CHAPITRE VI
Première visite de paroisse. — L’obole d’une petite fille. — Enthousiasme des enfants.
Dès le commencement de l’automne, au mois d’octobre, Monsieur Primeau voulut faire la visite de sa paroisse. Il n’y devait être question ni de souscription, ni d'église. — C’était le pasteur qui désirait mieux connaître ses ouailles, les voir chez elles, leur parler et les entendre librement. C’était ainsi annoncé, ainsi compris.
Cependant, que la grande question ne revînt pas sur toutes les lèvres et ne s’emparât finalement de toutes les conversations, personne, malgré tout, on le pense bien, n’eût osé le parier.
Un jour, au milieu d’un de ces entretiens où le sujet favori avait eu son tour, une petite fille, très-petite, de cinq à six ans, docile sans doute à une leçon donnée d’avance, bien apprise et soigneusement retenue, se détache d’elle-même, inopinément, de sa mère, et s’approche de monsieur le curé. Elle ouvre sa petite main et laisse voir deux ou trois sous : — Tenez, monsieur le
curé, dit-elle bravement, . pour bâtir votre église. —
Cet air d’assurance, cette confiance simple et naïve, touchèrent le curé. C’était comme l’image gracieuse de la foi qui transporte les montagnes. L’action ne fut pas perdue. Le dimanche suivant, le curé raconta à ses paroissiens la petite scène de la semaine, ajoutant bien à propos : — J’accepte l’augure. Notre église, nous l’aurons. Rappelons-nous seulement que c’est à cette enfant que nous sommes appelés à devenir semblables.
C’en fut assez.
Désormais, tous les enfants voulaient bâtir l’église ; et ils y mettaient autant de zèle, que si l’entreprise n’eût plus en aucune façon, dépendu de leurs pères. Impossible de dire toutes les industries auxquelles ils eurent recours. Ils se firent spéculateurs collecteurs, actionnaires, banquiers, pour la circonstance. Jamais on ne vit pareille finance, une pareille ardeur de sacrifice. Poupées, joujoux, nanans, tout se convertissait en monnaie belle et bonne. Le moindre petit service avait son prix, fixé d’avance ; chaque minute comptait. — Gens d’affaires, ils comprenaient le motto : Time is money.
— Tel jour, un enfant de huit ans et demi, partait de lui-
même, se rendait au Penny Bank , retirait ses capitaux et les apportait à monsieur le curé : $5.38.
— Un autre, de dix ans, en fit autant, et apporta $8.75.
— D’autres achetaient de petites banques de fer blanc, et ne se donnaient de repos qu’ils ne les eussent emplies de petites pièces, et déposées triomphalement, pesantes et toutes gonflées, entre les mains de monsieur le curé.
— Où avez-vous pris tout cet argent ? demandait une fois le curé à un de ces jeunes bienfaiteurs. — Je l’ai demandé, répondit il sans hésiter.
— Un petit garçon, enfant d’un père canadien et d’une mère française, voulant à sa contribution ajouter un cadeau, avait mis son argent dans une petite bourse élégante et délicatement brodée. Elle fut suspendue comme ex voto au pied du crucifix de la chambre du curé.
— Une petite fille se présenta à son tour. Elle n’avait encore rien, disait-elle ; mais elle aurait bientôt autant que les autres. — Je viens, ajouta-t-elle, souscrire deux piastres. — L’on inscrivit son nom, et elle y fit honneur.
Nous n’en finirions pas, s’il fallait rapporter ici tous les exploits de ce genre.
Les noms de ces petits bienfaiteurs sont conservés, avec le montant de leurs contributions, dans les régistres de Notre- Dame. Mais, ce qui vaut beaucoup mieux, ils sont gravés dans la mémoire du Dieu ami des enfants.
Ou'ils soient bénis. Sur quelque point du monde que se portent leurs pas, sur quelque plage lointaine qu’aille un jour les déposer le flot inconstant de la vie, qu’ils y trouvent le prêtre qui bénit, et le tabernacle aimé du Dieu de Jacob.
L’œuvre de l’église devenait ainsi plus populaire de jour en jour.