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preuve d’un grand patriotisme, si nous voulions parler à leur manière. Si nous traitions l'émigration des Canadiens aux Etats- Unis, de manie, de folie ; si nous disions que la cause en est l’esprit d’aventure, l’inconstance, l’amour du voyage, la légèreté ; si nous disions que ce triste exil de tant de Canadiens de tout âge, de toutes conditions, tient radicalement à un défaut de patriotisme, à un sot engouement pour une contrée étrangère ; si nous disions tout cela avec mille autres choses pareilles, alors, à leurs yeux, nous serions bons patriotes, et nous aurions comme eux beaucoup fait contre le mal.
Eh ! bien, nous ne voulons ni ne pouvons parler ainsi, parce que la vérité n’est pas là.
Nous n’admettons pas même que les rapports flattés que l’on a faits sur les Etats-Unis, ou que les appels adressés à ceux du pays par leurs amis déjà émigrés, aient beaucoup contribué à établir ou grossir le courant. Oh ! non : un peuple ne s’illusionne pas. si longtemps, si universellement, à l’endroit surtout de ses intérêts matériels et à l’encontre des vifs sentiments de son cœur. Sans un fond solide de réalité, vous n’expliquerez jamais ce grand fait. Que là soit la cause en question, il est absurde de le dire. C’est s’aveugler soi-même que de le prétendre ; c’est là un faux esprit de patriotisme, fatal à la bonne cause ; car, remarquons-!e bien, donner le change sur la cause du mal, la montrer là où elle n’est pas, refuser de la voir là où elle est réellement, c’est empêcher que le remède soit appliqué là où il doit l’être, c’est-à-dire à la racine du mal ; ou, ce qui est pis encore, empêcher tout-à-fait qu’on travaille à le guérir. Pourquoi donc en agir ainsi ? Avouonsle franchement, la cause principale, qu’on a du reste plusieurs fois indiquée déjà, la cause presque unique de l’émigration des Canadiens aux Etats-Unis, c’est, nous ne disons pas la condition matérielle des deux pays, du Canada et des Etats-Unis, considérée absolument, non ; car l’on ne passe pas ainsi d’un pays à un autre, sans les comparer ; mais nous disons que cette cause, c’est leur condition relative de prospérité matérielle ; c’est moins de prospérité ici, et plus de prospérité là ; moins de facilité à bien vivre matériellement au Canada qu’aux Etats-Unis. Si l’on veut bien entendre le mot dans ce sens, nous dirons que c’est la gêne matérielle qui, principalement, a chassé les Canadiens de leur pays, — pour les conduire dans un autre où la vie est matériellement plus aisée.
A présent cet état de gêne dont nous parlons, d’où est-il venu lui-même ? — Cette question nous semble facile à résoudre. Nous ne nions pas que le luxe, le défaut de calcul, le manque d'économie, la routine, si l’on veut, y aient contribué pour
quelque chose, pour beaucoup trop même : mais ces considérations sont loin de tout dire. Elles ne touchent qu’indirectement «à la cause du mal. Prenons toute la question, directement, en face, autant que possible ; et pour cela, étudions un peu les classe s qui émigrent, en passant de l’une à l’autre.
Voyons d’abord le journalier.
N’est-il pas vrai que le salaire du journalier a été, au moins jusqu’à ces derniers temps, moins élevé au Canada qu’aux Etats- Unis ? N’est-il pas vrai surtout que le travail a toujours été plus rare, moins constant, moins continu, plus souvent et plus longtemps interrompu au Canada qu’aux Etats-Unis ? Oui, cela est vrai. Or, on le sait, ou du moins on doit le savoir, (mais ceux qui ont recherché les causes de l’émigration l’ont trop souvent oublié,) la régularité du travail, par conséquent du salaire, c’est la vie du journalier, non seulement du journalier ordinaire, mais de tous les ouvriers en général. “ Rester à ne rien faire, disait encore M. Etienne Parent, pour le simple ouvrier, c’est être exposé à mourir de faim, lui et sa famille.” On aura offert, nous le supposons, $20.00, $30.00 par mois aux journaliers. Oui, mais où ? mais pour combien de temps ? Pour deux mois peut-être, durant la saison des foins et des récoltes. Et après ? Aussi, l’automne, à l’approche du long hiver, le flot de l’émigration montait. Pendant ce temps-là, le journalier émigré, pour le moins aussi bien récompensé qu’au Canada pendant la saison des forts travaux, conservait encore, aux Etats-Unis, l’heureux avantage de gagner, même chez les cultivateurs, sa piastre par jour, tout le reste de l’année. Et puis, ce qui est encore à considérer, il était ponctuellement payé et en argent.
