IV OFFRANDE
d'art et d'intelligence : et puis tous les chefsd'œuvre dont la ville rayonne et qui font que de loin, la nuit, on la prend pour une abside étoilée.
0 Venise ! — 0 Païenne !
— J'avais toujours rêvé Venise corne elle est, murmura Jacques, les yeux éblouis par la magie de l'arrivée.
Il me semble que je « reconnais » Venise, comme si j'y avais vécu autrefois. Tiens, prenons ce canal ; il est joli, presque plus calme que les autres.
— Per piccolo canale, Gondoliere... jeta son
compagnon, le peintre Sforzi.
Et la gondole, glissant comme un domino
sur du marbre, s'engagea dans la ruelle où l'eau chantait.
— Il me semble que j'ai dû y vivre une vie... autrefois, car, malgré ma nature et mon origine septentrionale, j'ai gardé en moi, autant que si j'étais né a Venise, ce mélange de paillettes et de velours noir, de musique et de silence, de joie et de tristesse dont la ville entière est symbolisée.
— De joie et de tristesse, de musique et de silence, tu as raison, mon vieux.
Un pigeon passa avec un léger bruit d'ailes, avec le bruit d'une caresse qu'on attend, qu'on devine et qu'on ne reçoit pas encore.
— D'ailes et d'oubli aussi, ajouta le peintre,
et de sauvage grandeur On ne connaît
guère Venise, quoique cette ville, où maintenant se rencontre le vice errant des deux mondes soit le dernier refuge des monstres et des artistes. Il y a une Venise dont on parle : L'Impératrice du temps des doges,
tout un bric à brac de Pont des Soupirs, de Marine Faliero et de Grand Conseil. Elle fait passer un petit frisson dans le dos des femmes, un sourire sceptique sur les lèvres des hommes. Il y en a une autre, n'est-ce pas ? plus divine et plus ignorée. L'évocation dont Tiepolo montre encore la beauté, l'envol, dans ses fresques étincelantes du xviiT siècle, Pantalone, Scapino et Arlequin, Casanova et Goldoni, Sérénades et Comédies.
— Plus gracieux qu'imposant, et puis cette gaieté morte, ces grelots muets, ces bougies qui s'éteignent comme au matin d'un bal, tout cela est triste...
— C'est ce qui régénère la mièvrerie des choses, mon cher... Ah vous ne comprenez pas, encore et surtout, ce sentiment morbide qui plane sur ces canaux, sur ces lagunes. Dans le xvme siècle dont, entre parenthèse, les reliques les plus intéressantes sont au Palais Corner, vous
ne voyez que les danses, la gaité, la chanson alerte. On a peint des tableaux sans nombre où quelques tricornes masqués se penchent en riant sur des pièces d'or : scènes de jeu, de souper, ou de fin carnaval. Voyez ce qu'il en reste. Quand on tient les masques que les joueurs ont portés, ces masques blancs dont le nez s'avance en muffle, on dirait que les larmes les ont déteint, ont jauni par endroits à la place des yeux. On ne vit pas impunément au milieu de l'eau comme sur un navire en détresse, sans ressentir parfois la navrance intime de la mer.
— Voyez, voyez, pourtant quelle fête et quelle splendeur !
La barque avait repris le grand canal, en face du palais Vendramin où est mort Wagner (Wagner, cette musique, mourant dans ce recueillement) et elle suivait maintenant le fil de l'eau, était arrivée devant le pont du Rialto. Avec le pont pour cadre, le
pont dressé comme une arche dans le ciel comme une gigantesque et double corne d'abondance semblant verser des deux côtés de la ville, de toutes parts jusque dans les calles les plus désertes, le flot de ses haillons lumineux et superbes, de ses marchands et de ses fruits, avec le pont pour cadre, apparaissaient les plus vieux palais, rangés sur chaque rive comme des courtisanes caduques. Plus loin se profilaient les coupoles de Santa Maria dei Angeli et de Santa Maria dei Miracoli, où le soleil jetait des flammes d'or. Sur les vitres du palais Garzoni, c'était un crépitement de lumière. Les deux anges de pierre qui en ornent le faite, étaient vraiment ressuscites de leur séculaire immobilité, ouvraient leurs ailes pour une Assomption. Le palais Papadopoli, dans l'ombre, avait l'air de mâcher de la pierre. Plus loin, c'était Mocenigo, dont la façade a la forme d'une châsse avec les pierreries de ses médaillons de marbre et, tout à l'angle,
les palais Contarini, près desquels une station de gondoles mettait une tache noire et des reflets fuselés de roseau.
Une barque de pêcheur remontait le courant, à l'effort cadencé des rames, en laissant pendre, comme un drapeau, ses voile» vermeilles. Ces voiles dans l'eau allumaient des incendies, un batelier chantait. Et près du batelier et sur toute la barque, à côté des poissons dont les écailles rutilaient, des pêches et des grenades, ces reines d'automne, s'entassaient comme un trésor fabuleux.
— Voyez la fête, voyez la splendeur qui passe ! dit encore Jacques, dont l'àme tremblait sur ses lèvres d'enthousiasme et d'émotion. Ne songez-vous pas à ces apothéoses lointaines, dont Les teintes splendides nous ont été iixées par Crivelli ou par Mantegna, dans un des paysages qui forment le décor de leurs tableaux..: apothéoses guerrières et conquérantes, retrouvées dans
une teinte, conservées dans un geste...
Apothéoses vivantes aussi, comme la statue de Colleone, le bras en arrière, les jambes dressées sur les étriers, la tête dure et la lèvre qui mord ! La statue de Colleone qui foule aux pieds de son cheval la ville, l'espace, le monde. Apothéoses de meurtres et d'aventures, campagnes saccagées, viols, femmes sanglantes traînées à coups de couteau... tout cela pour élever un palais de plus, pour décorer la Piazzetta, pour rapporter à la dogaresse toutes les perles d'Orient !
Oh... l'heure du Titien, l'heure où tout s'empourpre, où le grand canal, la Jiudecca, les lagunes du Lido, s'imprègnent de ciselures sanglantes, d'une atmosphère de vieil or! L'heure où l'on respire de la volupté, où l'on est secoué de spasmes et de désirs, désirs violents comme ces tourbillons qui dévastaient l'Italie au temps d'un Médicis !
Borgia a dû connaître Venise... L'heure
du Titien, l'heure de Luxure effroyable où tout, les masures délabrées, les façades vermoulues, les toits écroulés et les statues anciennes, et les colonnes, et les campaniles, et les balcons, et sur mer les barques aux élancements de galère, où tout devient la pourriture, mais devant quel soleil !
Jacques se tut. Au-dessus de leurs tètes chanta une cloche ; elle devait venir de très près et de très loin à la fois, une cloche au timbre niellé et sonore qui volait de maison en maison. Un autre appel plus grave lui répondit, puis un autre plus clair. Cela ressemblait à des cris d'oiseaux. Le soleil, rouge comme des lèvres, disparaissait si lent, si tendre que Jacques dit :
— C'est un baiser...
Les cloches s'apaisèrent, puis reprirent. Vers Santa Maria Formosa, le carillon se mit aussi en branle et brusquement, telle qu'une bénédiction harmonieuse de toutes parts, des
moindres cloches, des cloches perdues vers le cimetière, vers Torcello, vers l'Arsenal, San Zaccharia, La Madona ail' Orto, Santa Magdalena, San Raphaële, de leurs tours de pierre, de leurs campaniles irisés, de toutes parts, de la musique s'éleva.
Jacques et son compagnon écoutaient, transfigurés. Dans une urne de silence comme Venise, les sons vibrent jusqu'au cœur. Des souffles, des extases, des espoirs, des joies naissaient et disparaissaient dans leur cerveau. Encore une fois, des ailes les frôlèrent. Une gondole les croisa. Ils avaient tourné au palais Moro Lin et c'était le golfe maintenant, la rive des Esclavons, mauve et grise, les jardins du Lido sur qui flottait une buée.
— Quel horizon pour un poète ! murmura Jacques. Nature presque de névrose, ambitieuse, ardente, essentiellement impressionnable, Jacques avait dans la voix comme le murmure de son âme. Sa voix, c'était une
mousseline qui palpitait au mouvement de ses veines.
— Quel horizon fertile en chefs-d'œuvre !
11 est des instants pendant lesquels j'aurais voulu mourir, des instants trop beaux pour que le souvenir s'en souvienne. Mourir avec des musiques et des appels, dans un bercement de baisers et de bijoux, de lèvres et de prunelles voilées, mourir quand l'astre a disparu en laissant une trace éclatante comme ces vaisseaux bosselés de lumière, dans le sillage desquels il resté des rayons. Mourir après avoir chanté l'amour ardent de ces splendeurs, de ces décrépitudes, de ces pauvres vieilles gloires. Mourir enseveli vivant dans le sépulcre de ces gammes et de ces couleurs, dans l'ostensoir de ce coucher de soleil, mourir avec sur les lèvres des mots diaphanes et sonores... mourir !
— Mourir tout seul, mourir sans tendresse, sans cette douceur de croire à une éternité ? interrogea Sforzi en riant dans sa barbe blonde.
J'ai trop faim pour penser à cela. Donne-moi une femme... et encore... mourir? Loufoque, va !
— Qu'y faire? Je suis toujours porté à rêver de ces choses le soir. Vois-tu quand je te parlais de ma nature comme ayant des ressemblances avec celle des latins de race pure, je ne te disais pas la douleur profonde que j'éprouve aux approches de la nuit. Tu as aimé, n'est-ce pas? Eh bien, quand on aime on vit davantage par les yeux et par les lèvres. Quand l'aimée détourne de vous ses regards c'est un peu de soleil qui vous manque. Moi, quand le soleil agonise, c'est de l'amour qui s'en va.
Au contraire, dans la journée, soit par les aurores légères et roses, soit parles après-midi orgueilleuses, après-midi dont la lumière est un faste, scintille comme une gemme sur la peau d'un Dieu, mon cœur illuminé s'entrouvre, pareil aux fruits qui tout àl'heure passaient à côté de nous en chargeant jusqu'au bord la barque trop
lourde de leur richesse. Mon cœur s'entrouvre comme ces grenades dont l'écorce rugueuse contient des rubis. Et la radieuse beauté de vivre chante en moi un hymne éperdu.
Mais par les soirs, par les soirs languissants à cause des caresses et des tristesses dont ils sont les présages, j'ai peur et je souffre. Même la première étoile ne saurait m'en consoler. Et bien souvent en face de moi-même, malgré ma jeunesse bouillonnante d'extase, j'ai eu la nostalgie de terres où le soleil ne doit jamais mourir...
— Allons, tais-toi, sacré bavard, interrompit Sforzi. Faut-il accoster? Il commence à faire humide et le médecin, puisqu'il faut parler des malades quand la nuit commence, le médecin l'a défendu, rentrons.
— Rentrons.
