LÈVRES GLOSES
déchirer les cœurs. C'est dur de mourir à quinze ans. On commence à peine ; on espère, on s'éveille comme un ruisseau dans la mousse, comme la brise dans les bois. Quinze ans ! quinze ans! Vérone, ô sœur de Venise par la poésie immense du passé, ô Vérone liliale, entr'ouvre tes sépulcres, penche sur tes tombeaux tes arbres en fleurs... Pétales, corolles, duvets, ailes, que ce soit une moisson d'ivresse. Il faut bercer des cadavres d'enfants... Du reste, n'ontils pas l'air de dormir ? Après Juliette, Ninette, Ninette aveugle avait des yeux plus beaux... Pleurez Séraphins dont le sourire est aux madones, Ninette va mourir...
Que dans un arpège mystérieux et tendre vous chantiez ce qui la fit si belle, et que vos voix retrouvent le charme de ses gestes. Elle était la musique des musiques, et les vagues ne furent pas plus souples qu'elle.
Et toi, nuit vénitienne, nuit déjà d'Orient par la pureté du ciel et la splendeur des astres, sois
&86 NOTRE-DAMS DES MKIts MORTES
sonore comme ses lèvres, grisante comme ses baisers. Que tes étoiles étincellent, pareilles aux flammes d'un sanctuaire et que la brume monte dea lagunes tel qu'un encens mélancolique. Immensité déserte, océanides silencieuses. Iles éparses qui semblent des épaves, ombres magiciennes, colonnes, statues, nef prodigieuse, cathédrale entre les cathédrales où la prière se môle à l'accent sauvage des marées. 0 Notre- Dame des Mers ! Ninette va mourir !
Dans le calme de la chambre, dans ce calme déjà d'au-delà, où l'on dirait que des àme> frissonnent, un bruit léger a retenti, un bruit mouillé comme une caresse d'amour. C'est, en bas, sur le canal, une gondole qui accoste peutêtre. La nuit est sonore, et les rames dans l'eau ont l'air de pleurer, elles au>>i. Une clochette tinte et des voix parviennent confusément. Jacques, les mains unies à celles de la jaune lille pour lui communiquer la chaleur de ses veines, le philtre de la vie, Jacques entend ces
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voix qui psalmodient et ces clochettes qui tintent... Et il n'ose pas bouger de peur qu'elle ne comprenne. Le prêtre... les sacrements... le viatique... l'éternité! Un élan le bouleverse, une fureur véhémente de barrer le chemin au Christ. Pourquoi Dieu laisse-t-il mourir Ninette... Pourquoi Dieu la prend-il? Elle était si pure, si chaste, si innocente. Oh ! malédiction. Et les voix qui étaient disparues sous le porche se rapprochent. Ils montent l'escalier. Qui? La mort, l'agonie, l'adieu pour toujours, l'oubli. Ce ne sont pas des prêtres. Ce sont, affublés de chasubles et d'étoles, des fantômes dont les os en marchant cliquettent comme des squelettes qu'on touche. C'est le cercueil, le tombeau, les planches noires qui vont la recevoir, l'étouffer, l'étreindre. . . Oh, pitié. . . pitié! . . . Mais voici que dans l'esprit de Jacques, l'aurore a lui, la divine aurore. Non, Ninette ne connaîtra pas la lugubre étreinte, l'oubli l'épargnera, et ce n'est pas vers la mort qu'elle va, ni
vers la terre. Blanche, comme les vierges protectrices de ses aïeux, impolluée comme les sveltes lys, elle ne descendra pas en terre, elle va monter au ciel... Un départ d'hirondelles! Il faisait trop froid pour elle. Sa petite âme aime le bleu. Elle retrouvera ses yeux parmi les astres, ses ailes, — car Ninette sera, comme avant de naitre, un ange — palpiteront à la droite de Dieu, et ses doigts, trop fragiles pour les tendresses humaines, feront résonner deslyres en céleste harmonie. Ninette monte au ciel... Les voix, toujours les voix et un murmure de chapelets qu'on égrène. La grande croix grecque sonne sur les dalles du palais. Grand- Père sait qu'ils sont là. Il est venu s'asseoir près d'elle et près de Jacques et ses pauvres yeux sont pâlis par les larmes. Son jabot est si fripé, si lamentable... lui qui parlait dentelles autrefois. Et ses doigts tout ankylosés, maladroits subitement, ne connaissent plus, ne connaissent plus les gammes. Le timbre chante.