Passons maintenant à l’ouvrier, celui des villes et celui des campagnes, mais surtout ce dernier. Les mêmes causes que nous indiquons plus haut, relativement au journalier, ont également influé sur le sort de la classe ouvrière, et largement contribué à son expatriation : salaire moindre et moins régulier au Canada qu’au delà des frontières. Il s’y est ajouté pendant longtemps du moins une autre circonstance, c’est la nécessité d'un apprentissage long et ingrat. Le jeune homme qui voulait devenir ouvrier, au Canada, devait donner plusieurs années de son temps, moyennant une rémunération insignifiante; et cependant il savait qu’aux Etats-Unis, s’il avait quelque peu de talent pour son futur métier, il pouvait compter immédiatement sur un salaire d’une piastre et demie ; et avant un an révolu, sur deux piastres et demie et même trois piastres par jour. Qu’arrivait-il alors ? — Ce jeune homme partait, avec beaucoup de ses aînés, pour la terre loin-
taine . En parlant maintenant de l’ouvrier industriel, nous voyons encore s’ajouter aux causes précédentes une cause nouvelle et puissante d’expatriation, c’est que l’industrie manquait trop au Canada, et qu’elle grandissait de jour en jour aux Etats-Unis, avec une étonnante rapidité. Nous ne disons rien là de neuf : tout le monde le sait et l’avoue. La cause de cette différence, d’où vient-elle ? De plusieurs sources, entre autres du défaut de capital. Mais, assurément, nous pouvons bien dire avec beaucoup d’autres, que la protection a trop manqué à l’industrie canadienne. De là pour elle une concurrence impossible à soutenir avec l’industrie étrangère, de là une stagnation nécessaire. Nous savons que la protection de l’industrie nationale peut facilement être pousséee trop loin, qu’elle doit s’exercer avec discernement, mais nous ne pouvons nous empêcher d’avouer qu’au pays, cette protection est malheureusement restée en deçà du nécessaire. Nous n’avons pas à expliquer ce fait, ni à jeter le blâme ici ou là. Nous savons de plus que la question de protection appartient à une sphère élevée et réclame, pour être traitée selon son importance, le talent et l’étude sérieuse de l’économiste. Il nous suffit de savoir que cette protection n'a pas été suffisante, ni par conséquent étrangère aux vraies cause d’une croissante émigration.
L’agriculteur et le colon. Ce sont eux surtout qu’il faudrait retenir sur le sol riche et vaste. Nous ne prenons pas à la lettre tous les magnifiques tableaux que l’on a faits de la vie champêtre, mais il n’en est pas moins certain que l’agriculture et la colonisation, dans les conditions ordinaires de juste prospérité, réservent en général à leurs amis, une somme de bonheur supérieure à celle qui attend l’industriel ou l’ouvrier.
Pourquoi l’agriculteur a-t-il souvent quitté, pour l’exil, sa terre déjà en culture, et le colon souvent réfusé d’aller demander sa subsistance et celle de sa famille à la forêt ?
On a reproché bien souvent aux cultivateurs et aux colons, le luxe, le défaut de calcul, la routine, etc. On leur a donné bien des moyens différents, pour ne pas dire opposés, d’être en peu de temps riches et heureux. Quelquefois, on s’est mis soi-même à l’œuvre, avec un beau dévouement, pour leur tracer la voie, et les élever par le puissant entraînement de l’exemple. Il en est résulté du bien ; mais trop souvent, ou le maître lui-même s’est trouvé tout à coup en défaut, ou l’exemple donné s’élevait trop au-dessus des moyens ordinaires des élèves qu’on voulait former par la voie de l’imitation. Il y a un fait indéniable, c’est que l’agriculture ne paie encore aujourd’hui que peu, bien peu, extrêmement peu, au Canada, et que la colonisation est hérissée de difficultés et de sacrifices.
