‹ Notre-Dame-des-canadiens et les Canadiens aux États-UnisChapitre 15 sur 46 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Le premier anniversaire de la première messe paroissiale. — Le Jour des Morts. — Dévouement à ceux qui ne sont plus. — Paiements réguliers. — La fite de Noël, f te des enfants. — Privilège de la Messe de Minuit.

Le 2 6 septembre 1870, il y avait un an que la paroisse canadienne de Worcester avait eu sa première messe paroissiale. C’était donc le premier anniversaire d'un jour mémorable et sacré pour elle. Bien des faits avaient eu lieu depuis cette époque. L’œuvre avait grandi. Le chemin parcouru du point de départ à celui d’arrivée devait étonner les paroissiens euxmêmes. — Il y eut messe d’actions de grâces à Notre-Dame. Quel contraste entre la scène de la Salle d’Horticulture et la solennité d’aujourd’hui, à douze mois d’intervalle ! N’eût-on pas dit Bethléem et le Thabor.

Ce jour là, les filles de l’Œuvre du Tabernacle exprimèrent le désir de faire une collecte pour le curé de Notre-Dame. Celui-ci accueillit la proposition avec reconnaissance, mais il donna à la collecte un autre but : l’église. L’église eut donc tout le bénéfice de cette bonne pensée : $327.00.

Quand le Jour des Morts arriva, Notre-Dame revêtait pour la première fois son grand voile de deuil. Autels, sanctuaire, tribunes, châssis, d’un bout à l’autre de l’église, jusqu’à la voûte, tout était tendu de noir. Aucune église de Worcester n’a d’aussi splendides draperies, aucune n’a jamais déployé un pareil luxe de deuil. Quand vous arrivez du dehors et que, mettant le pied sur le seuil, vous apercevez cette sombre voûte qui se prolonge, de plus en plus funèbre, comme un abîme, jusqu'au fond ténébreux où scintillent quelques lumières immobiles, vous êtes saisi, dominé.

Mais ce n’était pas là pour Notre-Dame un pur déploiement de luxe, un grand spectacle qui ne s’offrît qu’aux yeux. Oh ! non : il y avait un autre but plus haut, plus durable, plus digne de la foi. — L’Eglise Catholique n’a jamais oublié qu’elle s’adresse à des hommes, non à des anges, et que pour arriver à leur intelligence ou à leur cœur, il est toujours bon, souvent nécessaire de parler à leurs yeux. — En parlant ainsi aux yeux, on arriva en effet jusqu’à lame même de la paroisse. C’est de ce jour que

date pour Notre-Dame le culte solennel des morts, le dévouement sans bornes à la mémoire de ceux qui nous ont quittés ; et cette dévotion touchante n’a fait depuis lors que s’accroître de jour en jour. Nulle part on ne porte aux dépouilles mortelles du chrétien, consacrées par les sacrements et destinées à la résurrection, aux restes de ceux que l’on a aimés, un plus grand respect, un souvenir plus sympathique et plus tendre. Quoiqu’on fasse autour d’elle, que la Veille-des- Morts dégénère en profanation, que les funérailles se tournent en spectacle de vanité, d’orgueil ou d’ambition, — rien n’ébranle à Notre-Damedes-Canadiens ni le respect ni l’ardeur de son dévouement chrétien, pour les morts. Il est presque inoui — contrairement à l’usage universel qui prévaut autour d’elle- — qu’un membre défunt de la paroisse ne soit pas conduit à l’église et n’ait pas le privilège d'un service solennel. On se fait un devoir, chaque fois qu’on le peut, de venir prier autour de la tombe. On n’y entend jamais d’éloges — à quoi servent-ils à ceux qui ne sont plus? — mais toujours un mot d’édification, auquel le spectacle dressé là devant les yeux, donne un solennel appui. Ce n’est qu’au moment suprême où le mort va reposer dans son obscure et silencieuse demeure, qu’on lui dit un adieu plein d’espérance.

Les jours de la Toussaint et des Morts donnaient $1,300.00 à l’église.

