CHAPITRE IT
Le Révérend Jean-Baptiste Primeau envoyé comme missionnaire aux Canadiens de Worcester, par Monseigneur J, J, Williams, évêque de Boston, — Reconnaissance à Monsieur le Grand-Vicaire Z. Druon.
Pendant que les Canadiens de Worcester redoublaient d'efforts et de prières pour amener au milieu d'eux /’Xomme de l'église, un jeune prêtre, qui unissait à la science ct à la piété un zèle et une énergie indomptables, d'abord professeur de philosophie au séminaire de Sainte-Thérèse de Blainville, puis Supérieur du collége de Terrebonne, se décidait à renoncer aux honneurs de sa charge, pour retourner aux labeurs aimés du saint ministère.
Naturellement, sa carrière était ouverte, sa place marquée d'avance, la voie toute tracée, sur les bords connus du Saint- Laurent.
Mais ‘. Prov'dence avait d’autres vues. Pendant qu'il attendait sa mis..on de Monseigneur l'Evêque de Montréal, Monsieur Primeau rencontra, par hasard, au séminaire de cette ville, Monsieur Z. Druon, vicaire-général de Monseigneur de Burlington, et actuellement curé de l’Immaculée-Conception à Saint-Albans.
Au dîner, pendant toute la récréation, la conversation n'eut qu'un sujet : les Canadiens des Etats-Unis. Monsieur Druon fit connaître leur nombre, parla de leur isolement, de leurs besoins, de leurs aspirations. Ce fut une illumination soudaine pour le jeune apôtre. Missionnaire aux Etat-Unis, au milieu de ses compatriotes exilés, chez des frères qui tendent les bras vers les robes notres de la patrie, qui les appellent à grand cris... Il n’y avait jamais pensé, mais pourquoi pas? Il court chercher ses Lettres et les apporte à Monsieur Druon, qui partait le soir même pour Boston, et se chargea avec bonheur de les présenter à l'évêque. Le surlendemain, Monseigneur Williams télégraphiait à Monsieur Primeau :—“Venez à Boston.”
Nous venons d'écrire un nom cher aux Canadiens de la Nouvelle-Angleterre: Monsieur le Grand-Vicaire Zéphirin Druon.
Il ne nous appartient pas de faire connaître ici la noble et laborieuse carrière que Monsieur Druon fournit dans le Vermont, depuis près de dix-neuf ans, puisqu'il y arriva au commencement de 1854 En tout, cinq ou six prêtres, alors, dans ce vaste Etat ;
huit ou neuf églises, dont quatre ou cinq n'étaient terminées qu’à l'extérieur ; et une population dispersée de 22,000 catholiques, dans laquelle les Canadiens comptaient déjà pour 10,000. Nous ne pouvons le suivre dans ses missions, ni les compter, ni dire combien d'églises il a bâties, terminées ou réparées.
Mais ce que nous pouvons et devons dire, et n’hésitons pas à proclamer, c'est que Monsieur Druon, l'infatigable missionnaire, serviteur dévoué de son saint évêque, inspiré de sa pensée, a vraiment révélé au Canada lui-même l'existence des Canadiens émigrés aux Etats-Unis. C'est lui qui les a trouvés, qui les a reconnus, qui a fait le premier dénombrement de ces tribus, jetées comme des poignées de sable sur l’immensité de la plage, et restées jusque là invisibles aux regards de la patrie elle-même. Il leur a présenté une main secourable, accordé une protection efficace. Non content de réchauffer lui-même dans leurs âmes la douce religion de leurs mères, il a contribué à leur donner des missionnaires selon leurs désirs. Enfin, il a voulu fonder en leur faveur une œuvre permanente de bien, si heureusement caractérisée d’un seul mot : le Protecteur Canadien. Ce qu'il a fait de bien à nos frères émigrés, nous ne saurions le dire ences quelques pages. Mais nous froisserions sûrement leurs plus vifs sentiments, et contristerions en particulier nos amis de Worcester, si nous n’y inscrivions du moins, après ce nom généreux, ce mot si justement mérité : Reconnaissance.
Les préparatifs du départ terminés, Monsieur Primeau pressa la main à ses amis, dit adieu à ses parents, embrassa sa vieille mère, et partit pour Boston, le 8 septembre 1860.
Au moment de prendre le convoi, il avait vu un instant le Rév. Monsieur Dupuis et pu échanger avec lui quelques paroles. Monsieur Dupuis n'avait pas oublié ses amis de Worcester : — “ Oh! que je serais heureux, dit-il à son brave confrère, en lui serrant la main, si vous alliez à Worcester !...”
C'est là en effet que M. Primeau fut envoyé. Il y arrivait le 10 septembre, avec le titre d'Assistant auprès du Révérend J. J. Power, curé de Saint-Paul et Sainte-Anne, et avec la mission expresse de la part de Monseigneur Williams de fonder, aussitôt que faire se pourrait, une paroisse canadienne distincte.
Le lendemain, 11 septembre, était la fête patronale d’une société de bienfaisance, établie parmi les Canadiens de Worcester, sous le nom de Société Saint-Hyacinthe. Il y avait en conséquence à Sainte-Anne, une grand'messe, qui fut chantée par le nouveau missionnaire canadien.
- Dès que la messe fut terminée, un des assistants, vénérable sexagénaire, un de ceux qui avaient prié le "lus ardemment pour
avoir un prêtre du Canada, se rendit en toute hâte à la cure. La première personne qu'il y rencontra fut Monsieur Primeau luimême.
Monsieur le curé, lui demanda-t-il avec empressement, êtes-vous otre prêtre ?
__Mais ne me connaissez-vous pas ? demanda à son tour M. Primeau.
—Non, Monsieur le curé.
__Eh ! bien, vous m'avez connu pourtant....à Chateauguay..…. lorsque vous étiez commissaire d'écoles et que j'allais à l’école moi-même...…..avec Louis.
— Qui êtes-vous donc, s’il vous plaît ?
—Jean-Baptiste Primeau.
Monsieur Primeau ! Votre prêtre ?
— Votre prêtre.
A cette parole, le bon vieillard ne put dominer son émotion. Il devint pâle, ses mains tremblaient malgré lui. Il ne pouvait proférer une seule parole, et de grosses larmes coulaient le long de ses joues.