Prenons un cultivateur ordinaire, obligé d’élever une famille souvent nombreuse. Voyez, nous ne disons pas son dur travail et ses sueurs, mais voyez, d’un côté, ce qu’il est parvenu à tirer de sa terre et ce qu’il a dû dépenser durant l’année, même sans extravagance de sa part ou de celle de sa famille. Sa terre n’a produit que peu de blé, et depuis bien des années il en est ainsi ; elle lui a donné une certaine quantité d'avoine, dont une partie aura passé pour ses animaux, dont l’autre, transportée à prix d’argent à la ville, ne s’est vendue qu’à fort bas prix. Il se sera récolté un peu de foin, mais très-souvent, bien trop peu pour la prospérité du cultivateur, et cela parce que le sol y était peu propre, ou parce que le cultivateur n’a pas su, ou n’a pas pu préparer la prairie. Il a vu que pour avoir du foin en abondance, il faut telles et telles conditions ; mais ces conditions elles-mêmes coûtent quelque chose, et demandent souvent le bien que l’on veut avoir, c’est-à-dire du foin en abondance. Il y a ici, en face du cultivateur peu à l’aise, comme un cercle vicieux dont il ne sait comment sortir, un nœud gordien difficile à trancher. Avec le peu qu’il a, le cultivateur attendra un an, traversera un longhiver, un printemps tardif, avant de pouvoir récolter une nouvelle moisson. Pendant ce temps-là, il a fallu dépenser un peu chez le forgeron, chez le marchand, chez le médecin, chez le sellier, etc., peut-être aussi quelque somme assez ronde sur le coût de sa terre ; car ils sont rares ceux qui peuvent hériter d’une terre libre de dettes ; payer peut-être certains intérêts qu’un avide prêteur aura de mille manières réussi à faire monter. Eh ! bien, dites-nous, si la prospérité est possible en pareils cas, ne peuton pas dire, au moins, quelle est difficile à atteindre, très-difficile, et de fait peu commune? Il est donc arrivé souvent que le cultivateur s’est endetté outre mesure, a dû vendre sa terre, puis enfin qu’il s’est expatrié. Ses enfants, en face d’un avenir sans espérance, ont suivi son exemple. Certes, nous ne voulons pas justifier les cultivateurs imprudents, qui ne veulent pas calculer, et qui dépensent au delà de leurs moyens en objets de luxe pour eux-mêmes ou pour des enfants capricieux. Cette imprudence leur a coûté plus d'un chagrin. Mais même dans les conditions ordinaires d’une juste économie, il est certain que le sort des cultivateurs est plein de difficultés et que beaucoup de ceux qui ont quitté la patrie n’ont pas mérité tous les reproches qu’on voudrait leur faire.
Quant au colon, ce que nous avons dit déjà, le regarde encore plus que le cultivateur. Quand celui-ci a peu de moyens, qu’il ne peut presque rien donner à ses enfants, il n’est pas facile ni attrayant d’aller attaquer la forêt “ C’est à
fendre le cœur, disait l’auteur déjà cité, mais aussi, c’est à exciter l’admiration et l’orgueil national, que d’entendre le récit des tribulations et des souffrances, endurées avec tant de résignation et de constance, par les premiers colons des Boisfrancs et autres lieux, où nos compatriotes sont encore aux prises avec des obstacles, à décourager toute autre race d'hommes.” Nous ne parlons pas de ces circonstances où le grand propriétaire, longtemps éloigné, apparaissait tout-à-coup pour dire au colon : Ce champ est à moi, émigrez. Mais nous disons d’abord, que le seigneur, aujourd'hui propriétaire, n’est pas toujours disposé à vendre ses terres, où à les vendre aux conditions que l’on pourrait remplir, ni aux endroits qui accommodent le colon. Puis les chemins ont longtemps fait défaut. L’auteur que nous aimons à citer, s’écriait en 1852 : “ Le gouvernement qu’a-t-il fait ? Que fait-il ? Il a fait peut-être tout ce qu’il était possible de faire dans les circonstances ; il a réduit les prix des terres à un ta~ux presque nominal, et donné des délais assez longs pour les paiements. Mais ce n’est pas assez, et ce n’est pas ce qu’il y a de mieux à faire. Ce qu'il y a de plus urgent, ce sont des chemins. En vain donnerait-on les terres pour rien, si les colons ne peuvent s’y rendre, ou si rendus, ils n’ont pas de sortie : les terres n’ont de valeur qu’autant que les marchés sont accessibles. Dans le Haut-Canada, qu’on a sillonné de beaux chemins du nord au sud, et de l’est à l’ouest, le colon se trouve mieux situé en payant de 15s. à 20s. l’âcre pour ses terres, que celui du Bas-Canada en ne payant que 2s. Des chemins ! des chemins aux terres nouvelles ! ! voilà le cri qu’il faut faire résdnner aux oreilles du gouvernement, si nous ne voulons voir notre jeunesse gagner en foule les prairies de l’Ouest.”
