien.

Les Canadiens qui émigrent, des déserteurs, des hommes sans patrie |

Mais ne dirait-on pas, à entendre, ces déclamateurs, que les Canadiens sont les seuls à émigrer aux Etats-Unis ; qu'il n'y a ici ni Irlandais, ni Allemands, ni Français, ni aucun autre peuple que l’américain ; ou que si les Canadiens y trouvent des compagnons de leur exil volontaire, ils ne sauraient en aucune façon partager avec eux,.avec les Irlandais, par exemple, les Français, ou les fils de l'Allemagne, les raisons, les puissants motifs qui amènent ici à flots les enfants de ces populations, tous les jours, et de plus loin ?

Si ces raisons ne sont absolument les mêmes pour les uns et pour les autres, ne se ressemblent-elles pas du moins beaucoup ?

Les Canadiens ne peuvent-ils offrir enfin de raisons suffsantes, si non pour se justifier complètement, au moins pour avoir droit de repousser de leur front le signe honteux dont on n'a jamais songé à marquer celui de leurs frères ?

Les Canadiens n’ont-ils rien de commun, avec les Bretons et les Belges, qu'on va solliciter au loin, à grands frais—et assez inutilement, il est vrai, jusqu’ici—-de quitter eux aussi, et pour jamais, leur propre patrie, pour venir à l'étranger remplir les places laissées vides ? ÂÀ-t-on jamais songé qu’engager ainsi ceux-ci à s'expatrier, en faisant miroiter à leurs yeux le tableau de leurs espérances, c'était spéculer sur leur défaut de patriotisme ?— Non sans doute—Mais y aurait-il donc entre leurs conditions chez eux et celles des Canadiens aussi chez eux, entre les espérances des Canadiens et des Bretons qui émigrent, les premiers vers les Etats-Unis, les seconds vers le Canada, de si énormes différences qu'il faille louer ceux-ci et condamner ceuxlà? Vous ne voyez, direz-vous, ni ici, ni là, ni dans la gêne, ni dans l'erreur, ni dans l'illusion, ni dans le passé, ni dans le présent, pas même dans la force acquise d’un torrent qui coule à larges bords depuis longtemps ; vous ne voyez nulle part enfin le secret du phénomène qui vous frappe aujourd’hui plus que jamais—car, remarquez-le bien, il ne s'agit pas ici de justifier

l'émigration, mais uniquement de repousser une cause trop vile pour commander à nos âmes : des hommes en effet qui subissent la fatale influence de l'erreur, ou de l'illusion, ou de la force qui entraine, ne sont pas pour cela des apostats du patriotisme.— Vous ne voyez rien de cela! Eh! bien, soit. Dites alors que la cause du phénomène est au nombre des choses qui vous échappent. Un tel aveu est-il donc si pénible ? Homme de la patrie, debout sur la rive, en face du torrent rapide et gonflé dont vous ignorez la source, interrogez chaque flot qui passe, si vous le voulez ; et s’il ne peut vous répondre, n'insultez pas,—inclinezvous et méditez : car il y a des erreurs providentiellés,

Au moment de passer à un autre point, nous entendons une autre parole que les Canadiens émigrés sont des fainéants, sans intelligence, sans industrie.

Vraiment ! s'il en avait été ainsi par le passé, il faudrait convenir qu'ils ont bien changé depuis. Outre qu’à priori, il est assez difficile de supposer qu’un peuple jusqu'ici peu nombreux, ait produit un si grand nombre d'enfants aussi mal doués, sans compter le contingent de ceux qui lui restent; ce qui devient clair comme le jour, à quiconque sait ouvrir les yeux, c'est que les Canadiens des Etats-Unis sont réellement intelligents, actifs, adroits, industrieux. Cela paraît non-seulement dans le fait qu’il sont généralement à l'aise, mais encore dans les travaux nombreux, de tout genre, en bois, en fer, en pierre, qu'ils exécutent tous les jours ; dans la réputation qu'ils se sont faite au sein des grandes villes ; dans le nombre, relativement remarquable, de ceux qui ont réalisé, en dépit de puissants obstacles, une certaine fortune. Nous avons nos représentants dans la gravure sur acier, l’armoierie, la mécanique, le délicat travail de l'or ; et nous ne parlons ici que de l'ouvrier. Les places de confiance, dans les grands bureaux, les grandes boutiques, ne sont pas fermées aux nôtres, —et les beaux salaires que vous remarquez souvent, prouvent assez que la confiance incline de leur côté:

En outre, partout vous aurez le plaisir de voir des compatriotes qui sont à la tête d’un commerce lucratif, qui exploitent heureusement tous les genres d'industrie,

Quand on tient compte de l'éducation reçue au pays, du dénüûment complet où se sont passés les premiers jours de l'exil, des difficultés spéciales qu'on a eues à vaincre, les faits que nous avançons ici, et que nous avons vus de nos yeux, constituent un succès relativement remarquable, et qui prouve que l’activité et l'industrie n'ont pas fait défaut à nos frères.

Que disons-nous ? Les Canadiens des Etats-Unis l'emportent

sur ce point, et de beaucoup, sur leurs frères du pays, et le fait s'explique ; c'est qu'ils ont eu l'expérience, l'exemple, les moyens à discrétion, les emplois variés, le champ vaste devant eux. Il y a un mouvement qui élève. La torpeur qu'on impute au peuple du Canada, la routine, qu’on reproché volontiers au pauvre cultivateur—quand il est avéré cependant qu'aucune classe n’en est exempte—ne sauraient résister à cette force entrainante de la prospérité matérielle. Il n’est pas nécessaire de réfléchir beaucoup, pour comprendre que la classe nombreuse des ouvriers de tous genres qui arrive aux Etats des campagnes du Canada, a nécessairement, au point de vue de l’habiieté, moins à perdre qu’à gagner.

En fait de culture intellectuelle, on aurait tort d’être à l'étranger plus exigeant que chez soi. Cependant, il est certain encore, que classe pour classe, on lit beaucoup plus aux Etats- Unis qu'au Canada. Vous pouvez prendre pour base de comparaison le groupe de Worcester: car, d'un groupe à l’autre, la différence, à ce point de vue, n'est pas grande. Partout, la population émigrante du Canada a profité, comme à Worcester, de l'expérience, de l'exemple, de l’activité progressive du milieu où elle s’est trouvée.

Nous arrivons au point de vue religieux.

C'est le point le plus grave de notre sujet : car la religion domine l'intérêt matériel comme l’âme domine le corps, comme l'éternité domine le temps. Mais avant d'entrer en matière, nous croyons nécessaire de faire deux observations, non seulement au nom de la justice, mais encore au nom du simple bon sens.

Il est des points malheureux dans l’histoire, petite ou grande. Nous ne parlons pas de ces points éclatants autour desquels se fait tant de bruit, pour ou contre. Comme ces points touchent à de grands intérêts, ils excitent de grandes sympathies. La vérité prend enfin sa revanche sur l'erreur ; et une lumière parfois tardive, mais toujours victorieuse et bienfaisante, finit par tomber à flots de ce côté.

Nous ne parlons pas non plus de ces points ignorés ou négligés, gisant longtemps tranquilles sous le voile épais des nuages qui les couvrent. Tôt ou tard pour ceux-là aussi le jour se fait. Le terrain se déblaie peu à peu. Il arrive un temps où la science avide commence ses fouilles ; et le voyageur curieux visite ces époques comme il aime à se promener dans ces villes longtemps enfouies sous les laves et les cendres d'un volcan.

Le point qui nous occupe n’a point cet honneur. On en parle, oui ; mais comment? On s’en occupe souvent, on ne l'étudie jamais. On prétend juger, sans jamais se donner le soin d’observer, On n'a même jamais vu, soit en partie, soit de loin,

l'objet dont on parle. Si on veut l’apprécier ou le faire connaitre, c'est au moyen de fais divers, On raconte des traits, vrais ou faux, exagérés, insignifiants, auxquels on rattache une file de conséquences mal déduites. Et le comble du malheur, c'est qu'on s’imagine l'avoir traité, Les badauds écoutent et applaudissent, C'en est fait, voilà une population jugée.