La gondole s'arrêta près de l'embarcadère du bateau de Chioggia. Sur le pont, à l'arrière, quatre petites têtes blondes penchées sur l'eau
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riaient. Vénitiennes aux cheveux retroussés d'audace, long châle leur faisant des épaules minces, adorables comme les madones de Bellini. Et c'était si joli, ces sourires dans le crépuscule, que Jacques en fut réconforté.
Ils sautèrent sur le quai. Le gondolier les poursuivit.
— Esta noce, la Gondola, Signori ?
— Non, pas ce soir, nous irons nous reposer.
— Servo Suo.
— N'est-ce pas j'ai bienfait de refuser sa gondole, à l'homme, pour ce soir? Nous avons encore en nous l'apothéose du soleil. Il y a des apothéoses si belles qu'on voudrait fermer les paupières pour mieux en conserver la vision...
Ils rentrèrent dans leur maison, la Casa Barbere, où la propriétaire, une vieille Istrienne, quasi bohème, quasi procureuse, avait loué à Sforzi, pour pas grand chose, des chambres dont la vue était sur la rive, merveilleuse. En pressant la porte, branlante et toute rongée par les
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siècles, ils furent dans l'ombre, clans l'ombre épaisse. Jacques eut l'impression d'un tombeau brusquement mis à nu.
Son esprit était confus de rêve. Le charme tout à la fois enveloppant et doux de Venise, il le subissait jusqu'à en pleurer... Lui qui était venu pour la première fois en avril dernier, à la saison fébrile et joyeuse où tout s'annonce mais où tout attend, il ne sentait plus que l'arrivée dominatrice de ce soir, Sforzi le recevant d'un singulier regard rempli de clarté et de victoire, clarté d'automne, victoire des saisons, passagères à cause de leur magnificence.
— Tu vas voir ta chambre dit Sforzi triomphant. Avec ce bleu du ciel éteint, regarde, regarde Venise qui est tienne et qui te tend les bras !
Et Jacques se penchant ne distingua d'abord que des étoiles. De ces étoiles montait une brume fine, de ces étoiles coulaient des reflets clairs. Une cloche tintait là-bas, les cloches sont
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les voix de Venise. Puis il vit mieux et c'était en amphithéâtre, telles qu'un collier de pierres, les plus diverses et les plus précieuses, tout le golfe des Esclavons, depuis la Salute jusqu'à la Veneta Marina, collier où scintillaient ces fermoirs de corail : le Palais des Doges et la place Saint-Marc.
— Oh, nous irons, dis, nous irons, s'écria, transporté, le jeune homme en saisissant le bras de son ami, nous irons en masque et en grand manteau en frôlant des doigts la guitare, et des voix quelque chanson d'Amour, oh nous irons, dis, nous irons...
— Enfant ! Les fêtes vénitiennes, les plus jolies fêtes du monde, tu passeras ta vie à les imaginer. C'est le rôle du poète. Regarde si l'on ne croirait pas vivre dans le ciel.
— C'est vrai... ce silence d'abord, cette facilité de vie qui fait,m'a-t-on dit, des paresseux et jamais des misérables, puis ces ombres qui glissent, glissant sur l'eau, glissant sur les dal-
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les. Venise est' un seul et immense palais... — Non, petit, Venise est une église. Eglise profane je le veux bien, profane à la manière de Saint-Marc qui tient de la mosquée plus que de la cathédrale. On n'a pas été les conquérants du monde et les marins les plus hardis sans en garder le goût aventureux, religieux toujours même quand il est païen. Marco Polo leur a rapporté les premières laques et les premiers ivoires. Cela se passait dans un temps où la Chine était vraiment le royaume des fleurs, l'Empire du Ciel. Il en est résulté ces coques légères, ces gondoles, ces ponts exquis, mais qui ne sont autres que des jonques etdes bambous. On voit cela en modèle, brodé sur les écrans et sculptés sur les coupes, là-bas, avec, senvolant des roseaux, de larges hérons d'or rose. Ils ont pillé partout, pareils à des voleurs grandioses. Mais toujours en faisant le signe de la Croix. Venise est une église, et surtout à la nuit avec le scintillement de ses feux, dans
cette tranquillité de sanctuaire, elle devient la crypte s'élançant vers le ciel.
— Eglise vibrante de prières d'amour! répondit Jacques avec un élan de tout son être. Et il joignit les mains, les tendit vers la Ville...
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— Allons, quand tu auras fini de rêver, «ma chère », interrompit Sforzi en enfonçant sur sa tête, d'un geste professionnel, le chapeau qu'il portait mou et grand. Je vais t'emmener dîner au Cavaletto, dans un petit endroit quasi enfumé, dédaigné des touristes par bonheur, et où tu mangeras en chaude résurrection toute l'ancienne cuisine italienne. Toujours rêver donne faim. Sois donc plus pratique.
— Je te répète que c'est malgré moi.
Aussi pourquoi choisir des vues aussi passionnantes. De cette Venise monte un murmure d'amour qui me trouble et qui me grise... Et puis ce sont les anciens souvenirs...
— Zut, viens au Cavaletto.
Ils partirent, traversèrent la rive des Esclavons, passèrent la statue de Victor Emmanuel analogue à toutes celles qui dans chaque ville d'Italie déshonorent une place ou une avenue par leur laideur. Puis ce fut Danieli où des gens passaient et entraient, affairés comme aux abords d'une ruche. Et tout le long du chemin ils rencontrèrent de ces silhouettes que déjà Jacques avait remarquées pour leur allure légère : têtes aux nuques relevées, aux cheveux roux et bruns palpitant sur le front, aux épaules amincies par les longs châles d'Orient, ces châles que l'on reconnait déjà sur les maîtresses du Tintoret.
— As-tu distingué leur démarche, dit Sforzi, avec un joli geste. Nulle part on ne marche mieux qu'à Venise.
— Cela doit tenir d'abord à ces dalles sur lesquelles on glisse comme sur les parquets d'un salon.
— Et aux ponts en escaliers qui donnent accès d'une rue dans l'autre. Sans soucis et encore enfants, les femmes vénitiennes, naturellement indolentes apprennent à rester aussi gracieuses quand on les regarde dans les yeux que lorsqu'on tourne la tête après les avoir regardées. Chut... Don Carlos.
Don Carlos passait en effet avec sa femme et son chien. Pauvre grand prince! Toujours la même apparence robuste, bien navarraise, mais dans ses grands yeux bleus et tristes de Bourbon, toujours la même mélancolie d'exil.
Il parait qu'à Venise on ne l'aimait guère. On lui empoisonnait ses bêtes... Un grand lévrier russe qu'il caressait... Oh les mesquineries, les méchancetés, l'audace de choses pareilles envers un Bourbon.
Lui ne voyait pas, sans doute...
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Ils s'étaient engagés sur la Piazzetta; gardant le Palais Royal, et le Palais des Doges, le Présent et le Passé, deux hautes colonnes se faisaient face, le Saint-Théodore de pierre et le Lion de Saint-Marc, en bronze, se mêlaient dans la nuit.
Dans la nuit déjà, les jours étant de plus en pluscourts àVenise, comme au nord dans les brumes, lanuitd'octobre. En face d'eux l'église plus orientale que chrétienne, ouvrait aux lumières l'or de ses coupoles et de ses portes ainsi que de gigantesques coquillages. Aune fenêtre donnant en face de la mer deux lueurs brillaient. Et Sforzi expliqua à Jacques que c'était en mémoire d'un innocent exécuté au temps de Marino Falier : la joie des Anglaises lyriques et des Allemandes en peines de cœur...
Cependant, avec la force sûre et lente de ces poisons qu'on respire dans certaines fleurs trop parfumées , au contact de cette ville vivant de son passé, comparable avec ses
Palais surgissant des mers à ces îles de corail dans les immensités lointaines, au contact de cette ville de vieillesse, de tendresse et de beauté, Jacques, le pauvre enfant encore ignorant des choses, sentait germer en lui les souvenirs, les premiers et les plus chastes souvenirs d'amour.
Et son ami parlait, parlait. C'était la place Saint-Marc, la magie de cette vision théâtrale et grandiose, les Procuraties comme un ancien collier de perles, et toujours Saint-Marc gardé par le campanile rose au sommet duquel, encore dans la nuit, l'ange diaprait son vol d'or.
Et son ami parlait, et lui, les oreilles bourdonnantes, le cœur si rempli d'allégresse inavouée qu'il en frissonnait vaguement, se chantait des caresses, des baisers ; il subissait infiniment le délire du bonheur.
Ils arrivèrent au Cavaletto. Là, dans la salle basse et enfumée, Sforzi l'en avait prévenu, ils dinèrent. Quand on se leva pour partir, Sforzi qui avait à cœur de faire passer à Jacques une
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jolie première soirée l'invita à entendre la troupe vénitienne au théâtre Rossini.
— C'est là que ton âme de poète et ta nature amoureuse de Fragonard seront contentées jusqu'au paroxyme. Ils donnent ce soir la Serva Amorosa de Goldoni. Goldoni ce charmant évocateur des légèretés de vivre, dont le style est souple à la façon d'une escarpolette deWatteau . . .
Le théâtre était tout près et Sforzi guida son ami. Guide en vérité, il en fallait un pour ne pas s'égarer dans ces multiples ruelles étroites, éclairées çà et là par des guinguettes, des trattoria où chaque « vino restrano » se proclamait le meilleur, par des marchands de fruits aux étalages pittoresques et savants, délicieux de saleté.
— Et tu sais que certains palais donnent quelquefois sur des petites horreurs pareilles, disait Sforzi. Je te mènerai demain ou aprèsdemain chez les Contarini... Tu verras. C'est là où il y a cette jeune fille aveugle, je te l'ai
expliqué. Cette aveugle et la misère. Toutes deux sont dans la nuit. Et de même que cette misère habite une des plus belles demeures vénitiennes, de même l'ombre est répandue sur le plus beau visage au monde...
Jacques répéta machinalement : sur le plus beau visage au monde!... Il sentit en lui une éclosion d'espérance magnifique et soudaine. Ses poings se contractèrent comme sous l'impression d'une douleur et d'une joie mêlées. Quelque chose de très doux chantait au loin.
Quand il se retrouva et que son esprit eut repris l'animation normale, ils étaient, Sforzi et lui arrivés au seuil du Rossini. Ils prirent place au moment où l'orchestre attaquait une marche quelconque, une marche entraînante et commune.
Sforzi qui avait à Venise conservé ses habitudes de Paris s'était machinalement adossé à la rampe et regardait. Tout d'un coup, il fit un signe à Jacques...
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— Ton aveugle, murmura-t-il, viens la voir, elle est ravissante ce soir; ma parole, mon cher, sans le savoir elle a fait des frais pour toi. Tiens voilà l'instrument. Il lui tendit la lorgnette.