Que chaque paiement mensuel, tel que stipulé dans le contrat, eût été fait régulièrement, sans le moindre retard ; que le terme additionnel de novembre fût prêt et n’épuisât pas le trésor de Notre-Dame, nous n’avons pas besoin de le dire.

Noël arrivait pour la seconde fois, mais avec un éclat tout nouveau. La crèche, qui donne à cet anniversaire incomparable son caractère propre de bénignité et de tendresse, devait avoir sa place, cette année, dans le sanctuaire de Notre-Dame. Il faut dire ici en effet que quelques semaines seulement auparavant, au mois de novembre, alors que le curé se préparait à se rendre à Montréal, pour affaires personnelles et importantes, les jeunes gens de Notre-Dame, sans aucune insinuation de sa part, avaient fait entre eux seuls une souscription, et présenté à leur curé, avant son départ, une somme de $1 16.00, le priant d’acheter un groupe de la Sainte-Famille pour Noël qui approchait. — Nous avons mentionné cette offrande au milieu des autres, au chapitre précédent. — Le curé acheta donc un magnifique groupe en cire, représentant l’Enfant-Jésus couché dans la crèche, et Marie et Joseph agenouillés à ses côtés. La veille de Noël, la crèche avait pris place au coin du sanctuaire de Notre-Dame. Tout autour et au-dessus du berceau, de jolis sapins entrelaçaient

leurs branches toujours vertes. On représentait ainsi la grotte de Bethléem. Au fond de la grotte se dressait, comme signe prophétique, une croix de feu, brillant à travers les rameaux. Au dessus formée de mille jets, brillait une couronne étincelante.

La touchante coutume de représenter la crèche de Bethléem, au jour anniversaire de la naissance de l’Enfant-Dieu, n’existe pas généralement dans les églises irlandaises. Beaucoup de Catholiques à Worcester, quelle que fût leur nationalité, n’avaient donc jamais contemplé une telle scène. Aussi, se portait-on en foule vers la crèche de Notre-Dame-des-Canadiens.

Mais les enfants, de leur côté, se persuadaient volontiers que la crèche n’existait en effet que pour eux. Ils voulaient tous voir, voir de près, visiter à toute heure le Petit Enfant. Agenouillés devant lui, ils joignaient leurs petites mains avec dévotion, lui parlaient naïvement, lui offraient des sous, déposaient à ses pieds, tout aussi bien que les Rois , les petits présents qu'ils pensaient devoir lui être agréables. L’un d’eux, âgé de cinq à six ans, qui savait un cantique, arrivé devant la crèche, se mit à le chanter.

Noël est restée dès lors, à Notre-Dame-des-Canadiens, la fête des enfants.

En même temps, nos amis de Worcester recevaient une récompense bien flatteuse. En considération de leur noble conduite, Monseigneur de Springfield leur accordait, par un privilège extraordinaire, la faveur de la Messe de Minuit.

La Messe de Minuit ! — Combien de jeunes Canadiens qui ne l’avaient jamais vue, et ne la connaissaient que par les récits animés des anciens ? Combien d’hommes et de femmes élevés au pays, et de vieillards, qui brûlaient de la revoir ? — La Messe de Minuit ! — L’heure mystérieuse et solennelle, — les ténèbres qui planent, — le firmament serein, — les astres tranquilles, — le silence universel, — les fenêtres embrasées de l’église, — les lustres étincelants, — la crèche ardente, — l’autel enveloppé de feux et d’encens, — la majesté du sacrifice, — les grands souvenirs du christianisme, — les voix pénétrées, — les cantiques de Noël, — l’écho sensible du chant des anges et des voix émues des bergers. — Comment rendre cette poésie divine ?

Notre-Dame était comble.

Douze petites filles, de dix à douze ans, vêtues de blanc, formaient une couronne autour de la crèche. Pendant la messe, elles firent la quête, qui rapporta $137.00.

La collecte ordinaire du jour de Noël donna $418.00.

Page 1