Voilà comme on a fait, pendant longtemps, et comme l’on fait encore aujourd'hui, dans certains quartiers, l’histoire des Canadiens émigrés. Le moins que nous puissions demander, c’est moins de légèreté et plus de justice. Tel journal, qui n’a jamais dit mot en faveur des Canadiens émigrés, vous le verrez, à son heure, ramasser un faits divers injurieux et le mettre dans ses colonnes. Y a-t-il une chose en leur honneur, il la négligera ; bien plus, il la taira prudemment. Savez-vous pourquoi ?—IlI a peur que le peuple, instruit de la vérité, n’'émigre !

Ecoutez cet homme, qui a vu, lui, qui a parlé aux Canadiens émigrés, et qui n'avait pas pour eux assez d’éloges. Il a un trait à raconter, pour peindre aux naïfs le luxe des Canadiens émigrés, Savez-vous? Il a vu, lui, de ses yeux vu, une jeune Canadienne qui portait une toilette de $300.00. Voyez, maintenant, le luxe des Canadiens des Etats-Unis ! Il y a un curé quelque part—nous savons heureusement que c’est un mythe—qui parle à ses Labitants. Il faut l'entendre. Ce curé là, qui, encore une fois, heureusement, n'existe pas, savez-vous comment il peint à ses auditeurs stupéfaits la religion des émigrés ?—Avec un fait qui date de 1847, et un autre de 1854 Il n’a pas l'air de se douter qu'un fait n'est qu'un fait, et qu'il n’est pas logique de procéder ainsi du particulier au général. Avec votre anecdote, vraie ou fausse, mais vieille d'un quart de siècle, songez-y, cher homme, vous êtes trop loin de nous pour nous atteindre: dans les Etats- Unis, voyez-vous, où le progrès religieux marche plus rapide que le progrès matériel, il s’est fait bien du chemin depuis vingt et vingt-cinq ans.

Des faits divers ayez-en donc, puisqu'il vous en faut ; ramassez-les, si tel est votre goût, comme ils viennent ; mais, n'oubliez pas une chose: c’est qu'ils disent, comme la cloche, aussi bien oui que non, blanc que noir.

Ah! les faits divers, la peste de l’histoire !

Ah! les conteurs, les hommes de l’ab uno disce omnes |

Rappelez-vous encore une chose : c’est qu’on n'aurait, pour vous fermer la bouche, qu'à vous appliquer la loi du Za/ion. A chaque tache que vous notez ici, vous en montrer une là-bas; et dire comme vous, car cela ne coûte rien, qu’elle en est une entre mille ; et ajouter comme vous: un tel fait n’a pas besoin

de commentaires : et conclure d'une manière générale : voyez ce qu'ils sont. L'on pourrait faire plus, Dieu merci : à côté de vos nobles faits, l'on pourrait mettre ceux de vos frères émigrés, sans honte, sans crainte d'être plus tôt que vous trouvé en défaut. Soit dit sans récrimination. Certes, non, nous ne voulons ni récriminer, ni légitimer de représailles. Mais il arrive un temps où il est utile de se plaindre, et de dire franchement à ses frères, sans qu'aucun d'eux ait droit de s'en fâcher, que tel procédé n'éclaire point la patrie, et qu'il devient à la fin ennuyeux à ceux qui vivent loin d'elle, sans vouloir l'oublier. Nous savons qu'il est permis de se reposer sur les faits ; mais à la condition qu'ils soient vrais, groupés, relativement nombreux et prépondérants, accompagnés de leurs circonstances, propres, et qu'on n’en conclue rien au delà de leur juste portée. Or voilà justement ce qu'on n'a jamais pris la peine de respecter. Ecartons aussi les comparaisons. La camparaison est presque toujours odieuse, Elle amène des préférences qui froissent ou les uns ou les autres, et préviennent fatalement contre la vérité. Cependant, qu'il soit bien entendu qu’en parlant de nos compatriotes émigrés, en disant leurs défauts comme leurs mérites, nous n'entendons pas supposer qu'autour d'eux, parmi les catholiques, ou loin d'eux, parmi leurs frères du pays, tout soit parfait. C'est une illusion flatteuse, mais une illusion, que de s’oublier soimême quand on juge les autres; ou, ce qui n’est pas rare non plus, que de partir du point qu'on est soi-même parfait, quand on se livre au facile métier de la critique. Il est injuste d’apprécier un peuple d’une manière absolue, et de lui tenir un compte exclusif des défauts ordinaires, communs à toutes les populations, même les meilleures. Nous dirons plus.—Il n'est pas juste de mettre au nombre des émigrants Canadiens aux Etats-Unis, la classe de ceux qui viennent passer la saison d’été sur ces bords, pour retourner l'automne. Ce ne sont pas là des émigrants, ce sont plutôt des voyageurs. Nous ne voulons pas les juger mal ; mais il est de fait que, de toutes celles dont nous parlons, c’est la classe qui reste la plus étangère à l’église, qui s’affranchit le plus aisément des devoirs religieux, qui prodigue le plus facilement le prix de ses durs travaux. Il y a parmi eux de nobles et touchantes exceptions ; nous connaissons plus d’un endroit où le zèle du prêtre, comme à Worcester, par exemple, en est arrivé au point de remédier en partie, même notablement, au mal. Mais ce qui est vrai, ce qu'il faut avouer, c'est que, dans cette classe, ilen est trop qui s'imaginent qu’au delà des lignes, ni l'honneur ni la religion n’obligent plus. Quoiqu'il en soit, ceuxci appartiennent plus au pays qu'aux émigrés des Etats-Unis.