Jacques la prit et vit, dans l'encadrement sombre d'une loge de seconde, une pauvre petite loge dont les places ne devaient pas être bien chères, une figure mince et pâle, toute en beaux yeux fixes. Ces yeux-là, clairs et atones en même temps, du ton étrange qu'ont les saphirs étoiles, semblaient voir l'infini. Ces yeux-là avaient la transparence des étangs en hiver, des astres par les nuits humides de Novembre, des reflets dans l'eau. Ils étaient adorables et ils faisaient peur. Au bout d'un instant, Jacques qui ne put supporter leur inertie agonisante baissa le bras, tourna la tète.
— Elle est jolie, elle est surtout extraordinaire.
— Tu n'as regardé que ses yeux, mon
gosse, mais détaille le reste. Jacques lorgna encore et les yeux oubliés dans leur rigidité douloureuse, ce fut le visage le plus divin, le plus suave des Vinci ou des Raphaël. De nos jours, Juana Romani en a rendu d'un pinceau artiste la morbidesse et l'innocence. Nez droit, légèrement busqué comme il convient aux descendants de vieilles races impériales. Lèvres épaisses un peu, mouillées aussi, mouillées de rêves et de tendresses, de perversité et de douceur. Et des cheveux superbes, en couronne, qu'elle portait à la catogan pour accompagner son tricorne léger — les tricornes des pastels de Longhi... — Cela la rendit à Jacques plus vaguement proche, plus certainement désirable. Elle devait être toute jeune, plus enfantine que jeune, car malgré ces regards voilés, le visage souriait et s'animait par instants d'un clair sourire, d'un sourire en fossettes — le plus gracieux.
— Mais qui est-elle au juste? interrogea
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Jacques au moment où le rideau se levait.
— Voilà ce que je te dirai si tu es sage... plaisanta Sforzi. Je te le dirai à la fin de la soirée lorsque par les ruelles sombres où tu ne rencontreras plus ni sbires ni amoureux il nous faudra rentrer à notre Casa Barbere.
Cependant, sur la scène, Pantaleone en gestes mielleux persuadait à la servante de Florindo, à la servante amoureuse, que sa fille l'ennuyait fort et qu'il fallait la lui marier. Avec qui ? Avec le fils dudit Florindo. D'où intrigues, coups de bâtons, guet-apens, missions on ne peut plus secrètes dans lesquelles se distinguaient Arlequin et Brigella, duo d'amour à la façon de Beaumarchais, marivaudages et mignardises. La pièce fut agréable et facile. Mais quand le dernier acte fut terminé sur des applaudissements et que, par les couloirs étroits, Sforzi et Jacques sortirent avec la foule, Jacques dans son esprit fervent, avec la prescience de sa nature n'eut plus que l'image
de la petite aveugle, de cette petite aveugle qui venait au théâtre entendre des voix, et l'associer, à l'exception des autres masques évocateurs, au besoin infini d'amour qui le hantait.
Jusqu'à la Casa Barbere, sur une interrogation de son jeune ami, Sforzi expliqua l'histoire que Venise commentait de façon mystérieuse, l'histoire de la Contarinetta.
Car c'était le surnom qu'on lui avait donné, le peuple italien ayant le sens exquis des diminutifs appropriés à la grâce et à la jeunesse. Descendante authentique des anciens doges, n'ayant que peu de relations avec ses nombreux cousins qui sans vergogne, à cause de leur fortune, s'étaient arrogés les droits au titre et au nom, elle vivait retirée dans son palais avec une vieille gouvernante, la gouvernante du feu prince, et un oncle encore plus âgé que la gouvernante. Ce palais était tout son avoir et de mauvaises langues prétendaient que n'ayant rien voulu
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accepter jamais de qui que ce soit par fierté, voire même par morgue, elle en avait été réduite à tout vendre successivement, si bien que, dans les hautes salles désertes, il n'y avait plus que des chaises de paille et des lits en fer.
Jacques en conçût de la pitié. La pitié est la forme la plus pure de l'amour, comme l'amour est la forme la plus divine de l'Infini. Il se représenta, entourée d'une poétique auréole, l'existence de celle qui, par mystérieuse hérédité ou par simple caducité de race, vivait sans connaître les splendeurs de son ciel. Aveugle à Venise! Quelle douleur... quel supplice atroce et cruel. Aveugle au milieu de ces teintes, de ces flamboiements, de ces astres, de cette apothéose de la lumière ! Et inconsciemment Jacques sentit la gloire de celui qui saurait par ses chants sublimes remplacer aux oreilles de la bien-aimée les couleurs par des musiques...
Ils étaient devant la Casa. Ils se séparèrent. Jacques entra dans sa chambre, la main tiède
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encore de l'adieu de Sforzi. Une douceur bleue et grise enveloppait d'ombre la pièce. C'est curieux, comme la nuit, chaque objet, même le plus usuel et le plus commun se transforme en lluidité d'au-delà de la terre. Peut-être le silence.. . peut-être simplement le rêve. En allant vers une des fenêtres grandes ouvertes sur les lagunes, Jacques respira mêlé au parfum des fleurs lointaines du Lido, le parfum plus acre, plus salé des brises maritimes. Il aperçut comme à l'arrivée, comme au crépuscule, Venise coiffée par le soir obscur, toute nue dans la mer. Il la vit lumineuse, avec ses diamants et ses gemmes, avec l'orgueil de ses colliers d'astres. Et d'elle germait un ferment d'amour. Alors il pensa à ce que lui avait murmuré Sforzi en lui désignant de la main les ruelles et les canaux, les grands palais en face des lagunes... Une église... une église à cause du mysticisme toujours gardé, des conquêtes anciennes, des épopées fabuleuses accomplies
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par ces marchands, par ces guerriers au signe de la croix. Eglise aussi à cause du passé, à cause de ses souvenirs qui sont une religion. Il imagina en apparitions brèves la gloire d'autrefois, les vaisseaux et les galères... et les monceaux d'étoffes précieuses, d'aromates et d'épices rapportés d'Orient. Les voiles de pourpre claquant au vent avec le même bruit et les mêmes teintes qu'encore maintenant les voiles des pêcheurs. Il rêva lé Doge sur le Bucentaure — or et damas, perles et velours, — à grands cris de trompettes, les chefs-d'œuvre portés comme des reliques par les maitres verriers de Burano, les barques chargées de fleurs et de fruits descendant vers les rives de l'Adriatique semer sur leur passage la renommée et la richesse de la République. Il la vit debout au grand soleil face à Gonstantinople, cette autre reine. Puis ce fut le grand cortège des peintres sublimes, des architectes, inconnus parce qu'on n'avait pas le droit de graver son nom dans la
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pierre. Palma le vieux avec Mantegna et Bellini — trinité naïve et sereine, entourés de ieurs vierges et de leurs apôtres. Puis Cârpaccio le Caressant et Titien le Magnifique, Titien avec son air de prophète et d'empereur, la tête haute, mêlant sa barbe blanche au velours de ses dalmatiques. Enfin ces gloires, le Tintoret, violent comme un Borgia de la peinture, Le Véronèse tranquille et superbe comme un Médicis.
Et tout cela roulait confusément dans la tête de Jacques tel qu'un rêve de bataille et d'orgie. Les cloches sonnant l'heure au campanile Saint- Marc ne le réveillèrent pas : Il frissonnait vivant dans un songe.
Puis il pensa à la décadence de cette ville aujourd'hui devenue simplement le premier joyau du monde. Il la sentit abandonnée et meurtrie malgré son animation factice et ses efforts journaliers. Les rives le long du grand canal tendaientleurspalais ruinés comme des mains vides,
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vers les lagunes désolées, vers une mer morte. Et ces palais ruinés, Jacques les sentait ruinés pour toujours. Venise avait été la Ville du passé, l'étoile, le centre du crucifix dès l'époque des croisades. Venise avait été la ville de la ferveur de la Foi, en même temps que du commerce, et le grand phare vers l'Orient. Maintenant, la concurrence était trop forte et elle était trop loin. Jacques eut la sensation de veiller un cadavre... C'était bien la pourriture splendide que le soleil, à son apothéose, illuminait. Pourriture qui pendant la nuit n'en gardait que la pâleur de suaire. Mélancolique, l'idée d'amour l'effleura. En fermant les yeux, le sourire de l'aveugle lui apparut, le sourire, symbole aussi. Pareille à la Gontarinetta, Venise était privée du jour. Un nom magnifique, un passé comme on n'en vit jamais de tel sculpté dans la pierre, dans le bronze et dans l'or, et puis des orbites vides, des maisons dont les habitants auraient fui. . . Des églises, des églises par dizaines, sonnant
les heures, chantant toujours je ne sais quelle mélopée funèbre et berceuse, un silence comme on n'en rencontre que dans les cryptes de cathédrales, un silence où ne monte qu'un murmure voilé de prières, telles que des vagues venant mourir.
Et Jacques, le cœur immensément offert à cette douceur, à ce mysticisme, l'esprit sonore de musiques et d'appels, s'agenouilla comme autrefois, au bord de son lit d'enfant, pour direl'Angelus, s'agenouilla devant Notre-Damedcs-Mers-Mortes . . .
Jacques de Liéven n'en était pas à sa première visite à Venise. En avril de cette même année, poursuivi par la fascination de cette terre italienne qu'il ne connaissait encore que par ses lacs du nord, voluptueux et rêveurs comme des horizons de primitifs, il était arrivé juste pour écouter, le matin de Pâques, chanter les cloches — musiques sur l'eau. — Et l'impression lui avait été ravissante, et réalisatrice de ses désirs. Il venait d'atteindre sa vingtième année.
Son esprit était curieux, curieux d'inconnu et non pas curieux par lui-môme. Il n'y a que les romanciers pour croire aux phénomènes.