Malgré tout le respect que nous devons à cette remarque, nous ne pouvons nous empêcher d'observer que le taux nominal des terres nouvelles est encore trop réel, et qu’avec les intérêts qui s’y ajoutent, il arrive encore à former relativement aux moyens ordinaires du colon, un poids considérable pour lui. Soixante centins l’acre ; $72.00 pour 120 âcres, même avec l’intérêt, qu’estce ?— Peu, quand on l’a. Mais le colon est si pauvre ; il lui faut tant de choses, à part le prix du fonds, pour commencer à se faire un établissement dans la forêt ! N’a-t-il pas fallu des associations, le secours de Sociétés pour effectuer le peu de colonisation qui a été fait, lorsque cette colonisation eût dû être immense pour l’avantage du pays, et afin d’arrêter avec plus de succès le mouvement d’expatriation qui s’est produit au sein de la classe agricole ? Nous ne voulons pas pousser plus loin nos réflexions à ce sujet. Bien d’autres savent mieux que nous, les causes du fléau
de l’expatriation. Ce que nous en avons dit suffira, nous l’espérons, pour établir que ce mal a bien eu ses causes réelles et puissantes et qu’il est contraire à la justice d’accepter de confiance plusieurs de celles que nous avons rapportées au commencement de cet article, ou d’exagérer l’importance des autres que nous mettions à côté.
Mais nous entendons deux objections. Aux Etats-Unis, diton, malgré la supériorité relative des salaires sur ceux du Canada, la régularité du travail, la variété des emplois, laquelle permet aux enfants eux-mêmes de contribuer de bonne heure au bien-être la famille, — car c’est encore ici une circonstance à faire valoir, — malgré tout cela, comme la vie coûte aux Etats-Unis plus qu’au Canada, il se trouve qu’il y a compensation, et les causes que vous avez mentionnées, s’affaiblissent ou disparaissent totalement.
Nous nions complètement cette compensation. On a beau dire, le travail, avec sa valeur, sa régularité, sa variété, aux Etats- Unis, malgré que les dépenses pour la vie y soient plus élevées qu’au Canada, est encore et de beaucoup plus rémunérateur là qu’ici.
L’état que nous avons donné plus haut des salaires et des dépenses, le fait que dans les circonstances ordinaires, on vit à l'aise aux Etats-Unis, si on n’y amasse pas toujours, le prouvent assez. — On ne peut donc pas dire, qu’il y ait à ce point de vue compensation pour l’ouvrier.
Une autre objection : La preuve qu’on ne vit pas mieux en général aux Etats-Unis qu’au Canada, c’est que l’on y émigre aussi de l’Est à l’Ouest, du Vermont surtout.