Tous, nous leur devons sympathie : ils sont nos frères. Après cela, qu'on s'occupe, si on le juge bon, de leurs qualités ou de leurs défauts, soit ; mais, seulement, qu'on se donne la peine d'envoyer sa note à bonne adresse : car les bons comptes font les bons amis.

Faites mieux encore. Moins d'élégies touchantes sur leur compte et plus d'action. Ils sont chez vous ; ils y passent plus de la moitié de l’année ; ils sont jeunes et forts,—gardez-les, attachez-les au sol. Ils ne sont ni Norvégiens, ni Suédois, ni Russes, il est vrai; mais, enfin, ils n'ont rien coûté ni à vous, ni à vos agents ; ils vous reviennent à leurs frais.

Ceci posé, disons franchement ce que nous savons, au point de vue religieux, de nos frères émigrés.

On a dit souvent que les Canadiens allaient perdre leur foi aux Etats-Unis. En effet, autrefois les dangers étaient grands et nombreux. Cependant, en est-il beaucoup, même alors, parmi les Canadiens, qui aient trahi la foi de leurs pères ? Y a-t-il jamais eu parmi eux beaucoup d’apostats ? V en a-t-il eu plus que parmi les autres peuples, bien qu'il soit constaiit que de tous les peuples émigrés aux Etats-Unis, les Canadiens aient été jusqu'à une certaine époque, au point de vue religieux, les plus négligés-—nous n’accusons personne—les plus misérables ?

Grâce à Dieu, nous pouvons, sans hésiter, répondre à chacun de ces points : non. Non, l’apostasie ne monte pas jusqu’à nos âmes, et nos âmes ne descendent pas jusqu'à elle. Apostat et Canadien ne vont pas ensemble. On trouvera, il est vrai, certains hommes du pays, assez lâches pour rougir de leur foi, laquelle pourtant, ils le savent, est la seule bonne ; pour en parler légèrement, faire semblant d'y tourner le dos, conniver avec l'ignorant qui dogmatise, avoir des complaisances pour le sectaire ou l’infidèle, mais apostasier réellement ?—presque jamais, malgré tous les délaissements, toutes les séductions.

La foi du Canadien peut être moins extérieure, moins sensible que celle de tel ou tel peuple ; mais en fermeté, elle ne le cède à aucune.

Vous rencontrerez donc de vos frères, çà et là, oublieux de la foi de leur enfance, et pendant un temps rebelles au devoir. Cependant, il n’ont pas renié la lumière, et ils savent où elle est. Bientôt, ils viendront la chercher et lui ouvriront, avec une touchante componction, leur intelligence et leur cœur.

Cependant, devant la foi qui vit au fond de l'âme, s'ouvrent deux voies, celle du bien et celle du mal. Le croyant, malgré ses convictions, reste libre, ou, comme dit l'Ecriture, est toujours entre les mains de son conseil.