Ayant perdu son père tout jeune, il avait été mis interne pendant dix ans, dans de vagues collèges de Paris et de la banlieue où, en même temps que sa nostalgie de lumière et d'espace s'était aiguisé son amour de la beauté. Souvent les contrastes provoquent ces éclosions. On ne vit pas impunément dans un milieu et dans un même milieu sans aspirer à celui qui en est le plus opposé. Pour Jacques, 1& laideur des choses n'avait fait que lui donner la foi dans leur beauté. Il avait du reste laissé derrière lui la réputation d'un paresseux et d'un fantasque. L'un dérivantde l'autre... Fantasque, il lefutà la manière du plaisir ; paresseux, il le fut à la manière des enfants fantasques. On le destinait à l'école navale. Son père l'avait rêvé. Mais, son intelligence beaucoup plus tournée vers les choses légères, se rebuta aux mathéma-
tiques. Il échoua. On s'aperçut à temps de son manque de goût. Sa mère, qu'il adorait, comprit avec le tact des femmes et le pressentiment des mères l'obligation de l'orienter vers une autre carrière. Par sa famille, originaire de Suède et une des mieux en-cour de là-bas, par ses ancêtres dont plusieurs avaient été ambassadeurs en France, la Diplomatie lui était ouverte. Il s'y prépara. Les Sciences politiques, notamment l'histoire, séduisirent son imagination fertile en aperçus ingénieux. D'autre part, enthousiaste et très jeune de sentiments, n'ayant que fort peu connu la vie — l'amour pour les jeunes gens n'est-il pas injuste et adoré? — il vivait de ses rêves, de ses rêves gracieux. Il les avait souvent remplacés, étant à l'âge où l'on cherche, où l'on cherche, l'esprit àprement tendu vers le monde pour distinguer entre les chemins. — Il avait parlé politique dès quinze ans, sans y rien comprendre, royaliste après avoir lu M. de Bauchesne,
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et par tradition de famille, impérialiste avec M. Thiers, tout sauf républicain. Gela, sa naissance l'en empêchait. L'orgueil des Lié vin s'était perpétué comme un vice diront les uns, comme une vertu, selon les autres. L'orgueil en tout cas est le gardien du nom. Et pour Jacques, sans pour cela en concevoir une vanité spéciale, mais plutôt une responsabilité sérieuse, la seule qu'il ait comprise, son nom résumait le devoir, à ses yeux. J'ai dit qu'il avait été tout, excepté républicain. Il fut socialiste en compensation, parce qu'on peut être socialiste et grand seigneur. Jacques, les rares fois qu'il essayail de se prendre au sérieux se donnait à lui-même des airs d'enfant malade. Il se trouvait intéressant au possible et jouait au héros triste. D'autres jours il riait et sentait son cœur en fête illuminé comme par le soleil. En même temps que son échec à l'Ecole navale, et que sa nostalgie de terres lointaines, lui était née une vague tendance au souvenir, et un besoin languide
de tendresse. Cette tendresse, le souvenir, la mélancolie voulue et la gaieté passagère firent de lui un être à la fois impressionnable et câlin. Son enveloppe extérieure étant elle aussi très dans la forme de son moral, il s'unifia, s'identifia, devint plus personnel. Elancé, et de silhouette agréable, presque trop maigre, le cou svelte, de ces cous d'aristocrate dont les aïeux allaient à l'échafaud, il avait la figure fine et un peu étrange des races du Nord. Ses sœurs, par plaisanterie, vantaient ses cheveux comme s'il n'avait pas eu autre chose. Ses cheveux étaient jolis, en effet, des cheveux on pourrait dire de femme, longs, dorés et très fins. Mais le mieux dans son visage, étaient les yeux, de grandeur moyenne, l'un gris, l'autre presque bleu pareils à des turquoises voilées d'argent. Le nez était resté puéril. Les lèvres, expressives, étonnaient par leur rougeur de fièvre, des lèvres faites pour les baisers et pour les aveux d'amour. Il y a du reste de lui, un
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portrait, d'après un costume Charles Ier, tête blonde et velours noir qui rend à merveille sa sveltesse, sa sensualité et son orgueil.
J'ai dit que c'était un poète. Il y a des êtres qui le sont toute leur vie par leurs impressions et par leurs rêves. On ne l'a jamais su, parce qu'ils ne peuvent pas l'exprimer. Il y en a d'autres qui expriment et qui ne sentent pas. Jacques de Liéven sut exprimer sa nature, par conséquent être plus complet.
Dès la première jeunesse il était porté aux souvenirs. Les poètes sont justement ceux qui se souviennent d'une vie antérieure. Les baisers maternels dont il avait été sevré par l'internat représentèrent à son imagination l'amour perdu et par suite le regret d'amour. Il écrivait des lettres à sa mère où, entre deux demandes de gâteaux et d'argent, vibrait une émotion d'artiste à l'idée de la voir. Il eut au lycée des amis qu'il affectionna beaucoup et qui le trompèrent. Cela encore fut de l'amour perdu. Peu à peu
son esprit fut peuplé de fantômes doux et blonds comme lui. Les petits de sixième qui pleurent les lundis soir sur l'oreiller, sont à ce moment-là inconsciemment lyriques. Toujours à cause des mathématiques, on l'envoya dans des villes plus lointaines étudier avec des professeurs, avec des spécialistes pour les bourriques... Entre deux théorèmes il allait regarder le ciel profond, profond comme son cœur à lui. On le surprit deux fois avec Musset, et grand fut le scandale. Un externe complaisant lui apportait des fleurs....
Aussi, quand après les baccalauréats il fut libre, sa vie nouvelle devint un continu bonheur. Il continuait de plus belle à écrire, car maintenant, l'ambition lui venait, démesurée pour son âge. Il était avide d'espoir. Le jour de ses vingt ans sa mère lui permit de partir en voyage. C'est alors qu'il vint à Venise, puis qu'il alla en Allemagne, en Russie et en Suède, — belliqueux d'enthousiasme,
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délicat d'émotion comme un enfant gâté.
El <"'était en reconnaissance de celle éprouvée tout à l'heure, plus exquise que les autres, face à face avec les nuit- vénitiennes, que Jacques de Liéven s'était agenouillé.
Lorsqu'il s'éveilla le lendemain, la lagune était recouverte d'une brume légère qui faisait ressembler Venise à une perle cachée par du tulle. Le soleil d'octobre, pâle et blond, venait de se lever à peine. Les cloches avaient depuis longtemps dû se mettre en branle dans leurs nids de pierre. Leurs voix chantaient. Seuls les deux anges de Saint-Marc et de Saint-Georges, ouvraient leur vol d'or parmi ces teintes grises. Il s'habilla vite, ne donnant que de rares coups d'œil à la beauté de ce matin tranquille. Il ndit , suivit le quai des Esclavons jusqu'à la Piazzetta et là, fit signe à l'un des gondoliers.
Lorsque la frêle barque eût dépassé la Jiudecca et qu'elle se dirigea vers le Lido, où
Jacques de Liéven avait désiré aller, le jeune homme se retourna en arrière pour jouir du spectacle, du spectacle merveilleux. Le soleil caché jusque-là ou trop pâle pour dorer Venise venait de dépasser les nuages. Toute la rive, le Palais des Doges, le Palais Royal, et, plus loin, l'entrée du grand Canal, resplendissaient comme une conque gigantesque taillée dans du corail. De- yeux, instinctivement, Jacques chercha le Palais Gontarini. Mais que distinguer dans cette amoncellement de bijoux?
Une fanfare passa sur la Place et la brise venant de terre apporta jusqu'à la gondole le rythme qu'elle jouait ; à distance elle devenait altière et triomphale. Jacques, le cœur transporté, se sentait un désir d'apothéose. Il rêva de victoires et des strophes enflammées palpitèrent sur ses lèvres. Il éprouva le vertige de la vitesse. Il aurait voulu fermer les paupières, et dans un souffle respirer un ardent baiser. Avec cette fête du soleil, la sensualité
héroïque de sa nature éclatait à la façon des fruits du grenadier dont les graines étincelantes s'échappent de leur pulpe. — Suivre son instinct ! La nature pour loi et pour seul idéal !
Jacques se souvenait de doctrines anciennes, pures comme les lignes d'un temple grec. Platon, et ses mythes aussi beaux que ceux du Christ, Platon et ses mythes lui apparaissaient en face de Notre-Dame des Mers Mortes. Venise enlisée sous le fardeau de ses splendeurs, Venise ressuscitée par la nature immortelle. Maintenant, malgré le flamboiement de l'astre, malgré la teinte des vagues déjà bleues d'Orient, G'était le désert infini des lagunes. La gondole n'avait rencontré aucun navire, pas même le vaporetto qui fait le service, pas même le raffut de Chioggia... Un étang abandonné... un marais maudit.
Le gondolier dont la silhouette mince se détachait sur l'azur, se pencha vers Jacques et lui dit dans un patois zézayant :
— Ouna légende, monsiou... ici, ouna légende...
— Ah ! dit Jacques, d'une voix grise, grise autant que la mer immobile.
— Ouna apparition de la Vierge au dernier doge Manin.
— Raconte moi çà, gondolier.
Alors, avec la familiarité commune à sa race, le batelier quitta le tremplin exigu d'où il ramait comme sur un manche de violon, vint s'asseoir en face de Jacques et, montrant d'un large geste l'horizon, il commença l'histoire. . .
« C'était vers la fin du dernier siècle, l'année d'avant la conquête française. La République avait déjà du plomb dans l'aile. L'armée de Bonaparte l'avait quasi occupée et tenait encore une partie de son territoire. Les factions divisaient les Vénitiens eux-mêmes... une décadence, Monsiou. Le doge était — comment appelez-vous çà — un fataliste, et vivait avec une nonchalance orientale. Sans qu'on
le sut jamais, il mourait de peur d'être assassiné. Très dévot, superstitieux comme le diable, il fréquentait les sanctuaires à qui la croyance populaire attribuent un pouvoir «le miracles. Entre toutes ces églises, Saint-Juliendu-Désert, recevait ses très fréquentes visites. I 11 ?"ir, où il devait y aller sur le Bucentaure, il changea brusquement d'avis, fit monter ses courtisanes, ses nègres, ses singes et ses chiens, et ce fut vers Torcello qu'il se dirigea ; à Torcello il avait construit un petit palais d'Eté, dont l'intérieur était tout en cristal. La fête se prolongea fort avant dans la nuit, si bien que lorsqu'ils revinrent, le Bucentaure malgré ses ors sculptés et ses larges voiles de pourpre, avait un repoussant aspect d'orgie. Les courtisanes, nues et vautrées sur les soies et les velours, dormaient, les yeux fixes. Des singes s'étaient blottis contre leur chair, un chien hurlaità la lune et le doge, indifférent à l'effort des rameurs regardait tout cela d'un œil lointain comme un
présage de désastre. Son manteau pourpre et son bonnet diamanté se confondaient avec l'ombre. Des chanteurs, à l'avant, continuaient une psalmodie lente et sensuelle... Les voix montaient, puis s'affaissaient répercutées par la mer. A l'horizon, Venise se distinguait à peine. Tout à coup, en passant devant l'ile où se dressent les ruines de Saint-Julien-du- Désert, on entendit, le Doge et les rameurs, un bruit indistinct, presque un appel à l'Angélus. Comme chacun savait l'église abandonnée, on crut à un retour de brise, messagère de bruits invisibles. Mais plus clairement cette fois, les cloches tintèrent et la lagune fut enveloppée de brouillard. Tremblant, le doge Manin ordonna aux galériens de ramer plus fort, et d'atterir plus vite ; les biceps se gonflèrent, les poignets se raidirent, mais comme par enchantement les rames cassèrent. L'équipage poussa un grand cri et se signa. Sur le pont du Bucentaure, les courtisanes étaient toujours dans leur posture
ignoble de goules endormies. Alors, au bruit sans cesse croissant des cloches, une clarté naquit vers Saint-Julien-du-Désert, s'avança sur l'eau pareille à une lueur qui danserait. Lorsqu'elle fut près du Bucentaure, l'atmosphère s'irradia d'aurore, et des musiques entonnèrent un hymne étrange. Le doge épouvanté n'osait lever les yeux. Il entendit une voix l'appeler. Il se prosterna, pâle comme une statue d'ivoire, pâle sous ses broderies d'or. C'était la Vierge. Vaguement il sentit des regards de reproche peser sur lui, lui entrer jusqu'au fond du cœur tels que des coups de poignard... Kegar de-moi, disait la Vierge... Levant vers la clarté d'aurore ses prunelles dilatées, le doge vit dans un rayon éblouissant deux grands yeux tristes qui pleuraient... Puis la vision disparut, — mais le doge gisait évanoui, retombé dans sa cathèdre où menaçaitle lion de Saint-Marc.
