CHAPITRE I
Première tentative faite à Worcester pour former une paroisse canadienne.— Mission du Révérend J. B. Dupuis.—Une croisade annexioniste.—Un premier mot de justice envers nos compatriotes émigrés.
Cette tentative remonte à l'automne de 1852.
Dès l’année 1846 cependant, il y avait eu une mission canadienne à Worcester, établie par le Révérend Z. Lévesque. L'on se réunissait dans une salle, au troisième, sur la rue Main. Mais cette mission ne dura que six mois. Monsieur Lévesque dut l'abandonner par défaut de santé. A son départ pour la Nouvelle-Orléans, il remit à Monseigneur J. B. Fitzpatrick, évêque de Boston, le modique trésor de la jeune mission, qui s’élevait à $200.00. Cet argent fut donné plus tard à l'église de Milbury, paroisse mixte.
Donc, en 1852, les Canadiens de Worcester, qui atteignaient à peine le chiffre de quarante familles, sans autre ressource que leur humble fortune et leur courage, crurent pouvoir songer à élever une église qui fût ZÆwr, où se parlât, comme au pays, la langue de leurs pères et de leurs enfants. Ils firent entre eux quelques souscriptions; et dès que le capital en caisse leur parut assez élevé, ils achetèrent, pour la somme de six cent soixante piastres, un terrain qui s'étendait en arrière de ce qui est aujourd’hui l’école publique, de la rue Shrewsbury à la rue Worcestet- Est, sur un front de 60 à 80 pieds, et commencèrent sans retard, en 1852 même, à jeter les fondations du nouvel édifice, dédié par avance à sainte Anne, mère de la Sainte-Vierge.
Le Révérend N. Mignault dirigeait les travaux.
Pour donner plus d'unité et de puissance à leurs efforts, ils formèrent, le 8 juillet 1853, une association, à laquelle fut donné naturellement le nom de Société Saint-Jean-Baptiste, et qui comptait environ cinquante membres. Tous s'engageaient à verser dans le trésor commun un demi dollar par mois.
Voici les noms des officiers :—Dr. A. Goulet, président ; Israël Huot, vice-président ; Dr. P. B. Mignault, trésorier ; KR. Richard, secrétaire ; Ed. Charrette, comptable.
L'entreprise était généreuse ; mais elle échoua faute de ressources suffisantes. Après deux années d'efforts, pendant lesquelles plusieurs membres de la société avaient quitté la ville
pour s'établir ailleurs, on se vit forcé d'arrêter les travaux. La Société eut sa dernière assemblée en avril 1854. Alors, on décida de transmettre au Révérend W. Gibson, curé de Saint-Jean, sans aucune condition ni réserve, le terrain et les fondations de Saihte-Anne, avec un capital en caisse de quatre-vingt-dix-neuf piastres.
L'œuvre commencée gardait ainsi son but religieux, et Sainte- Anne devenait la propriété de la paroisse Saint-Jean, ia seule paroisse catholique qui existât alors à Worcester.
Sous la direction du Révérend M. Gibson, les travaux de !a future église furent repris On élargit les fondations, on poussa l'ouvrage avec rapidité ; mais à peine le temple achevé eut-il été livré au culte, qu'il fut saisi—c'était en 1855—et mis en vente par le shérif. Le principal créancier, M. Earl, l’acheta pour deux mille à deux mille cinq cents piastres, et quelques mois après, il le remit, moyennant remboursement, à Monseigneur J. J. Williams, évêque de Boston. Sainte-Anne est restée depuis lors église paroissiale, sous la direction du Révérend J. J. Power.
Les Canadiens restèrent longtemps attachés à Sainte-Anne. Ils en avaient bien le droit. Ils s'y rendaient plutôt qu'à toute autre église et par instinct, parce qu'ils y retrouvaient les traces de leurs premiers efforts et quelque chose de leurs sueurs.
Cependant, malgré l'insuccès, qui rebute souvent, ils n'abondonnaient ni l’idée, ni l'espoir d'avoir une église un jour, dans un avenir même prochain. Promptement leurs forces allaient croître et le courage n'était pas éteint.