Or, ce que Dieu dit à chaque homme, doit s'adresser avec une portée nouvelle à l'émigré Canadien- français, sorti tout-à-coup de l'atmosphère sacrée de la patrie, savoir : J'ai mis devant toi le bien et le mal. ,

Comment l’émigrant a-t-il usé de sa liberté ?

Il y a une première distinction à faire, un peu spéculative, si l'on veut, mais qui ne manque pourtant pas d’un certain fondement. Nous avons ceux qui naquirent et furent élevés au pays, l’ancienne génération : : ceux qui naissent et grandissent aux Etats-Unis, la génération nouvelle. Toutes choses égales d’ailleurs, il n'est pas étonnant que la première soit mieux formée, plus solide à l'épreuve que la seconde. On dirait que cette dernière a subi, encore tendre, l'influence d’un air mauvais. Elle est plus inclinée à suivre le courant, plus prompte à prendre le large. La langue qui souvent lui devient commune avec la population protestante, tend à favoriser l'effet de ces penchants ; l’incurie des parents, lesquels sont livrés à un travailconstant,et souvent absents de la maison, laisse trop de place au mal ; enfin, les écoles publiques ont à cet égard leur large part d'influence.

Oh! si tous les groupes canadiens avaient leurs écoles. Il faudrait que ces écoles fussent bonnes, capables de lutter, au point de vue purement intellectuel ou scientifique, avec celles qui existent déjà, de telle sorte que le côté religieux n’eût pas à souffrir, et que les parents n’eussent aucun prétexte de préférer aux leurs les écoles étrangères.

Nous ne voulons cependant exagérer ni le mal ni le danger. Nos jeunes recrues, qui croient déjà par le baptème et qui ont reçu, dans la confirmation, l’armure du parfait chrétien, ne sont point des làches. Ils ne trahissent facilement ni leur foi, ni leur langue,—en général tous parlent le français. Ils seront même volontiers fidèles et dévoués à la consigne. Grâce aux avantages relatifs de leur position, qui les tient encore plus ou moins isolés de la classe protestante, il ne se fait pas à leur égard de propagande sectaire. Ce ne sont pas eux, Dieu merci, qu'on expédie vers l'Ouest. Ce ne sont pas eux qui remplissent certains asiles tenus par l'Etat, et où l'on s'efforce, comme à Boston, par exemple, de former l'enfance à l'hérésie, par la lecture raisonneuse de la bible. Ce n’est pas le sort des enfants canadiens que l'on veut peindre, quand on s’écrie comme un publiciste, avec l'accent d’une profonde douleur : O terre d'Amérique, qui dévores tes enfants ! En un mot, dans les centres où s'exerce vigoureusement le zèle du prêtre, l'enfance résiste bien aux influences malignes dont elle est entourée.

A un point de vue plus pratique, nous distinguerons parmi les.

‘Canadiens émigrés : 1° Ceux qui n’ont pas d'église; 2° Ceux qui appartiennent aux paroisses mixtes; 3° Ceux qui ont le bonheur de former une paroisse séparée.

Le sort des premiers, se comprend de soi.

Les seconds, nous avons vu à quelle tentation ils se trouveit très-souvent exposés.

Les troisièmes—ce sont les plus nombreux, aujourd'hui sont les heureux. Il y a de ce côté des consolations qui compenseraient presque les malheurs de tous les autres, s’il était permis d'oublier une seule souffrance de ses frères. Ici, pour faire mieux comprendre notre pensée, nous userons d’une comparaison : car cette comparaison ne sera injurieuse à personne et réjouira tout le monde : c’est que les paroisses canadiennes formées aux Etats- Unis, sont aussi bonnes que celles du Canada. Il peut y avoir «certaines différences de l’une à l’autre, mais cette différence se produit de même au pays. Le fait est que les excellentes paroisses ici, valent les excellentes paroisses là-bas ; les bonnes ici, les bonnes là-bas. Il peut se faire, aussi, il est vrai, qu’une excellente paroisse du Canada l'emporte sur son émule des Etats- Unis, à tel et tel point de vue spécial. Oui; mais celle-ci, en revanche, l'emportera sur celle-là, à tel ou tel autre. Il y aura compensation.