Au matin, une barque rencontra le Bucen-
taure sur lequel un homme poussait des gémissements. Elle lui vint en aide, et l'on put avec de grands efforts, ramener le navire jusqu'à l'Arsenal. Une année après, jour pour jour, à l'heure où les gondoliers du port avaient été témoins de cette rentrée silencieuse, avec une barque désemparée, des femmes à moitié mortes parmi les étoffes et les fleurs, le doge au visage convulsé, une année après, jour pour jour, la République était renversée, Venise prisonnière, le doge en exil.
Et aujourd'hui encore, Monsiou, ajouta le gondolier d'un air candide, aux environs de la Saint- Jean ou de l'Assomption, les bateaux qui passent dans la nuit du coté de Saint-Julien-du-Désert voient apparaître deux lueurs, l'une plus pâle, l'autre plus blanche. C'est l'âme de Manin, demandant pardon à la Vierge... »
— Très jolie ton histoire, murmura Jacques,
d'un air léger. Par cette clarté grandiose et
blonde son âme même au récit de légendes
mélancoliques ne parvenait pas à s'attrister. Cepandant, il tendit de sa main où scintillaient des bagues précieuses quelque monnaie au gondelier. Il sentait en son cœur l'âme évanouie du dernier doge se mêler aux rêves magnifiques de Venise. Il eut l'impression de recevoir en lui un peu plus de ce Passé grandiose, de ce Passé dont son esprit comptait ressusciter les astres. Un souffle de gloire le bouleversa, et l'envahit si fort qu'il sentit un frisson le parcourir jusqu'aux plus minimes veines. Sous la tension nerveuse, ses doigts se contractèrent, il aurait voulu pleurer et chanter à la fois, et courir comme les héros de la Grèce antique, un laurier sur le front, un flambeau à la main.
Quand la gondole accosta au Lido, Jacques était demeuré fiévreux d'apothéose. Il mit pied à terre, ordonna qu'on l'attende, marcha vivement car il était avide d'espace et de mouvement. Comme il était transformé, le Lido, depuis
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sa dernière visite ! Il se souvint de L'impression tendrement mélancolique de ce ciel pâle d'Avril, les arbres sans feuilles, bourgeonna- à peine, le paysage morose, manquant de cette ferveur dont s'éveille le printemps. Il se souvint de son arrivée sur la plage, de ce casino banal et déserté dont les planches sonnaient creux comme les planches d'un cercueil vide. Les gosses de la plage, les pauvres petits mendiants aux haillons roux, lui avaient offert des coquillages, des hippocambes desséchés dont les arêtes brunes ressemblaient aux fruits du caroubier. Et puis son désespoir intime, la sensation atroce d'être seul lorsque les lèvres tremblent d'amour inexprimé, que les bras ont de vagues désirs d'étreindre, de s'appuyer. Oh ! il avait été ému jusqu'aux larmes, cette aprèsmidi là, et, sans se douter d'un retour improbable, longuement, le cœur vide — pareil à S'-Julien-du-Désert, les yeux perdus, il avait écouté la plainte de la mer. Ceux qui aiment,
ceux dont l'esprit est dévasté par la passion lointaine, ceux qui brûlent d'un feu intérieur, ne connaissent pas le rythme infini des rivages ! Dans chaque vague qui meurt, dans l'écume qui déferle, dans le vent qui passe, ce sont des murmures mystérieux et étranges, dont on écoute les spasmes comme en vision, dont on comprend le sens comme en rêve ! Et Jacques à cause de sa vie même et des souvenirs d'enfance cachés, était plus porté qu'aucun autre à un retour vers le Passé, à un élan vers la mer...
Tandis qu'aujourd'hui, toutétaitvert etcalme. Ce n'est guère que le dimanche où il y a foule au Lido. Par cette journée de semaine, Jacques était à peu près seul à marcher le long de cette route dont les arbres, encore d'été, semblaient laisser de leurs branches tomber des caresses. Le soleil transfigurait l'espace comme une chevelure blonde. Des rayons, des luminosités, des teintes nombreuses et pareilles aux grappes
d'une vigne en vendange ciselaient sur chaque chose un motif clair, un bijou éclatant. La mer elle-même, en face de laquelle Jacques était arrivé, avait fait une toilette de fête ; une voile rouge et rose tremblait à l'horizon comme un glaïeul. Des oiseaux passèrent, symbole d'espérance, symbole aussi du voisinage de Venise qui n'a plus de vie que par leurs ailes. Jacques en voyant cette nature en extase pensa à la douceur d'aimer en elle. Il associa l'image enfantine de la veille à son espoir, et de nouveau évoqua la Contarinetta aveugle, aveugle au-milieu de ces splendeurs ! Et sa pensée lui revint en mémoire, la pensée qui l'avait assailli lorsque, pour la première fois, Sforzi lui avait parlé du malheur de la jeune Vénitienne : il sentit la gloire de celui qui, par ses chants sublimes, saurait remplacer les couleurs par des musiques aux oreilles de la bien-aimée.
Oh ! pouvoir faire cela à vingt ans! De suite, l'idée de sa jeunesse, par conséquent de sa fai-
blesse, le contraria. Il eut une révolte : parce qu'un être est alors, dominateur de la vie au point de ne pas entrevoir la mort, parce qu'en ses veines et qu'en son âme. bouillonne l'ardeur de la gloire, parce qu'il est enivré de sa force et de sa beauté, de son génie et de son espérance, parce qu'il est trop jeune, on lui refuse l'entrée au jardin étoile où les lauriers ceindraient son front dans l'ombre ! Il faut laisser la place aux autres, à ceux qui sont plus vieux, aux aines dans la carrière... Allons donc, comme si l'ambition n'était pas seulement un droit mais un devoir, comme si l'artiste n'était pas un semeur d'idées vives et fécondes, comme si dans ces idées-là, la jeunesse n'était pas la graine d'or ! Pouvoir présenter à l'Elue — à vingt ans c'est pour l'amour que l'on travaille et que l'on va cueillir des rameaux parfumés — pouvoir présenter à l'Élue des prémisses sublimes, de sorte qu'en sentant le baiser de ses lèvres, on croie sentir aussi le
baiser éternel de la postérité ! Mourir après, mourir au seuil même du jardin, qu'importe, pourvu que l'on y entre. Et de nouveau et comme en rêve, vibrèrent les paroles prononcées en face de Venise ardente ; mourir avec sur les lèvres des mots diaphanes et sonores ! Mourir...
Alors, le désir d'une œuvre lui étreignit la chair, car les poètes sentent leur art, bien autant par le corps que par l'intelligence. Les mots flamboyaient en lui. Les peintres se servent de mille couleurs, les musiciens possèdent leurs gammes, le poète a le clavier merveilleux et agile de mots variés infiniment. Jacques chercha en lui-même les images dont il ferait surgir la ville et la lagune, les phrases dans lesquelles, comme autrefois dans les sarcophages d'Egypte, il pourrait ensevelir ces Reines mortes. Et les minutes se répercutaient pareilles au tonnerre. Il était dans le délire du Créateur. Il se sentait capable, malgré son apparence frêle, de renou-
vêler les miracles de Bacchus, de dérouler des théories dyonisiaques autour de ces évocations, de mêler la foudre aux sons aigus de la flûte de Pan. Quand il revint vers la gondole où le batelier s'était endormi, le bras replié sous sa tête brune, ses membres tremblaient encore d'émoi inassouvi.
Le passage pour le retour lui parut prompt comme une heure de caresse. Midi tombait d'aplomb avec sa mitre de soleil. En face Venise étincelait. Les vitres sur la rive crépitaient d'étoiles. Saint-Marc et le Palais des Doges semblaient transparaître derrière une fournaise.
Sforzi attendait Jacques de Liéven. Il avait eu le pressentiment de cette visite au Lido. Quand il aperçut la gondole il fit des signes d'impatience...
— Une heure et demie, c'est fou de déjeuner maintenant !
Puis, quand ils eurent terminé leur repas,
en allumant sa cigarette, Sforzi dit d'un air détaché :
— J'ai travaillé pour toi, tu sais, mon vieux. Tu peux m'en garder reconnaissance. J'ai pris des renseignements sur Vérone où tu m'avais dit ta volonté d'aller. Et j'ai reçu un mot. Devine de qui? De la Contarinetta pour visiter son palais.
Et Jacques en écoutant ces paroles sentit en
lui un éblouissement d'aurore. Il lui semblait
que la matinée merveilleuse où le Lido lui était
apparu se transfigurait d'amour. On n'a
d'enthousiasme au cœur que lorsque la passion
y sommeille. C'est pourquoi dans tous les
temps et dans tous les lieux on a parlé
d'amour ; même dans les histoires, même dans
les psychologies de mœurs spéciales on n'a
jamais pu couper cette chaîne-là. L'amour est
un réseau préservant l'âme humaine. L'amour
est la seule religion que l'homme se soit donnée
et transmise en naissant. Et tous les Dieux
dont le ciel fut peuplé ont mêlé à leurs prières
des serments larges et tendres ! Il lui semblait que les musiques entendues, que les légendes merveilleuses des mers mortes montaient comme un encens vers l'autel de l'inconnue dont les yeux ne voyaient pas. Il lui semblait que Notre-Dame toute entière était tournée du coté de la Vierge et que cette vierge, avec l'irrésistible pressentiment des chastes, lui appartiendrait.
— Quand est-ce que nous irons au Palais Contarini ? interrogea Jacques anxieusement.
— Demain, si le jour se lève, dit Sforzi dans un bon sourire. Moi je vais peindre en attendant, viens-tu? Mais Jacques refusa, ayant déjà son but intime. Dessinateur médiocre luimême il évitait de voir à l'œuvre le talent de son ami.
Car il avait dans le caractère de ces côtés mesquins qui se rencontrent chez toutes les intelligences d'élite. Pour les sujets, pour les arts que son esprit traitait avec facilité, loin de
concevoir une haute idée de lui-même, il était heureux de reconnaître chez les autres des dons pareils. Mais ce qu'il faisait mal ou médiocrement, il n'en supportait pas la perfection ailleurs. Voilà bien son orgueil.
