CHAPITRE XIV
Première retraite donnée il la paroisse. — Mois de Marie, le deuxième pour la paroisse, le premier a Notre-Dame.— Une menace d’incendie.
Longtemps d’avance, dès le mois de janvier de cette année, 1871, le curé de Notre-Dame avait promis à sa paroisse une grande retraite. L’église entendait payer ainsi, au nom de Dieu, un à-compte de la gratitude qu’elle devait à la piété généreuse de ses enfants. Aussi était-ce elle qui la donnait, elle qui en fesait tous les frais.
Les paroissiens parlaient souvent de leur prochaine retraite et ils s’y préparaient de longue main par la prière et les bonnes œuvres.
Elle eut lieu en effet à la fin du carême, et fut partagée en deux : la retraite des femmes, d’abord, qui commença le 19 mars et finit le 26 ; puis celle des hommes qui s’ouvrit le 2 avril pour se terminer le jour de Pâques.
Monsieur l'abbé Hubert, du diocèse de Bordeaux, France, présida aux exercices. Ils furent suivis avec une ardeur extraordinaire. L’on priait sans cesse, au pied de l’autel, devant les statues de la Sainte- Vierge et de saint Joseph, aux touchantes Stations du Chemin-de-la-Croix. Deux fois par jour, du commencement à la fin de la retraite, mais surtout le soir, Notre- Dame s’emplissait à comble.
Il y eut 1413 communions.
Il était beau de voir, à la seconde retraite, cette masse d’hommes, propres, élégamment vêtus, remplissant toute la nef et les galeries, se mouvant comme un seul, avec cette assurance et cet entrain qui annoncent la force. — A Notre-Dame, si l’on en excepte la messe, à tous les exercices publics, vêpres, bénédiction du Saint-Sacrement, chemin de la croix, etc., tout le peuple chante. On inaugurait alors ce bel usage, qui a continué.— Quand les hommes se levaient et répétaient tous ensemble, d’accord et avec entrain, les refrains favoris de la retraite : —
Esprit-Saint, descendez en nous .
Sans le salut, pensez-y bien, .
Pardon, mon Dieu, pardon, .
Le ciel en est le prix, .
Je mets ma confiance, .
ou, après le sermon, le Parce , Domine , — sous ces flots de voix qui se répandaient dans toute la nef et retombaient de la voûte, on eût dit que le temple tremblait ; on se sentait dominé et frissonnant, comme dans un vaisseau, au milieu de la houle et du solennel grondement de la mer.
Nous avons été témoin nous-même de ce spectacle à Notre- Dame ; et à la vue de cette masse d’hommes bien mis, vigoureux, le regard vif et intelligent, formés par le travail etl’industrie, nous ne pouvions comprimer au fond de notre âme, cette amère question :
— Chère paroisse ! que n’es-tu donc au pays ?
— Pourquoi n’as-tu pas grandi dans l’espace libre, sur le sol inoccupé ?
— Pourquoi as-tu été arrachée au sein généreux qui te donna la vie ?
— Et tant d’autres enfants ? Tant de milliers d’autres? .
Le jour de Pâques, la collecte fut de $707.00.
Il est naturel de croire qu’après une si belle retraite, le mois de Marie, qui la suivit de près, se fit avec une dévotion plus qu’ordinaire. Mais une autre circonstance dut ajouter encore aux pieuses dispositions des paroissiens de Notre-Dame. En effet, le mois de mai qui, un an auparavant, les avait vus sous l’humble abri de la rue de Front , les retrouvait aujourd’hui dans leur église nouvelle.
Le mois de Marie amenait réellement un anniversaire, puisque c’était durant ce mois, l’année précédente, grâce à un redoublement de prières adressées de chaque famille à la Reine du Ciel, que s’était produite, d'un dimanche à l’autre, la série des événements qui amenèrent, le premier dimanche de juin, l’heureuse paroisse à Notre-Dame.
On déploya donc un zèle et des splendeurs dignes de la circonstance. — Blanches draperies, guirlandes, fleurs de toutes sortes, gerbes de lumières, — les filles de l’Œuvre du Tabernacle avaient épuisé toutes leurs richesses, tout leur art. Enfin, suivant l’expression italienne, l’autel de la Sainte-Vierge était un paradiso.
Outre la messe de tous les jours, plus solennelle qu’à l’ordinaire, et à laquelle assistait un grand nombre de personnes, il y avait trois fois par semaine, le soir, exercice solennel, avec instruction et bénédiction du Saint-Sacrement. Pour donner une expansion plus libre à la dévotion de la foule, et ajouter du nouveau, l’on commença alors, à Notre-Dame, à faire chanter la Salutation Angélique en langue vulgaire, sur un ton populaire. Le peuple de Notre-Dame chante encore bien souvent, en toute occasion,
à la fin de presque tous les exercices publics, avec âme, avec bonheur son Je vous salue, Marie , pleine de grâces...
On nous permettra de noter ici un incident qui eût pu devenir sérieux, mais qui tourna à bien. — On venait de mettre au complet la grande parure du sanctuaire : luxe de draperies, luxe de lumières ; car, ce jour-là, deux citoyens marquants de la paroisse conduisaient à l’autel deux jeunes filles de l’Œuvre du Tabernacle. Tout-à-coup s’élève un cri ; plusieurs personnes se précipitent vers le sanctuaire. La flamme avait pris à une des légères draperies et gagnait la voûte. Heureusement qu’on réussit à éteindre le feu sur-le-champ, et les esprits se calmèrent. Le montant du dommage estimé à $332.0x0, fut remis sans retard à Notre-Dame. On effaça les traces du feu, et l’on put, avec la même somme, garnir les allées de tapis neufs.