Quand nous disons ici paroisse, nous entendons parler des deux tiers au moins de ceux qui la composent. Nous dirons plus, et nous serons francs, —sürs qu’il ne peut être, sur ce terrain sacré de la foi, question de jalousie ou de rivalité,—nous dirons qu'une bonne paroisse canadienne des Etats-Unis, tout bien compté, domine son émule du Canada. Comment cela ?—Il est facile de le comprendre, et le fait est là. C’est que les bonnes paroisses formées aux Etats-Unis ont reçu le baptème de l'épreuve ; ce sont des confirmés de l'expérience, des légions déjà couronnées de victoires, de fiers chrétiens, une phalange qui ne se rompt point. Autour de leur chef, en ligne, sous leur noble drapeau, unis comme des frères, défiant l'ennemi, ils nous rappellent bien ces heureux soldats d'Israël, sous la conduite du général que Dieu leur a donné. Ils ne sont ni timides, ni faibles de cœur ; ils n’ont pas fléchi le genou pour se désaltérer à l’eau du torrent ; ils se sont levés, sont descendus avec assurance dans le camp des Madianites, et sont restés maîtres de tous les passages où l’ennemi se flattait de les surprendre.

Quant au tiers dont nous avons fait abstraction, nous avouerons que parmi ceux qui le composent, il arrive, aux Etats- Unis, que l’on se prévaut de la loi civile pour rompre avec la sainte indissolubilité du mariage, ou que les alliances mixtes

y exercent trop souvent leurs ravages sur la foi et la religion soit des époux soit des enfants.

Mais combien n’y en a-t-il pas encore, parmi ceux-ci, qui reviennent au bercail et qui se soumettent volontiers, avec une foi admirable, aux rigueurs d’une pénitence publique ?

Voilà la vérité.

Malgré tout, elle est heureuse.

Tant mieux !

Pour rien au monde, ni pour retenir l'émigrant au pays, ni pour le retirer des terres où il est allé vivre, nous ne calomnierons nos compatriotes. La fin la plus pieuse ne justifie pas les moyens. Au contraire; elle se souille et se corrompt à leur contact.

Nous savons qu'il s’est rencontré des prophètes complaisants, trop dociles au mot d'ordre : Venez et hâtez-vous de mépriser ce peuple.

Nous savons que d’autres, s'ils n’ont obéi à la consigne, ont du moins voulu se taire.

Ils ont gardé un silence prudent.

Quard on leur a demandé de dire le bien qu'ils savaient des Canadiens émigrés, ils ont répondu: non.

Quand on leur a dit: raconterez-vous à ceux de la patrie les actions généreuses de leurs frères absents ? ils ont répondu :— Nous nous en garderons bien.

Nous respectons les intentions de ces derniers, mais nous ne saurions approuver leur prudence. Ce n'est pas ainsi qu’on crée les sympathies, qu’on rend justice, qu'on arrête le torrent qui marche. Contre l’'émigration qui emporte nos compatriotes vers les régions étrangères, les paroles ont fait leur temps : il faut des actes.

Avec le temps, le tableau que nous venons de tracer deviendra meilleur. L'on bâtit des églises avec zèle, on multiplie les paroisses. Ce fait prouve la foi, quoiqu'on en dise : car le peuple qui élève un temple doit faire des sacrifices, et sans la foi, le sacrifice ne se fait pas. Il y a aussi là d'heureuses espérances, ou plutôt une certitude que la religion des Canadiens émigrés s’élevera de jour en jour plus ferme et plus florissante.

Les Canadiens émigrés savent qu'outre l'intérêt suprême de leurs âmes et de celles de leurs enfants, il leur incombe une mission spéciale, providentielle : celle de faire honneur à leur foi aux yeuxde l'étranger, degagnerdu terrain sur l’hérésie,etdecontribuer suivant leurs forces à la conquête de cette terre opulente, habitée par des géants, il est vrai, mais enfin promise, comme celle de Chanaan, à l'Eglise de Jésus-Christ, au Peuple de Dieu.

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