‹ Notre-Dame des mers mortesChapitre 20 sur 22 · LÈVRES CLOSES · texte numérisé non relu

LÈVRES CLOSES

très inquiète, le marquis fiévreux. Ninette avait eu un accès de fièvre et le délire. Le prêtre allait venir... Le prêtre! Jacques eut une vision d'épouvante et devant ses regards, des horizons vertigineux passèrent. Il aurait crié comme un enfant blessé à mort, mais les cris s'arrêtèrent. Il ne voyait plus que le lit de douleur, ses yeux demeuraient fixes. Par instant, il écoutait des clameurs ardentes et tristes peupler son àme d'appels, et c'était comme des portes ouvertes et fermées lui apportant de vagues échos d'apothéoses. Il n'osait pas s'approcher de la jeune fille. Ninette n'était plus Ninette. La souffrance la rendait divine. La chambre elle-même s'était dégagée de son aspect misérable de chambre de malade. Probablement parce que tout était jugé désormais inutile, on avait enlevé les fioles aux odeurs acre, les sirops fades et les tisanes. Le docteur avait ordonné qu'on brûle des essences et des aromates. A son entrée, Jacques remarqua sur

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un petit treillis de bronze des pastilles qui fumaient... Un seuil d'église, une chapelle blanche. Les Heurs avaient été renouvellées et des chrysanthèmes uniformément pâles jaillissaient sveltement de l'ombre. Ninette sur son lit était aussi tranquille qu'à l'heure où Jacques l'avait quittée. Ses mains et son visage semblaient avoir gardé en eux la clarté du ciel. Elle était pareille à ces reliques embaumées dont on voit briller les gemmes et la peau phosphorescente entre les arches saintes. Jacques avait marché très doucement. Et Ninette, lui dit : — C'est. vous Jacques..., d'une façon si tendre et si frêle que Jésus devait parler ainsi.

— Venez, restez près de moi jusqu'à la communion. Vous serez seul près de moi avec les fleurs... Ecoutez Jacques, centinua-t-elle en se soulevant péniblement sur l'oreiller, il y a deux choses que je veux vous confier. Grand-père a trop de chagrin. Il ne pourrait pas. C'est pour ma tombe, d'abord..

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A ces mots, Jacques qui agenouillé au chevet de la jeune fille, la regardait inlassablement sentit les sanglots l'étouffer... on regarde ceux qui vont mourir comme pour enfouir leur image ainsi qu'un trésor.

— Non, tais-toi, Ninette !

— C'est pour ma tombe d'abord, continua-telle. Je désire qu'elle soit élevée à Saint-Françoisdu-Désert, près de l'endroit où nous nous sommes arrêtés, la main dans la main. Tu diras à grandpère mon horreur de la terre. J'ai peur de la terre. La terre doit peser sur les morts comme un souvenir misérable. Je voudrais un cercueil en marbre gris avec des colonnettes roses, et par les beaux jours d'été, des coquelicots près de la pierre tels que des gouttes de sang ressuscité... C'est pour toi, Jacques, la seconde prière. Quand je serai partie et que tu auras pleuré... peut être, oublie-moi, comme on oublie le vent qui passe, lafleur qui s'ouvre, l'oiseau qui vole. Oublie-moi ! oublie-moi ! Sois heureux encore. Moi, je prierai

pour toi, dans le ciel... Trouves une jeune fille, je lui souhaite qu'elle t'aime sans en mourir. Marie-loi... oublie-moi. La seule chose que je demande, c'est — s'il te naît une fille — de l'appeler Ninette. Ainsi tu continueras malgré toi à m'unir à l'amour immortel... Jacques je suis heureuse... près de toi le départ est léger... Pleurez, Séraphins dont le sourire est aux madones blondes penchées sur leur fils, pleurez, ô vous les anges, qui jouez de la viole, du luth et du psaltérion, pleurez, ô vous les Innocences et les délicatesses, décadences embrasées, résurrections célestes : Contarinetta va mourir... Les chrysanthèmes blancs, ciselés comme des constellations le savent que Ninette va mourir. Et je ne sais quoi de plus triste encore, se mêle à leur parfum qui lui aussi agonise. Bientôt, pareillement aux chrysanthèmes, tout sera fini, tout sera pâli, et le palais sera silencieux, si tranquille, que l'on entendra couler les larmes et les sanglots

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