CHAPITRE V
Dieu voulait la paroisse canadienne de Worcester. — Première messe à !a Salled’ Horticulture. — Sermon de circonstance. — Ouverture de la souscription générale. — Achat des vases et des vêtements sacrés, etc. — Ce que l’on pensait, au dehors, de la nouvelle entreprise.
Que Dieu voulût une paroisse canadienne à Worcester, on n’en peut guère douter, quand on songe au désir qu’il en avait mis dans les cœurs, aux prières ardentes que tant dames pieuses, en faisaient incessamment monter vers le ciel. Mais il semble qu’il ait tenu à profiter des premiers moments et à manifester dèsle principe, aux plus indifférents eux-mêmes, sa volonté, d’une manière sensible.
Trois dimanches consécutifs, à commencer par celui de la première assemblée générale dont nous venons de parler, il visita son peuple.
Ce dimanche-là même, un enfant de onze ans et demi, qui n’avait encore jamais été à confesse, se noya.
Le dimanche suivant, une femme éloignée de la confession depuis vingt -sept ans, mourait à son tour, sans recevoir d’autre faveur que celle de l’extrême-onction.
Enfin, huit jours plus tard, un homme, après quelques heures d’une maladie regardée comme légère, mourait aussi sans avoir eu le temps d’aller à confesse.
Dieu protestait par là visiblement contre le passé au profit de l’avenir, contre le mépris du dimanche et l’oubli des sacrements.
Nous reviendrons plus tard sur les graves avertissements de la Providence.
Arrêtons-nous un instant, pour assister avec nos amis de Worcester à leur première messe de paroisse.
Nous nous rendons à la Salle d’Horticulture, le 26 septembre 1869. — C’est un jour mémorable pour nos amis. Tous les ans, ils en célèbrent le pompeux anniversaire. — La salle est assez vaste : trente-six pieds sur soixante-huit. De chaque côté sont rangés des sièges de bois, qui peuvent recevoir chacun dix à douze personnes. On peut y prendre place moyennant un écu par mois. Devant nous, au fond de la salle, s’élève une plateforme étroite, — neuf pieds sur dix-sept — qui laisse de chaque côté un espace vide, réservé aux enfants. Cette plateforme, nue, où l’on 2 (17)
monte par un escalier brut, constitue le sanctuaire. En guise d’autel, on y a mis cette petite table de bois qui s’adosse à la fenêtre. Il y a sur l’autel un petit crucifix, deux chandeliers, et deux bouquets de fleurs naturelles, apportés par quelques pieuses femmes canadiennes du voisinage. C’est ici, en vue de l’ancienne propriété de Sainte-Anne, à côté de deux églises riches et bien fournies, que le nouveau curé canadien chanta la première messe de sa paroisse, avec un calice, les vêtements sacrés et les linges d’autel strictement nécessaires, qu’avaient bien voulu lui prêter, pour ce jour-là, les bonnes Sœurs de la Miséricorde.
Il y avait environ 450 assistants.
Ceci rappelait bien un peu les premières messes célébrées au pays, et la fête de Noël dans les granges, dont parle le vicomte Walsh. Ce n’est pas seulement à Bethléem que Jésus-Christ se contente de peu, et semble préférer aux nobles édifices et aux voûtes dorées, l’humble et obscure caverne, avec la compagnie des bergers.
Après la messe, le curé se tourna vers son peuple. Il était visiblement impressionné. Puis, d’une voix émue, mais ferme et vibrante d’énergie, il prononça, la main levée, ces paroles du prophète : — Il jura au Seigneur et jit ce vœu au Dieu de Jacob : Je 71 entrerai pas dans le secret de nia maison , je ne monterai pas sur le lit de mon repos ; je n' accorderai pas le sommeil à mes yeux , ni P assoupissement à mes paupières, jusqu' à ce que j'aie trouve une demeure au Seigneur, un tabernacle au Dieu de Jacob.
Après quelques mots seulement de commentaire, où il rappela à ces nouveaux pionniers de la foi ce qu’avaient été un jour leurs aïeux sur les bords du Saint-Laurent, il leur demanda d’un ton solennel, s’ils étaient prêts à faire comme eux, avec lui, le serment de David. — L’émotion universelle, le mouvement spontané de l’auditoire avait répondu. — Alors il leur fit entendre ces paroles pleines d’assurance : — Nous l' adorerons dans son tabernacle. — Puis il adressa au nom de tous, avec ferveur, cette pressante invitation au Dieu de Jacob Levez-vous, Seigneur, entrez dans le lieu de votre repos.
Les premiers paroissiens de Notre-Dame ont gardé le souvenir de cette scène aussi intact que leur serment.
Pendant la messe, une nouvelle collecte s’était faite pour l’achat de vases sacrés et d’ornements. Elle rapporta $68.38 ; ce qui, joint à la première, donnait $287.38.
La liste de souscription pour la construction ou l’achat d'une église, s’ouvrit le même jour, après les vêpres. Elle partit de $200.00.
Cinquante noms fournirent, à eux seuls, un montant de $3,458.00.
Deux mois après, en décembre, la liste s’élevait à $10,587.00.
Sept mois plus tard, en juin 1870, à $16,903.00.
Chaque souscription devait être payée en deux ans, par versements mensuels égaux.
Le lendemain de l’assemblée, Monsieur Primeau partit pour Montréal. Il allait acheter les Vases et les vêtements sacrés, les garnitures d’autel, etc., les plus nécessaires.
Malgré ces heureux commencements, personne, en dehors de la paroisse canadienne, ne voulait croire au succès final de la nouvelle entreprise. Les uns s’obstinaient à voir dans l’issue de la première tentative de 1852, l’augure fatal, l’éternel dernier mot de l’avenir ; et mêlant à leur juste défiance un grain de pitié : — Ces pauvres Canadiens, disaient-ils, qui n’ont ni le nombre, ni la fortune, ni la générosité, essayer encore de former une paroisse, de bâtir une église ! Les autres, plus charitables, regrettaient sincèrement que l’on n’eût pas pris six mois au moins pour consulter ses forces.