Sforzi, au contraire, était un modèle de capacités moyennes. Et il devait en vivre mieux. Peintre et 33 ans, il aurait pu choisir également d'être députe, mathématicien, chanteur de caféconcert ou père de famille. Ce dernier rôle lui aurait convenu à merveille. Mais il n'avait pas la fortune nécessaire. Fils d'Italiens naturalisés Français par l'annexion de la Savoie sous l'Empire, n'ayant pas vu l'ancienne patrie de ses parents avant sa vingt-cinquième année, il en avait eu, dès le berceau, la passion fervente d'arriver. Atavisme, prescience ou manie. Cette passion l'avait successivement posé candidat malheureux à Saint-Cyr,au Droit, à l'Ecole de médecine. Il s'était rabattu sur la peinture qui est le couloir de sortie de pas mal de gens
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sans talent, dont le goût pour la beauté est néanmoins manifeste. Sforzi, peintre. Peintre en effet, peintre par formule et par silhouette. Cheveux longs, un tantinet douteux vers la fin du mois, auréolés d'un tyrolien immense. Barbe rousse, grands yeux bordés de paupières rouges comme des œufs au jambon.
— Enfin la classique tête du rapin qu'on qualifie de tête de christ quand on a des visions à l'heure verte. Pas commun, ayant juste assez de goût comme je le disais à l'instant, pour avoir du tact, peu amateur du reste de la société mêlée dont Montmartre reste encore la corne d'abondance, très entiché de grandeurs, ravi de tutoyer quelqu'un de titré et de dire : Ce cher Liéven de mes amis. On rencontre des types pareils qui, Sforzi à l'extrême, ne veulent portraiturer que des blasons.
Jacques, qui connaissait le défaut du peintre, lui montait un bateau dont l'autre restait en
MUSIQUES 6l
extase : Sforzi peut-être... mais qui sait... Sforza ? Et Sforzi finissait par avouer en confidence une lignée de la main gauche inventée de toutes pièces, à la longue, crue naïvement.
— Fais-toi donc autoriser par le Pape — soufflait le jeune homme...
— Ah, ce sacré Liéven...
Toujours est-il qu'il était parti peindre lorsque Jacques pensa marcher un peu, par les ruelles. On lui avait parlé de San Zaccharia dont certains tableaux d'autel étaient merveilleux. Il descendit l'escalier de la casa, reprit déjà par habitude la rive des Esclavons, s'engagea sous un Sottoportico qu'il reconnaissait de sa dernière visite en Avril, arriva sur la place de l'église.
Au moment où il allait pénétrer dans le sanctuaire, sombre de fumées d'encens, de vieillesses et de mystère, faiblement étoile par les lampes, luminaires de vermeil, deux femmes en
sortaient... Use rangea, et tout à coup recon-
nut, à douter du jour, la silhouette mince et frêle de la Contarinetta. Il en fut très ému. Pourquoi? Il l'aimait donc ? Elle et la personne qui l'accompagnait s'enfoncèrent vers le rio terra au bout duquel devait attendre la gondole. Car Jacques de Liéven voyait cette petite riche comme une Reine, incapable d'aller à pied. Il regarda l'enfant disparaître, tant qu'il put, en avançant vers la route qu'elle avait prise pour discerner encore la trace de ses pas. Que venaitelle faire dans ce sanctuaire... Prier, parbleu... Mais Jacques se souvint d'un détail qui n'avait pas frappé tout d'abord ses yeux éblouis. Contarinetta dans un pli de sa robe, gracieusement relevée à la façon des traînes du temps jadis, Contarinetta dans un pli de sa robe dissimulait quelque chose, un objet, deslivres, quelque chose de pesant. Jacques eut l'idée que c'étaient des étoffes pour orner l'autel... Et puis qu'importe, elle était venue à l'église, il l'avait vue passer.
Et il entra à Saint-Zaccharie , le cœur illuminé comme par des cierges.
On venait de lui découvrir le chef-d'œuvre de Giov. Bellini, le concert à la Vierge, la Vierge sur un trône entourée des Saints, les regards en extase vers son fils, écoutant un ange lui faire de la musique. Jacques de Liéven trouvait, malgré l'ombre où il était placé et le mauvais entretien de la peinture le tableau délicieux. Il y avait tant d'amour et de résignation dans ce regard de Mère, tant de douleur et tant de gloire dans ces sons qui la berçaient !
Le gardien de l'église s'apercevant du plaisir éprouvé par le jeune homme, lui dit d'un air de regret :
— On ne fait plus de belle musique comme cela, maintenant. Jacques, surpris d'une réflexion aussi tristement étrange dans la bouche d'un sacristain, détourna la tète, répondit un oui distrait, regarda l'homme. Il avait l'air très ancien et par son visage émacié, par ses épau-
les voûtées, par ses pauvres mains tremblantes il rappelait les statues de Vittoria, le glorificateur des martyrs.
Le gardien répéta... On ne fait plus de belle musique... Et comme Jacques allait lui dire que c'était dans l'imagination de Bellini un concert mystérieux et surnaturel tel que seule pouvait en entendre la Vierge, le vieux murmura : Pourtant nous avons ici une jeune fille qui, lorsqu'elle chante ou qu'elle tient l'orgue, est presqu'aussi divine que la Mère de Dieu.
Jacques de Liéven eut un sursaut, puis brusquement comprit tout... et la sortie de l'église, et la Contarinetta tenant un fardeau dans un pli de sa robe.
11 aurait voulu entrainer cet homme...
L'Enigme, c'était ça... Jacques sentait du feu ramper dans ses artères, le cœur lui battait d'un mouvement très doux et très rude à la fois... Aveugle et jouant de l'orgue, offrant au Seigneur
la caresse de sa voix puisque le Seigneur l'avait privée de la lumière et de ses yeux. 0 musique... Concert ineffable, concert de la Vierge ! il ne voyait plus le tableau de Bellini. L'église prit pour lui avec ses luminaires, l'odeur vague d'encens qui flottait encore, l'église prit pour lui les proportions païennes d'un temple d'amour où il viendrait revivre et mourir.
D'une voix blanche il demanda : — Quand-est ce que cette jeune iille joue et chante ?
— Tous les dimanches à la messe de midi, monsieur. Vous savez qu'elle appartient à une des plus illustres familles de Venise... Le sacristain lancé ne s'arrêtait plus. Dans ses vocables rudes et dont il choisissait visiblement les termes, on sentait frémir une tendresse inavouée. Il devait adorer cette Contarinetta à la façon des tableaux d'autel dontil avait lagarde, des images mystiques dont ilrenouvellaitles fleurs... Jacques écoutait et rêvait... Il irait, le prochain dimanche! Puis il se souvint que le lendemain, Sforzi lui avait
annoncé leur visite chez elle. Il regretta presque de la connaître avant de l'entendre. Mieux que par les paroles, mieux que par le regard, les âmes communient par la musique. Musique ! Musique ! Les syllabes chantaient, il eut l'impression d'ouïr les orgues, toute une apothéose en feu se déroula dans son esprit, lente et splendide comme les volutes de parfums précieux.
— ... Elle est si pauvre, continuait le bedeau attendri, elle est si pauvre et si fière ! Ils vivent, parait-il, elle, le noble vieil oncle, et la gouvernante sans être assurés du pain quotidien... Elle est pauvre et fière. Elle ne s'est jamais plainte à personne. Elle est pauvre et fière, oui. Moi, ajouta-t-il bas d'un air triste, c'est M. l'archiprêtre qui me l'a raconté...
Au dehors, le jour devait mourir. Il teintait les vitraux de rayons roses qui rendaient l'heure poignante et douloureuse. Les paroles du sacristain en tiraient une gravité singulière.
Pauvre et belle, et puis, pour gagner sa vie elle chante !
Jacques de Liéven eut la sensation qu'on lui révélait un des plus simples et un des plus doux poèmes qui jamais eussent vécu.
Sans rien ajouter, il glissa quelque monnaie dans la main du vieillard, acheta sous le porche de l'église un cierge et des fleurs blanches que les gens du pays appellent l'Etoile du Berger. Puis il alla déposer sa double offrande, parfum et lumière, devant le concert à la Vierge.
Comme l'avait dit Sforzi à Jacques, dès les premiers jours, la Contarinetta ne vivait pas dans l'ancien palais de sa famille. Des cousins à elle, qui avaient réussi à garder leur fortune et leur héritage y passaient quelques mois de temps à autre. Elle, son oncle et sa gouvernante occupaient une sorte de grand appartement dans le palais Labia, tout près du Ghetto. La Contarinetta venait d'atteindre ses dix-sept ans. Son père, le prince Giovanni Con-
tarini, elle ne l'avait guère connu qu'en entendant, à cause de lui, pleurer sa mère. Pauvre mère, née en France, mariée à ce débauché et à ce joueur parce que les parents voulaient qu'elle fut princesse !
La Contarinetta se souvenait alors qu'elle était toute petite de scènes terribles, de poings levés, de jurons effroyables. Et la princesse, qu'elle, l'enfant, rappelait beaucoup, ne répondait jamais rien, préoccupée de l'avenir de sa fille, soignant ces pauvres grands yeux dont la lumière s'enfuyait. Car la Contarinetta n'était pas aveugle de naissance. Elle avait autrefois vu comme c'est beau, le soleil ! Seulement quand on lui parlait de son enfance et de son accident, elle détournait la phrase, ne voulant pas rendre les autres tristes de cet enlisement... de l'agonie de ses prunelles...
Elle avait vu sa mère lutter tant qu'elle avait pu, chercher à ramener au devoir le prince toujours plus méchant, toujours plus toqué.
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Cependant la fortune du couple s'ébrèchait. La dol de la princesse fut mangée comme le reste. Alors, on commença les ventes. Ce fut d'abord sur le lac de Corne, une villa merveilleuse, toute en marbre gris et rose que les Contarini possédaient depuis trois siècles. Cette villa était formée d'une seule arche immense comme une une arche triomphale, bâtie sur un promontoir d'où Ton voyait à droite et à gauche le lac luire en pleine clarté. Sous cette arche qu'ombrageainl des jasmins très vieux, grimpés après la colonnade, la Contarinetta se rappelait de dîners embaumés, avec des musiques lointaines, des femmes splendidement belles... au temps où sa maman souriait, où le prince n'était pas encore ce qu'il allait devenir. De chaque côté, les ailes contenaient des chambres hautes et claires, sentant bon l'autrefois, sentant bon les aïeux. Des salons en enfilade toujours en marbre, où des rois avaient passé. Et puis une bibliothèque extraordinaire, remplie
de manuscrits savants et dorés, de livres jaunis aux coins des pages et où elle s'était tant amusée. Ah, les jolies images, les frêles enluminures, les naïves histoires dont elle faisait ses fêtes !.. Le parc était immense avec, autour de la villa, des essences rares, des arbres tout à fait du sud. Des palmiers et des orangers, des massifs de verveine si touffus que les oiseaux y bâtissaient leur nid, en pleine ivresse ; des cèdres et de grands rosiers sauvages dont les petits bras, dont les larges fleurs accrochaient en passant, des aloës plantés sur les rocs aigus, des bambous fuselés, un bois de laurier rose. Et on avait vendu cela pour avoir un morceau de pain, parce qu'il leur fallait du pain. On avait vendu cette merveille à une américaine sentimentale qui deux années y était venue promener ses trop jeunes amants. Depuis, tout était resté fermé, les volets, les portes, la bibliothèque, et des herbes folles et des lierres partout avaient poussé.
