CHAPITRE XXII
Deuxième retraite il Notre-Dame. — Saint-Joseph, patron. — Dévotion à ce granit Saint. — Caractère spécial de la retraite des hommes. — Société de Tempérance comme monument.
Nous arrivons à la deuxième grande retraite paroissiale de Notre-Dame, que nous fûmes appelés à prêcher nous-même.
Nous sommes au mois de mars 1872. Celle des femmes commença le 3 et se termina le 10 ; celle des hommes commença le 10 et se termina le 19.
Voici précisément l’époque à laquelle nous finies connaissance ■avec Notre-Dame. C’est d’ici que datent les vifs sentiments ■d'estime et d’admiration qui ont fait naître ces pages, sentiments -qui ont grandi dans notre âme, avec le temps et la distance qui nous séparent de nos amis.
La retraite de 1872 n’avait pas été annoncée d’avance. Elle arrivait à l’iniproviste, comme cette rosée céleste qui tombe soudain de nuées légères et invisibles. Mais le sol était prêt et avait soif de l’eau pure qui jaillit à la vie éternelle.
Il fut convenu que les exercices se feraient sous la protection de Saint-Joseph, le chef de la maison de Nazareth, l’ange tutélaire des familles, le patron de l’Eglise universelle. Avant et après chaque exercice, au milieu d’autres prières, on l’invoquait solennellement trois fois ; son nom revint souvent dans le cours des instructions ; et toute la journée, les pieux paroissiens de Notre-Dame sesuccédaient au piedde son autel, toujours paré, toujours illuminé depuis la pointe de l’aurore jusqu’à la nuit avancée.
Les signes de sa protection furent visibles.
A la fin des exercices, monseigneur l’évêque de Springfield, comme souvenir de la retraite, en signe de reconnaissance, et pour ajouter un élément de vie à une dévotion déjà si populaire, voulut bien attacher à l’autel de Saint-Joseph comme à celui de la Sainte-Vierge, ce privilège : — “ Que les fidèles pussent gagner quarante jours d’indulgence chaque fois qu’ils viendraient prier devant son autel.
Nous espérons que là, de temps en temps, nos amis de Notre- Dame voudront bien penser à nous et prononcer notre nom.
La retraite des hom mes eut un caractère spécial. On y prêcha tout d’abord le dogme. Les instructions roulèrent sur la base même de la vie chrétienne, la foi. La règle de foi, qui
n’est autre que l’autorité de l'Eglise, fut l’objet d’une attention spéciale. Ensuite furent annoncées les grandes vérités qui remuent et convertissent les cœurs.
Dès avant la retraite, on avait jeté les bases d’nne association de tempérance totale, L’œuvre grandissait vite. Le curé considérait l’association naissante comme une œuvre publique de bien, une croisade, une levée générale, un apostolat de zèle destiné à faire disparaître jusqu’aux derniers vestiges du mal, et le prévenir à jamais.
C’était un esprit religieux et patriotique qui soufflait dans les cœurs et animait tout le corps.
La grâce de la retraite venait donner à l’œuvre un élan nouveau.
Le soir du dernier jour, le curé prit la parole. Il commença par constater que la retraite avait été excellente, surtout celle des hommes. “ Nous en garderons les fruits, continua-t-il ; jamais nous n’en perdrons le souvenir. Mais nous devons faire plus : il nous faut élever un monument qui la rappelle à tout le monde. — Vous souvenez- vous des croix de missions au Canada ? Si vous tenez à un exemple plus ancien, je puis vous en offrir un qui remonte aux premiers jours même de l’Eglise et se rattache à une des missions de Saint-Paul.”
On lit en effet dans les Actes des Apôtres : —
“ Les croyants venaient confessant et déclarant ce qu’ils avaient fait. Et plusieurs de ceux qui avaient recherché les arts magiques, apportèrent leurs livres et les brûlèrent devant tous ; et, le prix compté, on trouva cinquante mille deniers. Ainsi la parole de Dieu croissait et se fortifiait.”
Pourquoi n’en ferions-nous pas autant ?
Cependant, ce n’est pas de sacrifices matériels qu’il s’agit ici. Non, — la croix de Notre-Dame-des-Canadiens domine déjà cette grande place.
C’est un sacrifice moral qu’il nous faut faire. Le monument à élever sera tout de religion.
A la base, comme dans leur tombe, les blasphèmes, les mauvais discours, soit deshonnêtes, soit irréligieux.
La colonne, Tempérance.
— Pourquoi hésiterait-on ?
— Vous ne tiendrez-pas, dira-t-on, à votre parole.
— Est-ce vrai ? Est-ce ainsi qu’on vous respecte ? Si oui, réhabilitons-nous.
— Je ne suis pas ivrogne .
— Ni moi ; mais je suis sûr que je ne cesse pas pour cela d’être appelé à tendre la main à ceux qui le sont, et d’avoir le droit d’attacher mon nom à une grande œuvre.
— Je n’ai pas besoin de donner mon nom : je n’en serai pas moins tempérant.
— D’accord. — Mais d’autres ont besoin que vous le donniez. — Vos enfants, peut-être, en ont besoin. Vous-mêmes, n’aurez-vous pas besoin, pour persévérer, de prières et même de sacrifices ?
— Je m’y associerai plus tard.
Oh ! ce plus tard , je le connais. Certains paroissiens ont dit plus tard quand il s’est agi de bâtir l’église. Ce plus tard est-il jamais arrivé ?
Plus tard, sera-t-ce plus facile ? Plus tard, ferez-vous, en apposant votre nom, le même bien ? A présent même, ne montreriez-vous pas plus d’esprit public, un plus généreux dévouement au bonheur de vos frères ?
- — J’ai peur de ne pas la tenir .
Quoi ! lorsque tant de frères vous donnent l’exemple, que tant de frères prient pour vous toutes les semaines, tous les jours ; que le Saint-Sacrifice s’offre pour vous également chaque semaine ? Si aujourd’hui la passion est forte, en serez-vous plus maître dans l’avenir ?
—Mais, c’est gênant.
Si le sacrifice n’était rien, après une retraite, quand il est question de témoigner sa reconnaissance à Dieu pour une faveur insigne, j’aurais honte de vous le proposer. Mais ne trouvezvous donc pas plus pénible que tout le reste de voir au milieu de vous, parmi vos frères, des mariages souvent mal assortis ou profanés, des ménages malheureux, la désolation des familles, la ruine personnelle ?
Craignez donc de ne pas faire le bien quand il se présente à faire ; car, ce serait le refuser. Rappelez-vous ce qui est arrivé à plusieurs de ceux qui ont refusé secours à l’église. Le bien dont il s’agit est aussi un bien public, une œuvre paroissiale.
Que tous ceux qui veulent y contribuer le disent.
A ce mot, un grand nombre de paroissiens se levèrent.
— Le monument est dressé : il est là.
Il porte le nom du curé de Notre-Dame ; notre propre nom, les noms de 1035 membres de la paroisse.
Il sera immortel.
Le torrent qui passe ne l’ébranlera point.
Ni le temps, ni la pluie, ni la grêle n’entammeront sa ferme substance ni n’en effaceront une seule lettre.
Les émigrés de la patrie qui descendent à Worcester, se joindront à leurs aînés, et les enfants qui grandissent viendront y inscrire leurs noms à côté de ceux de leurs pères.