Allons ! Qu’aux Etats-Unis, l’on émigré aussi de tel Etat à tel autre, qu’est-ce que cela prouve ? — Une seule chose, c’est que Iti prospérité varie d’un point à un autre de ce pays, mais cela prouvet-il quelque chose pour les Etats-Unis, relativement au Canada ? Non, sans doute. Pour que cette émigration prouvât quelque chose en ce dernier sens, il faudrait qu’elle vint de ces Etats d’où l’on émigre, vers le Canada. Or, il n’en est rien. Le simple énoncé du fait en question, suffit pour démontrer la fausseté de la conclusion que l’on en tire. Voici ce fait, tel que présenté par tous les journaux : “ Sur sept personnes nées au Vermont, trois ont émigré dans d’autres Etats. Le dernier recensement montre que le nombre total des émigrants Vermontois est de r 80,000; de ce nombre 36,000 ont établi leur résidence dans l’Etat de New-York ; 14,000 dans l’Illinois ; 16,000 dans le Wisconsin ; 14,000 dans le Michigan ; 1 2,000 dans l’Iowa ; et 4,000 en Californie.” Voilà le fait ; et une autre observation qu’il ne
faut pas oublier et qui, à elle seule, met à néant cette conclusion, c’est que l’émigration dont on parle se fait surtout dans la classe opulente. On s’en va dans l’Ouest, où la nature est riche, et la concurrence dans l’industrie moins à craindre que dans l’Est ; on y va spéculer soit dans l’industrie soit sur des terres immenses. Une telle émigration ressemble bien peu, il faut l’avouer, à celle du Canada.
Maintenant, quels sont les remèdes à l’expatriation désastreuse de nos compatriotes ?
Ces remèdes nous paraissent faciles à voir, sinon faciles à mettre en pratique. i° Les grandes entreprises, nous l’espérons fèrmement, feront à cet égard leur part de bien, et ce premier remède est déjà en voie d’opération.
2° Protection intelligente à l’industrie nationale.
3° Amélioration de l’agriculture par tous les moyens possibles.
Mais il faudrait une culture industrielle, laquelle non seulement permettrait à l’agriculteur de se livrer à telle branche spéciale de culture, avec l’espérance d’une juste rémunération, mais encore occuperait, pendant nos longs hivers, beaucoup de bras restés sans ouvrage.
4° Le colon demande un encouragement spécial. Nous admettons non-seulement qu’il faut des chemins distribués avec intelligence, et tracés au point de vue de l'intérêt public, mais encore que le taux des terres nouvelles pourrait être réduit, pour l’avantage du colon. On ne peut le faire disparaître tout-à-fait, nous le croyons volontiers.
Mais ne pourrait-on pas le baisser? Ne pourrait-on pas au moins supprimer les intérêts, sur les prix de vente ?
Ne pourrait-on même pas accorder aux colons, dans certaines localités bien choisies, non loin des voies de communication, des lots gratuits, en nombre limité, à des conditions favorables à l’avancement de la colonisation, et capables d’être remplies par tout colon qui possède force et courage ? Le colon aura toujours assez à payer, et le gouvernement pourrait peut-être s’indemniser de quelque manière de ce sacrifice partiel, ou économiser sur certaines dépenses qui se font déjà, et qui sont moins nécessaires que celle dont nous parlons, par exemple, — en partie du moins, — sur les frais que nécessitent les agences d’immigration.
Il y a d’autres mesures, sans doute, et de meilleures, nous l’admettons volontiers ; mais on nous pardonnera bien d’avoir exposé ainsi notre pensée, malgré les objections qu’elle peut rencontrer, ne le fit-on même qu’en souvenir des mesures qu’on a peut-être déjà suggérées ou prises soi-même, à grands frais et assez inutilement.
A la classe émigrante de nos compatriotes, surtout aux habitants des campagnes", nous dirons, de tout cœur : restez au pays. Evitez ces causes, qui ont eu une certaine part dans le fait de l'émigration, comme le luxe, le défaut de calcul et l'absence d’économie. Et lorsque vous aurez cru avoir tout fait pour éviter l’expatriation, songez encore, avant de prendre ce parti extrême, aux inconvénients réels et possibles qui vont vous suivre ou vous attendre à l’étranger. Réfléchissez, avant de dire adieu à la patrie, réfléchissez, sur les ennuis de l’exil, sur le froid insupportable du milieu où vous entrerez, sur la visite de la maladie, sur le défaut d’ouvrage, sur l’atmosphère des manufactures, les incommodités du logement, l’exiguité' du mobilier, les accidents du commerce et de l’industrie qui ruinent l’ouvrier : sur l’absence des parents et des amis, sur plus d'une privation sociale ; sur les dangers qui peuvent détruire vos espérances d’économie et menaceront le plus grand de vos biens, le bien moral. Ne voilà-t-il pas assez de sujets de réflexion, et d’assez graves ?