Mais il leur manquait l’homme de l’église : le prêtre ; et le prêtre selon leur cœur : le prêtre canadien. C’est de ce côté que se portaient désormais tous leurs désirs, tous leurs efforts, toutes leurs espérances. Ils allèrent même jusqu'à présenter à Monseigneur J. J. Williams d’humbles mais pressantes pétitions, afin que cet homme leur fût donné. Monseigneur de Boston, bien convaincu de la nécessité d’ériger en effet des paroisses canadiennes dans son vaste diocèse, plus désireux que personne de les y voir surgir, accueillait avec bonté leur supplique :—“* Oui, la moisson est grande ; mais, ajoutait-il avec douleur, les ouvriers sont rares. Priez donc le Maître, afin qu'il envoie des ouvriers en sa moisson.”
L'on pria.
Au printemps de 1869, le Révérend M. J. B. Dupuis, actuellement curé de Saint-Sébastien, diocèse de Saint-Hyacinthe, vint donner une mission à ses chers compatriotes de Worcester. Cette grâce, dejà accordée à leurs frères des paroisses voisines, ils l’attendaient pour eux-mêmes depuis longtemps. Enfin, ils
s'étaient rendus auprès de leur curé, le Révérend J. J. Power, et la lui avaient instamment demandée. Monsieur Power voulut bien acquiescer à leur juste désir. La retraite eut lieu et fut heureuse. Le lendemain, ils apportèrent, comme témoignage de leur vive reconnaissance, leur petite collecte de $319.00, qu'ils remirent aux mains de leur curé. Elle était accompagnée d’un joli cadeau valant $30.00.
Le passage de M. J. B. Dupuis réveillait leurs espérances. Ils lui confièrent leurs intérêts ; n'épargnèrent ni supplications ni instances ; et quand il se sépara d'eux pour retourner au pays, au milieu des adieux, des actions de grâces, des souhaits de bon voyage, on entendait de toutes les bouches :—“* Envoyeznous un prêtre, envoyez-nous un prêtre ! Un prêtre ! un prêtre!”
Un tel empressement n’a rien qui doive surprendre. Rien ne saurait être plus populaire, chez nos compatriotes émigrés, que le désir d’avoir une église. Pourquoi ? C'est que, indépendamment de toute autre raison, religieuse ou sociale, à priori, le cœur est pour elle. Sait-on, en effet, ce que les Canadiens émigrés nous entendons ceux quiviennent s'établir aux Etats-Unis pour un temps indéfini ou pour toujours; les autres n'appartenant pas proprement à la classe émigrante—sait-on ce qu'ils regrettent le plus ? C'est leur église, l’église de leur paroisse, leur curé, leur messe, leurs cérémonies, leurs vêpres avec les accents solennels des psaumes, leur catéchisme du dimanche ; et, comme accessoires naturels, qui, dans leur mémoire, se rattachent nécessairement à l’église, la rencontre des parents, des amis, les entretiens entre messe et vêpres sur le perron de véglise où aux alentours—jusqu'au spectacle des équipages ‘:ouveaux ou l'apparition d'étrangers à sensation. Ils n'oublient jamais cela.
C'est à peu près à la même époque, quelques mois seulement après la mission de M. J. B. Dupuis, qu'apparut au milieu des Canadiens de Worcester un missionnaire d'un nouveau genre. Il venait, au nom d’une sainte liberté, prêcher une croisade pour la délivrance de son pays et l'annexion de ses'provinces désolées à l'immense et florissante république. Il s'agissait donc d’un crand mouvement qui entrainât tous les Canadiens émigrés sous un même drapeau. Lui-même marcherait à leur tête et les conduirait à la victoire. En trois mois — c'était décidé—l'annexion était conclue et chacun retournait dans ses foyers, à moins toutefois—nous le supposons—que quelqu'une des autres provinces infortunées qui gémissent autour de la grande république, Cuba, par exemple, ou le Mexique, n'appelât à son secours le généreux libérateur. Pour subvenir aux frais de la conquête, il ne demandait de chacun qu’un sou par jour.
C'est en août 1869 qu'il fit son premier appel.
Il y mit une forte teinte de religion.
Cependant, le désir d’avoir un prêtre du pays, qu'il avait déjà senti dans tous les cœurs, ne laissait pas que de l’intriguer un peu. Il voyait là une grave complication pour l'avenir. Mais comment l'attaquer en face ? Il songea donc à un compromis. —Vous voulez avoir un prêtre, leur dit-il, un prêtre du pays. Eh ! bien, ayez donc un prêtre, mais un prêtre /4éral.—Hélas ! l'eût-il cru ? Au sein de cette florissante colonie, où plus de quatre cents hommes pouvaient porter les armes, où toutes les âmes sont généreuses, où le prêtre n'était pas, il ne se rencontra personne d'assez /ibéral pour attacher son sort au drapeau du prophète ou laisser tomber une seule obole au fond de son trésor !