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Le jardinier qui d'abord avait été au service du prince et qui était resté fidèle à la maison se trouvai! maintenant le seul hôte de la villa silencieuse, le seul gardien de ce jardin abandonné. Il le soignait, parait-il, avec des attentions merveilleuseset délicates. Vieux Lombard, sceptique comme ceux de sa génération qui avaient vu passer et repasser, naître et disparaître tant de régimes, tant de maîtres, il n'avait qu'un fétiche. Les Contarini. Pour lui, ce nom-là, c'était le bon Dieu. Il était persuadé qu'un jour où l'autre ils chasseraient l'Américaine, cette Barbare, et qu'ils reviendraient habiter leur domaine en fleurs.
L'année d'avant sa mort, la princesse passant d'aventure par Corne eut le désir de revoir les lieux où s'étaient écoulés de rares bonheurs perdus. Le jardinier lui fit une réception touchante. Il était désespéré de ne pas pouvoir lui ouvrir toutes les salles, de ne pas faire entrer le soleil avec elle : on lui avait retiré les clefs,
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sauf deux ou trois indispensables ; les nouveaux propriétaires n'avaient pas eu confiance II avouait cela les larmes aux yeux. Il en était surtout désespéré pour sa maîtresse. Mais il lui fit, de l'entrée du domaine jusqu'à la villa, un sentier couvert de lys...
On avait vendu cela, et bien d'autres choses. Une propriété près de Padoue, le célèbre palais Giacomelli décoré par le Veronèse de fresques impérissables. Les Contarini la tenaient du dernier doge Manin, celui-là même qui avait eu près de Saint-François du Désert cette épouvantable vision. Et puis des forêts en Sicile et des champs de culture près de Rome. Tout y avait passé. Les collines et les lacs, les hori- /('H- aux contours légers et lins, les belles, les anciennes demeures demeurées vibrantes detriomphes du passé, les seigles blonds et les maïs dont les panaches flottent vers midi au soleil, les orangers étoiles le jour par leurs fruits, le soir parles lucioles, tout avait été rouler sur le tapis
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vert, dans la bourse des créanciers. Avant l'argent l'honneur !
Et comme il eut été compromis sans ces ventes!... Le prince, dégénéré de sa race, semblait inconscient de ses fautes. Dans une autre sphère, avec des éléments différents mais où se survivait cette passion italienne pour le panache et pour la représentation, il était devenu un Delobelle, un Delobelle encore plus antiphatique et plus vicieux que celui de Daudet : Il était méchant sans le savoir, je n'ose dire sans le vouloir. Le prince criait au martyre. Et les soirs où la princesse, après avoir vendu et vendu, sans bijoux, sans terres, sans pain, lui apportait les billets dont on lui avait payé ses dépouilles, Gontarini, sans même remercier, lui faisait des scènes, lui reprochait de manquer d'ordre.
— Et Giacomelli, encore vendu ? Et les bois de Caprée aussi. Allez donc épouser ces bourgeoises !
Bourgeois, si seulement il avait pu l'être !
Heureusement il mourût quand sa fille allait atteindre dix ans, les laissant, elle et sa mère,, ruinées, mais du moins sauves dans leur honneur.
Alors commença pour la princesse une existence nouvelle et presqu'aussi douloureuse. Garder sa dignité, quand l'estomac est vide !... Le pain est une faveur... Alors que faire ? Car c'est un cas fréquent, car ces familles existent... Dieu merci, il n'y a pas de par la terre que des comtes du Pape ou des barons de l'Empire... Que faire ?
Les nuits d'angoisse où l'on se tord les mains devant un lit d'enfant, où l'on compte les meubles qui restent, les créances à payer, les matins gris où rien ne semble sourire, où la Contarinetta demandait avec sa jolie mine de bébé impérial, un bonbon, un gâteau, les affres de l'agonie, la peur la plus terrible qui soit parce qu'elle n'a pas d'expérience, la peur du lende-
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main, tout cela, la princesse le connut. Elle jouait du piano merveilleusement. Sa voix était encore fraîche malgré les sanglots dont sa gorge avait frémi. Elle dut s'informer pour savoir sil'on ne voudrait pas lui accorder quelques leçons. C'était sa seule ressource. Ses parents morts, leur fortune engloutie il y a beau temps par le prince, ses cousins vénitiens inexorables, méprisant d'ailleurs sa naissance... Elle dut s'informer : le commencement du Calvaire. Elle finit par obtenir quelques heures de piano chez des familles de commerçants où d'artistes. Ce sont ceux-là qui ont le plus de cœur. Peut-être existait-il chez eux un sentiment de fierté rancunière, pas à l'atelier, mais dans l'arrière boutique. — Une princesse, ma chère. — Elle est au cachet ! — Les émigrés modernes ! . . . Elle y allait à la tombée du jour, le visage couvert d'une épaisse voilette, après avoir rendu des visites toute l'après-midi, après avoir taillé de menus objets de lingerie qu'elle cachait aussi,
qu'elle vendait dans ces mêmes familles. Cependant Contarinetta grandissait. Un soir
que sa mère, depuis plusieurs jours malade, avait dépensé son dernier argent en médicaments et en bonbons pour sa fille, Conlarinetta boudeuse trouva qu'elle avait encore faim après diner. Ne la jugez pas, elle ignorait. La vieille gouvernante qui ne savait rien non plus des leçons et de la pénurie extrême de la princesse, déclara tout de go derrière la malade que madame la Princesse était un peu regardante. Regardante! cette femme qui, malade, n'avait pas pu gagner sa vie, leurs vies à toutes trois. Gontarinetta, bouleversée, revint près du lit où sa mère souffrait. De suite la Princesse remarqua l'état anormal de son enfant.
— Qu'as-tu ? dit-elle très tendre.
La fillette avoua; elle répéta les paroles de la gouvernante. La princesse fut admirable. Elle ne sourcilla point, car l'ignorance où restait Contarinetta était la seule épave de son
bonheur. Simplement elle rappela à la petite que son père était mort en laissant de mauvaises affaires et qu'elle attendait sous peu leur règlement. Donc plus d'argent qu'il ne leur faudrait...
C'intarinetta comprit. Maman était ruinée. Et bravement, dans la foi que sa mère, pour laquelle elle avait une adoration surnaturelle, dans la foi que sa mère ne pouvait pas travailler, elle se mit à aider aux besoins du ménage en donnant des leçons de son côté.
La Princesse ne se doutait de rien. Contarinetta était plus gaie, et ses pauvres grands yeux dont un déjà s'était éteint, brillaient d'un singulier sourire. La joie du devoir accompli. Un soir ce turent des lleurs, à Maman, l'autre un oiseau superbe, un faisan qu'un paysan lui avait offert en promenade, puis de l'argent, par hasard retrouvé au fond d'un tiroir de commode, un envoi du vieil oncle italien qui seul leur était resté fidèle. La princesse, bien qu'elle
dut inventer de pareilles histoires pour sa fille n'en croyait pas moins Contarinetta.
Mais voilà qu'un jour, un jour de l'automne dorée, elles se rencontrèrent tout-à-coup chez des étrangers, l'une au piano, l'autre venant offrir ses menus ouvrages. Elles se jetèrent dans les bras l'une de l'autre, comprirent, pleurèrent, et jamais baiser ne contint plus d'Infini.
Six mois après, le même mal, qui pour la première fois avait révélé à Contarinetta sa pauvreté, lui révéla sa misère. La princesse mourut de chagrin et d'épuisement. Le moment suprême arrivé, elle fit venir sa fille auprès de L'étroit lit de fer perdu sous les voûtes immenses de la chambre. Elle lui tendit ses pauvres mains tremblantes sans pouvoir parler. Elle avait la langue paralysée, l'enfant les yeux déjà atones. Entre cette muette et cette aveugle, lui)"' incapable de dire ce que l'autre ne voyait pas, Dieu fut le seul interprète et les baisers le
LE PALAIS LAKIA
seul entretien. Après une caresse Contarinetta entendit un grand soupir, fauve et inarticulé. On l'emporta évanouie.
Lorsque le lendemain elle eut complètement repris ses sens, le peu de lumière qui lui restait dans ses regards, avait disparu, emporté par les larmes.
Pendant une semaine elle désira rejoindre sa mère bien-aimée. La vie était désormais la nuit, la nuit jusqu'au plus profond de l'âme. A quinze ans on a besoin d'aimer ! Aimer ! quand on n'a plus personne! fierté de son nom et de son enfance, il lui fallu faire face à la misère et garder les apparences.
Les apparences!... Ah, quels sont donc ceux qui prétendent qu'il n'y a de vraiment pauvre qu'un mendiant. Quels sont ceux qui passent d'un air superbe à côté d'anciens compagnons tombés dans le malheur en murmurant, sans savoir et sans voir : ils ont gaspillé leur fortune,
ils ont été riches, ils n'ont pas su le rester.
82 NOTRE-DAME PEfi MERS MORTES
Tant pis, ils ne sont pas intéressants ! Image atroce et profonde de ce monde, le Monde, où plus que dans n'importe quelle branche de la société l'homme se l'ait hyène, le cœur se fait de pierre. Combien il y en a-t-il de ces gens même coupables qu'un dernier sentiment d'honneur, voire même d'orgueil, condamne à endurer les pires souffrances, sans se plaindre. Car se plaindre c'est adoucir un peu le mal qui vous torture. On vous bat, vous criez, cela soulage ! On vous tue... ne dites pas un mot!... Moi, je salue ces misères, car elles ont je ne sais quoi d'auguste malgré tous leur vices et toutes leurs fautes, elles ont je ne sais quoi d'auguste comme un Roi renversé. Oh ! La misère des grands noms, la misère des vieilles familles ! Quand on a gouverné à travers les siècles, qu'on a eu charges et dignités, qu'on a dédaigné, en face de la valeur d'une épée, de connaître la valeur de l'argent, on ne peut tout de môme pas quêter sa nourriture !
Ne dites pas fierté personnelle, dites fierté éternelle! La famille est une tradition. Le nom est une tradition. Et si la tradition défend la faim, si la tradition nous dit : La guerre oui, la bravoure oui, l'honneur toujours... la mort peut-être, mais mendier, jamais ?