Oh ! laisscz-moi vous le dire, à vous, cultivateurs ou colons : il faut que la terre que vous cultivez, que la forêt elle-même soit bien ingrate, si elle ne vous récompense encore autant que la la journée de l’exil, et ne vous donne, tout bien compté, plus de vrai bonheur !
Enfin, de grâce retenez, retenez au pays, au sein de ces campagnes relativement heureuses, ces jeunes filles qui ont la pensée de venir, loin de l’autorité et de la tendresse maternelle, s’entasser dans ces manufactures empestées et brûlantes, et mettre leur âme en péril, au milieu de la liberté des maisons de pension.
Nous avons dit partout trop franchement notre pensée pour qu’il vous soit permis de vous défier de notre conseil.
Il nous reste à dire un mot du rapatriement.
Ici nous devons faire une observation. D’abord, il nous semble que la première ambition des amis de la patrie devrait être de garder au pays ceux qui n’en sont pas encore partis. Ensuite, — et c’est, à nos yeux, la seconde ambition qu’ils devraient avoir, — ramener les frères absents. Après cela viendrait, si l’on veut, l’appel aux étrangers.
Cet ordre nous paraît logique.
Pourrait-on raisonnablement se promettre beaucoup de succès à essayer de retenir les étrangers, quand les enfants de la patrie eux-mêmes restent éloignés, ou s’en vont.
Nous ne voulons pas dire que cet ordre doive être mathématiquement observé, mais il nous semble que les efforts doivent tendre de préférence vers le premier de ces buts plutôt que vers
les deux autres; vers le second, plutôt que vers le troisième. En trois mots : avant tout, les enfants restés à la patrie, puis les frères absents, enfin les étrangers.
Paraitrait-il bien rationnel de faire des frais considérables (ou d'immenses efforts) pour amener des étrangers, si l’on n’avait pas tout fait d’abord pour retenir les enfants du sol, ou essayé de rapatrier les frères absents ; sans avoir au moins demandé toutes les informations nécessaires pour se faire une juste idée de leur position.
Pense-t-on que les étrangers seront plus disposés à venir au Canada, que les nôtres à y rester ou à y revenir ? Seront-ils plus attachés au pays, plus fidèles, moins enclins à passer chez nos voisins ? Certes, il est au moins permis d’en douter.
Au commencement de juin dernier, il avait passé 460 émigrants étrangers dans la maison d’émigration ouverte à Montréal. Là-dessus, 17 1 seulement étaient Français ou Belges.
Pendant ce temps, combien d’enfants la patrie a-t-elle perdus ?
Au commencement de juin dernier encore, on découvre “pour quelle raison les émigrants ne faisaient que passer par la Province de Québec pour se rendre soit dans le Haut-Canada, soit aux Etats-Unis.” On leur avait trop vanté le Haut-Canada et l’Ouest des Etats-Unis !
Pendant ce temps, combien d’enfants exilés, la patrie auraitelle pu revoir et garder ?
Ces immigrants seront-ils plus forts, plus ardents que les nôtres pour défricher la forêt ? — Non, certes, et loin de là.
Seront-ils plus intelligents dans l’industrie, plus habiles à exploiter le sol ? On pense que oui, et l’on veut en ce genre des maîtres. Mais n’est-il pas au moins douteux que l’on trouve des maîtres plus experts que plusieurs de nos cultivateurs qui ont fait leurs preuves sous un climat, sur un sol qu’ils connaissent. N’est-il pas douteux que ces immigrants puissent apporter au pays plus d'industrie que ceux des nôtres qui ont passé quelques années aux Etats-Unis. On veut des maîtres. 11 est bien d'avoir des maîtres ; mais ces immigrants, appelés en masse, à grands frais, “ou qui ne veulent pas venir ou qui ne peuvent rester,” comme on le remarquait naguère, seront-ils tous des maîtres ? Si oui, — ce qu’il est un peu difficile d’admettre — on serait peutêtre tenté de dire ; un peu moins de maîtres et plus de disciples.
Enfin, ces immigrants étrangers seront-ils plus moraux, plus religieux que les nôtres ? — Franchement, disons que non.