C'est ici l'occasion de toucher un point de justice.
Bien des fois, depuis quelques années, certains Journaux du pays ont donné à leurs lecteurs le compte-rendu de telle ou telle assemblée publique, tenue par les Canadiens émigrés sur tel ou tel point des Etats-Unis. Bien entendu, l'esprit qui soufflait là devait être politique, plutôt rouge que bleu; le mot d'ordre : annexion. 11 devait s'y mêler un grain de mépris amer pour la patrie désertée, un encens idolâtre en l'honneur des institutions américaines. Comme naturellement, on a tenu les populations émigrées elles-raêmes pour largement responsables de ces manifestations, on les a mises à leur charge, et chacun, suivant le point de vue qui lui convenait, ne manquait pas de leur en faire un mérite ou un crime.
De là à marquer du même signe toute tentative d'association faite par nos compatriotes absents, sous quelque nom ou quelque drapeau qu'elle se présentât, fût-ce même sous la noble et généreuse bannière de l'union fraternelle ou de la bienfaisance, il n'y avait qu'un pas.
On le franchit.
Mais on se trompait.
Non, les colonies canadiennes des Etats-Unis ne sont ni remuantes, ni exaltées, ni hostiles à l’ordre établi, ni ennemies des institutions de leur patrie, ni idolâtres de la constitution ou des lois américaines. Elles n'ont apporté là ni haine, ni mépris, ni vaines ambitions, au contraire, mais leur amour du travail, leur industrie, l'espérance d’une heureuse médiocrité, et le souvenir ineffaçable de la patrie absente.
On ne l’a pas assez remarqué. Ces assemblées, quand elles ont eu lieu, qui les convoquait ? Qui portait la parole ? Qui télégraphiait les rapports au pays? Qui rédigeait, faisait et
refaisait les résolutions ? Des hommes politiques formés au Canada, résidant au Canada, partis du Canada la veille, retournés au Canada le lendemain. V a-t-il deux exceptions ?
Et lors même que les Canadiens des Etats-Unis se fussent portés en grand nombre à ces assemblées, eussent prêté l'oreille à ces orateurs apparus tout- à-coup au milieu d'eux, des rives aimées de la patrie, eussent voté des résolutions çà et là, de temps en temps, quoi de si étrange ? Nous ne voyons pas vraiment ce qui peut en découler relativement au caractère de la masse, là même où ces assemblées se tinrent, à plus forte raison ailleurs, au loin, de tous les côtés, où vivaient, tranquilles et attachés à leurs travaux de chaque jour, les groupes nombreux de leurs frères dispersés dans les immenses régions de l’Améque. Maïs, sans parler d’autres exemples, ce nouveau Pierre l'Ermite, dont nous rappelions plus haut les exploits, si nous avons bonne souvenance, un jour qui n’est pas encore si loin, ne lui fit-on pas, quelque part à Montréal, une ovation grande, un triomphe presque romain, comme il n’en vit jamais, à coup sûr, dans tout le cours de son pèlerinage en Amérique? A-t-on pour cela désespéré du sort de la grande ville, ou la Province de Québec a-t-elle vu périr, ce jour-là, sa juste réputation de modération et de loyauté ?
Des associations canadiennes de politique aux Etats-Unis, nous n’en connaissons qu'infiniment peu, si tant est qu'il en existe. Nous le disons avec bonheur. L'arène où se meut la politique canadienne est trop distante, pour que nos compatriotes émigrés puissent y vouer autre chose qu'un légitime intérêt. Quant à celle de la République Américaine, Dieu en préserve longtemps, longtemps encore, nos chers compatriotes !
Les Sociétés qui vivent ici et surgissent tous les jours, ne sont véritablement que de protection et de bienfaisance. Elles peuvent bien n'être pas parfaites, mais, à coup sûr, il y a générosité dans leur poitrine et un noble signe sur leur front. A la grande Convention Canadienne de Worcester, l’an dernier, où se trouvaient représentés les 600,000 Canadiens émigrés sur le sol d'Amérique, la politique n'avait pas sa place au programme. Une fois—en dehors des séances mêmes de la Convention, remarquez bien—l’on eut à protester au nom de l’ordre et des choses sacrées de la patrie ; et l’on protesta en effet, et bien, nous vous l’assurons, et solennellement.—Contre un Canadien émigré ? —Non.