‹ Notre-Dame-des-canadiens et les Canadiens aux États-UnisChapitre 40 sur 46 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Emigration. — Ses causes. — Ses remèdes. — Rapatriement.

“ Coûte quo coûte, il est de l’honneur du Gouvernement d’empêcher cette expatriation, qui, tant qu'elle durera, sera un acte vivant d’acousation oontre nos institutions gouvernementales.”

Etienne Parent. ( Considérations sur les classes ouvrières, 15 avril 1852.)

On estime à 600,000 le nombre des Canadiens-Français émigrés aux Etats-Unis, et ce calcul est au-dessous de la réalité.

Six cents mille !

C’est donc à l’étranger, plus du tiers du peuple Canadienfrançais tout entier.

C’est donc au-delà des frontières, plus de la moitié du nombre de ceux qui sont restés au pays.

Voilà un fait.

Qui ne le voit ?

Qui ne voit que les ouvriers de tous genres désertent nos villes ?

Qui ne voit que nos campagnes se dépeuplent ?

Qui ne voit que les bras manquent à l’œuvre ; que nos terres incultes restent intactes, et nos terres cultivées à l’abandon ?

Qui ne voit, comme naguère le remarquait avec douleur Monseigneur l’évêque de Montréal, dans une éloquente Lettre adressée aux fidèles de son diocèse, que la population canadiennefrançaise, n’a pas augmenté sensiblement, au Canada, ces dernières années, si même elle n'a diminué ?

Qui ne voit qu’aujourd’hui encore, au moment même où nous écrivons, malgré les indices de prospérité matérielle dont on s’applaudit au Canada, et qu'on espère devoir se multiplier rapidement de jour en jour, qui ne voit que le flot de l’émigration, s’il n’a grossi durant ces derniers mois, n’a vu diminuer du moins ni sa masse ni la rapidité de sa course ?

Pouvons-nous croire à l'indifférence en face d’un tel fait ? L’habitude de le contempler aurait-elle familiarisé l’âme avec un tel spectacle, ou émoussé à cet égard la vivacité du sentiment national ? Les préjugés soulevés contre ceux qui partent ou contre les absents, les calomnies amoncelées sur leurs têtes, les faux griefs, les jugements erronés, mis à la mode et propagés par la légèreté,

l’ignorance, l’intérêt personnel, l’esprit de parti ; l'industrieuse habitude de donner le change sur les vraies causes du mal, — tout cela serait-il parvenu enfin à diminuer ce mal aux yeux de la patrie ? Dans la sphère où s’agitent les destinées du peuple, aurait-on, de dépit, parceque le torrent n’a pas encore obéi à la parole, ou que l’on ne saurait enfin quel effort tenter pour en arrêter la course, aurait-on cru avoir dit le dernier mot, satisfait à sa conscience ou étouffé la conscience publique, en prononçant, à l’égard des frères qui émigrent, un superbe qu'ils seu aillent ?

On l’a prétendu ; mais nous ne pouvons le croire.

Pour tous les vrais amis du pays et pour nous, malgré les appréciations contraires, si elles existent, l’émigration restera, suivant l’expression de Monseigneur de Montréal, dans une de ses dernières circulaires, un fléau, surtout l’émigration de la classe agricole ; car, “ des ouvriers ordinaires, comme disait encore M. K Parent, il y en aura toujours assez ; mais des colons, jamais, tant que nous aurons des terres à ouvrir.”

On peut bien dire, il est vrai, que le Canada, à un certain point de vue, a bénéficié de l’émigration. Il est certain, et on ne l’a pas assez reconnu, que les Canadiens émigrants n’ont rien emporté du Canada aux Etats-Unis, tandis que beaucoup d’entre eux ont rapporté des Etats-Unis au Canada, depuis longues années, des sommes d’argent considérables ; que beaucoup aussi en ont envoyé et en envoient tous les jours ; que beaucoup de ceux qui sont revenus au pays y ont rapporté un talent d’industrie heureusement cultivé, une vigoureuse énergie contre la domination de la routine, enfin l’esprit d’entreprise ; mais tout cela ne compense pas les pertes éprouvées par leur défaut, leurs forces absentes.

Oh ! s’il en était du Canada comme de l’Irlande, ou même de certaines parties de l’Allemagne, par exemple \ si la population y était devenue trop dense, si l’on y manquait d’espace ou de juste liberté ; ou encore, s’il ne s’agissait pas pour les Canadiensfrançais de tenir ferme au poste, et de sauvegarder leurs intérêts contre des éléments nombreux et des forces prépondérantes, alors, nous l’avouons, le mal dont nous parlons perdrait de sa gravité et devrait s’apprécier autrement ; mais tout le monde sait qu’il n’en est pas ainsi. Avec beaucoup moins de raison que le Canada, qui a tant besoin et de son intelligence et de son énergie et de ses forces, voilà qu’aujourd’hui l’Irlande et l’Allemagne s’alarment de l’émigration qu’elles ont déjà subie.

Il n’y a pas, nous l’espérons, deux opinions sur la gravité du mal dont il s’agit. Venons-en aux causes de cette émigration.

Oh ! ici, malheureusement, les opinions sont trop diverses.

Aux yeux d’un certain nombre de personnes, nous ferions

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