Nous ne parlons pas ainsi à un point de vue absolument exexclusif. Non. Nous voulons uniquement faire entendre pourquoi nous pensons qu’il faudra’l peut être plus d'efforts dans le
but de retenir ceux qui partent, ou de ramener à la patrie ceux qui en sont partis, que pour y appeler l’étranger. Que ces trois choses marchent de front et que rien ne soit épargné pour les faire réussir toutes trois ; mais, qu’il soit cependant donné à chacune d'elles l’importance relative qui lui appartient.
Mais le rapatriement des Canadiens émigrés est-il possible ?
l° Il nous semble qu’il ne saurait s’effectuer en masse tant que les salaires n’auront pas atteint au Canada à peu près la hauteur et la régularité qu’ils ont là-bas. Or cette heureuse transformation a déjà commencé à se faire, et tout semble promettre qu’elle se perfectionnera.
2° Dès aujourd’hui, avec les conditions de prospérité actuelle, on réussirait, dans une certaine proportion, à rapatrier les Canadiens émigrés. Quant au nombre et à la qualité, disons qu’ils ne le céderaient à aucune classe immigrante. Parmi ceux qui travaillent chez les cultivateurs, parmi ceux qui habitent les petits centres moins prospères, parmi les ouvriers et les industriels ordinaires, il se ferait déjà un heureux retour vers la patrie.
Nous comptons pour l’affirmer, sur les liens bien moins forts qui les retiennent là-bas, sur la protection qui leur serait accordée au pays, sur les justes espérances qu’ils concevraient d’un honnête avenir, et beaucoup, oui, beaucoup sur le cœur qui incline toujours et fortement, vers la patrie.
Cette entreprise ne réussira pas, peut-être ?
Peut-être !... mais enfin ne vaut-elle pas au moins la peine d’être sérieusement tentée? Sera-t-on jamais plus sûr de l’immigration étrangère quand on voudra l’appeler à soi ? Aujourd’hui encore, que l’on s’en est occupé pendant longtemps et avec beaucoup d’activité, n’a-t-on pas à enregistrer plus d’un mécompte relativement au nombre de ceux qui viennent, de ceux qui restent, et de ceux qui ont prospéré ? Enfin, le succès final de cette immigration est-il donc, aujourd’hui tellement manifeste, qu’il faille rester si confiant et si fort de ce côté, si méfiant et si pusillanime de l’autre ?
Nous allons terminer.
Cet opuscule n’aura pas à tous les yeux, nous le croyons sans peine, le mérite qu’il devrait avoir ; mais il a été fait franchement et pour une fin que ne sauraient dédaigner nos compatriotes, ni ceux dont nous avons tracé l’histoire, ni ceux de la patrie.
Voilà notre justification.
En terminant, afin de racheter les défauts, et résumer en quelque sorte la pensée de notre humble ouvrage, nous mettons sous les yeux du lecteur un court écrit que nous avons lu nous-même
avec bonheur. Nous espérons que nos compatriotes émigrés aimeront à se le rappeler et que ceux de la patrie ne voudront pas le désavouer tout-à-fait. Cet écrit est de M. J. A. Mousseau, un des rédacteurs de l 'Opinion Publique ; il porte la date du 1 1 avril 1872, avec le titre Les groupes canadiens-françnis aux Etats-Unis.
Le voici :
“ Ce serait manquer de patriotisme, vouloir faire fi des plus intéressantes lois de l’histoire que de ne pas observer avec intérêt et anxiété le mouvement des Cadadiens-Français aux Etats-Unis. Laissons de côté, pour le moment, les questions d’émigration et de rapatriement ; l’opinion publique en est saisie, et tôt ou tard, il faudra bien que nos hommes publics trouvent la bonne solution.
En attendant, nous pouvons fixer nos regards sur un fait qui se produit depuis quelques années aux Etats-Unis, et qui est de nature à consoler singulièrement ceux qui croient encore à l’avenir de la race française en Amérique.
On fut très-inquiet sur le sort des premiers courants d’émigration un peu considérables qui se dirigèrent vers les Etats — de 1852 à 1860 ; et ces vives inquiétudes avaient bien leur raison d’être ! Les Canadiens s’éparpillaient dans tous les Etats ; ils manquaient nécessairement de lien, de cohésion : leurs forces étaient nécessairement nulles ; les dangers de l’assimilation et de l’absorption grandissaient d’autant.
Deux forces autrement précieuses leur manquaient encore : ils étaient le plus souvent sans prêtres et sans écoles. La 'foi, la nationalité, couraient les plus grands périls.
D’énormes et bienfaisants changements se sont depuis opérés. Les simples rassemblements de hasard sont devenus groupes ; les groupes se sont faits villages et paroisses. Le clergé, dont le rôle est toujours si grand dans notre histoire, s’est porté en nombre au milieu des émigrés ; des églises, de grandes églises même on surgi comme par enchantement. Des écoles, des académies, même des collèges français se sont fondés : il y a des paroisses qui sont toutes canadiennes-françaises.
C’est bien un progrès, une prospérité qui a son côté amer, très-amer, très-humiliant pour ceux qui restent. Il nous eût été plus profitable et plus glorieux de voir ces nouvelles paroisses, ces nouvelles colonies se fonder dans le Bas-Canada — au lieu d’en partir en noyaux. Mais, nous le répétons, là n’est pas la question pour le quart d’heure. Nous ne voulons, pour le présent, que constater un fait, poser une prémisse, et en indiquer la conséquence, le bien qui en découle et qu’on peut en tirer.
“ Ce fait, qui, en fin de compte, tourne à l’honneur des Canadiens-Français, puisqu’il démontre à l’évidence leur force naturelle de cohésion et la ténacité de leurs principes religieux et nationaux, ce fait est tout simplement et tout glorieusement ceci : nos compatriotes émigrés sont restés eux-mêmes ; là-bas, entourés de millions d’Américains, ils n’ont pas voulu s’ américaniser ; ils ont voulu demeurer canadiens-français par la foi, par la langue et par les mœurs. Ils ont entrepris cette tâche sublime ; pour l’accomplir, — et ils l’accompliront — -ils ont appelé à leur secours le prêtre, l’école et le journal. Le clergé est accouru, pour recommencer l’œuvre de dévouement déjà faite en Canada, et que M. Rameau apprécie si bien dans son beau livre, qui n’est pas étranger à ce magnifique mouvement de nos frères des Etats.
“ Comme la religion, dit-il, fut un de leurs principaux mobiles, “ l’instrument visible de cette union, de cette force, de ce patri- “ otismc fut le clergé. Ce corps éminent et respectable, qui “ avait déjà joué un si grand rôle dans la formation de la colonie, “ resta en effet, au milieu de la fuite commune, ferme et iné- “ branlable à son poste, à la tête de ses ouailles ; il demeura, en “ ce pays, le seul débris de l’aristocratie sociale, pour consoler, » soutenir et diriger le bon vouloir et le courage inexpérimenté “ de ce peuple abandonné. Il ne fut point au-dessous de cette “ tâche : ni la crainte des violences, ni l’obsession des intrigues, “ ni la séduction des promesses, ne purent jamais le faire dévier ; “ la diplomatie astucieuse et réputée du gouvernement anglais “ succomba devant cette honnêteté simple, mais ferme d’une
“ conscience droite et convaincue . , .
“ On ne saurait accorder trop d’éloges au clergé canadien, et, “ quoiqu’il arrive, sa mémoire est désormais inséparable de “ l’histoire de ce peuple dont il est un des principaux fondateurs, “ et dont il a été incontestablement le soutien et le sauveur dans “ les temps modernes.”
“ Le mouvement intellectuel et national a suivi le mouvement religieux, ou, plutôt, tout a marché de front. Des journaux, d’excellents journaux, animés du meilleur esprit et bien rédigés, se sont fondés et se maintiennent : Le Courrier de /’ Illinois, L'Avenir National et quelques autres dont les noms nous échappent. L'Etendard National , édition augmentée de Y Opinion Publique , compte déjà au-delà de 3,000 abonnés aux Etats-Unis.
“ Plusieurs Sociétés nationales et de bienfaisance se sont aussi fondées.
“ On s’occupe également de science et d’histoire ; on remonte au passé, on fouille les archives, on étudie avec ardeur et véné-