Cependant, à la nouvelle de la mort de la princesse le vieil oncle arriva de Bologne où il vivait. Il n'était pas riche non plus, pas riche du tout, c'est à peine s'il connaissait sa nièce. De suite elle lui plut. Il avait un caractère d'original à l'épreuve de la vie. Il marchait vers sa quatre-vingt-troisième année lorsque délibéremment, pour élever cette petite il déménagea, vint habiter le Palais Labia. ému encore des douleurs de la disparue. Il avait autrefois demeuré à Venise dont sa famille nait originaire, il avait été toujours des derniers carnavals. Son air demeurait ancien et galant. Il avait conservé les modes d'il y à trois qnarts de siècle, les modes qui lui avaient fait le succès
d'un joli homme et d'un joli causeur: longue redingote à col relevé, jabot, gilets à fleurs d'où pendaient des breloques, culottes à sous pied. Il tenait simultanément de Canova et de Charles X avec un rien de Monsieur de Chateaubriand. Il prisait, et tenait pour fort élégant de donner des chiquenaudes au tabac resté sur ses dentelles, mangeait quand il lui plaisait et très peu à la fois, lisait Goldoni et la Princesse de Clèves, écrivait avec grâce. Mais sa passion était le clavecin dont je crois il restait le dernier amoureux. Passion telle qu'à quatre-vingt-trois ans, pour ne pas perdre son doigté, il se faisait apporter dans son lit, où il passait la matinée entière un clavier muet, sur lequel il faisait des gammes. Et il appelait sa nièce : Ninette. Ninette... Ninette: c'était la seule et blonde fée de la maison, une petite aveugle pour Murger. Elle continuait son travail comme par le passé. Elle avait dix-sept ansjuste, elle devenait raisonnable; elle étendit ses ressources, continua
les leçons de chant, et de piano que sa mère donnait, tint l'orgue à Saint-Zaccharie, obtint des répétitions de français qu'elle parlait couramment, — la langue de sa mère. — Et ils vivaient ainsi tous trois, la servante, pour rester fidèle à la tradition, l'oncle par incapacité de vieillir, l'enfant pour les aimer.
Le vieillard savait la conduite admirable de sa nièce et ce qu'elle peinait pour introduire un peu d'aisance dans ce palais dont les splendeurs avaient disparu. Il le savait et avec l'égoïsme naturel aux personnes de son âge pareillement au feu Prince, il trouvait cela quasi naturel. 11 ajoutait en donnant un petit coup d'ongle à sa tabatière, que c'étaient là des manières à la Jean-Jacques, utiles pour la jeunesse, charmantes par leur philosophie. Il se grisait de paroles et de sophismes comme un rhéteur de la Constituante.
Toujours est-il que depuis et malgré la mort de la princesse, grâce aux modestes rentes de
l'oncle, grâce à l'économie journalière, Contarinetta avait petit à petit garni l'appartement, fait arranger leur intérieur avec de la grâce et du goût. Ils pouvaient même recevoir une fois la semaine les quelques amis qui s'étaientdévoués à l'enfant, aller au théâtre l'hiver et l'été au Lido.
Ce fut dans ces conditions que Jacques de Liéven et Sforzi se présentèrent.
En gravissant l'escalier monumental où jadis avaient dû sonner l'épée des capitaines de galère, où avaient dû glisser le velours des patriciennes et le manteau dogal, en gravissant l'escalier monumental qui semblait résonner encore d'airs de victoire, mais qui maintenant était désert et triste, Jacques tremblait. Il préparait une phrase d'ouverture. Sforzi lui avait dit : tu verras, ils sont très gentils, très accueillants. Le vieux est un type... Voilà qu'à cause du vieux ou d'autre chose, il avait peur d'entrer. Il aurait désiré attendre sur le palier, descendre même pour revenir une autre fois. Plus tard,
oui plus tard, quand il saurait ce qu'il pourrait leur dire, quand il aurait réfléchi...
Heureusement, Sforzi n'eût pas goûté la plaisanterie. Il poussa Jacques devant lui dans une pièce haute, grandiose, illuminée par le soleil. Les murs où pendaient quelques portraits — copiés sur les anciens, les anciens qu'on avait vendu — les murs s'illuminaient de soleil. Les fenêtres en colonnades à la façon vénitienne donnaient sur un canal tranquille avec leur balcon et leurs fleurs. De vieux fauteuils dorés et usés. L'oncle — grand-père, l'appelait Ninette — somnolait au fond d'une bergère, les lunettes d'une main, un journal de l'autre. Contarinetta et la gouvernante jouaient à pigeon vole. A l'entrée de Sforzi et de Jacques, la vieille murmura quelque chose à l'oreille de la petite qui se leva précipitamment.
— Grand-père, dit-elle d'une voix claire, grand-père, réveille toi, ce sont ces messieurs Français !
— Je ne dormais pas... dit-il en ouvrant péniblement ses yeux. . . Puis il regarda Ninette, reconnut Sforzi et, faisant mine de se soulever :
— Bonjour, c'est gracieux à vous d'être venu Monsieur Sforzi. Monsieur le comte de Liéven, je suppose ?..
— Le comte de Liéven, le marquis délia Spezzia. La princesse Gontarini.
— Gontarinetta tout court, Monsieur, dit la petite dans un sourire, je n'ai pas l'âge d'une princesse. Veuillez vous asseoir...
Liéven s'inclina confus, ne trouvant rien à répondre.
Oh ! les mots d'ouverture doux comme un prélude qu'il s'était promis de lui murmurer, de lui murmurer seulement. Avec l'enthousiasme de ses vingt ans et l'ardeur de son rêve il lui paraissait tout simple qu'aux premières phrases elle comprit son amour, il lui paraissait naturel qu'elle l'adore à la façon d'un page exquis et charmant comme si leur connaissance
ne datait pas d'une heure mais de siècles caressants. Ne s'étaient-ils pas vus autrefois dans le ciel. Quelquefois les désirs les plus beaux se réalisent sur terre et l'on meurt aussi d'être trop heureux. Il lui dirait des choses simples
et qui néanmoins la feraient tressaillir des
choses et des roses, des roses et des chansons. Où étaient-elles ses ailes et sa voix? évanouis ses serments et ses rêves. Dans un coin, l'oncle auprès duquel Sforzi s'était assis, l'oncle bavardait. Il racontait des souvenirs de jeunesse. C'est drôle comme à un certain âge cela vieillit. Le cas du marquis fleurait Casanova. Alors Jacques de Liéven s'approcha de la jeune fille et dit...
— Vous vous amusiez à pigeon vole quand je suis entré ?
Elle répondit avec son petit accent puéril d'italienne :
— Oui, j'aime pigeon vole ; en y jouant, on remplace les oiseaux.
— Vous êtes une vraie enfant de Venise alors, car Saint-Marc est en même temps un protecteur, celui des colombes.
— N'est-ce pas que c'est joli laPiazzetta avec leurs ailes? Etes-vous passé à midi quand od leur donne des graines ?
Là-bas, l'organe voltairien de l'oncle continuait :
— Elle était ravissante mon cher, si belle que je m'étais costume en gondolier pour la suivre... et alors...
Ici la voix chantante :
— Vous savez que nous avons à côté de cette pièce, dans la salle des Fêtes, les plus belles fresques de Tiepolo qui existent... Vous ne les avez jamais vues je suis sûre, Monsieur, quoiqu'elles aient été photographiées bien des fois. Je les ai vues, quand j'étais petite... Grand-père, permets-tu que j'y aille avec Andreina?
L'autre, tout à ses histoires galantes fit un vague signe de tète. La gouvernante murmura :
« Il n'a pas dit oui, mais il a « signé » . Et tous trois se dirigèrent vers une des portes latérales ; Andreina l'ouvrit pour laisser passer Contarinetta et Jacques. Et Jacques dès le seuil fut ébloui.
— Regardez, disait Contarinetta, regardez à droite comme la scène est légère et jolie, Antoine chez Gléopàtre, une scène toute à la façon du xviii6 siècle où Antoine ressemble aux bergers de Watteau, où Gléopàtre rit, une mouche au coin des lèvres. Vous souvient-il du négrillon offrant à boire? Quel geste! Mais suis-je bête interrompit-elle en riant. Vous ne pouvez pas vous souvenir, c'est la première fois que vous venez ici...
Jacques répondit :
— Mais vous me parlez de tout cela comme si vous l'aviez vu de vos yeux... Mademoiselle... Alors on vous l'a si bien raconté ?
— Pas du tout. Seulement, autrefois, quand mes yeux étaient encore clairs...
93 NOTRE-DAME DSS MKRS MORTES
Il se turent, le silence n'était plus peuplé, comme avant, par les fresques.
— A gauche, poursuivit-elle, c'est le retour de Marc Antoine. Au premier plan il arrive avec des cassettes précieuses dans ses bras. Son front est couronné de lauriers et dans ses yeux brille du soleil. Des légionnaires le suivent. Il est bien encore de leur taille, n'est-ce pas ? Et puis ce sont des enfants qui regardent la galère dont César est venu, ils écoutent une
musique Le retour de Marc Antoine, le
retour du soleil.
. . . Oh ! si le soleil pouvait venir dans ses yeux ! Ils étaient l'un près de l'autre avec la vieille gouvernante qui bâillait. Ils étaient si près que Jacques sans remuer les lèvres aurait pu murmurer : je t'aime, et qu'il l'aurait entendue sourire. Mais une tristesse intense lui meurtrissait l'àme. Il lui semblait que dans ce palais dont le maître avait fui, dans ces salles où jadis on avait dansé le menuet aux sons des violons
réunis là-haut sur les balustres de marbre, dans ces salles où la joie était morte, l'amour eut été un blasphème. Le recueillement de la pièce lui était doux comme une tranquillité de cloître, comme un mystère de cathédrale. Seul son cœur brûlait à la façon des luminaires dans le jubé. Et pourtant on avait chanté là des rondes légères, on avait dû frôler de jolies mains fines, caresser du regard des yeux en fête... Des yeux en fête... Ironie des idées, jonglerie des mots... Des yeux en fête : Les pauvres siens, infirmes pour jamais.
Ils revinrent dans le salon où Sforzi buvait du thé, par petits coups, en essayant d'écouter le marquis à la lin d'une histoire. Le courage visiblement lui manquait.
— Venez donc un peu, Mademoiselle, ou permettez-moi de venir près de vous. Mon ami Jacques est un voleur. Il m'a pris le plus joli bijou de Venise. 11 vous a emportée !
— Laissez-donc faire, disait l'oncle, ils sont
entre jeunesse. Ce « entre jeunesse » exaspéra Sforzi. Ah çà est-ce qu'il s'imaginait par hasard que Sforzi naviguait dans ses eaux ? Un raiï'ùt de nonante et plus !... Et sans autre façon, en prétextant d'aller reposer sa tasse, Sforzi rejoignit Jacques et Contarinetta.
— Les fleurs sont ma passion quoique je ne puisse pas en jouir autant qu'une autre, murmurait la jeune fille d'un air un peu mélancolique; si vous saviez comme je les soigne sur la fenêtre ! A Venise nous n'en n'avons pas beaucoup et c'est dommage, elles sont si bien à Venise. Chaque année elles me donnent des graines que je sème l'année suivante. J'ai comme cela des familles. Je sais ce qu'elles désirent, la terre où il faut les mettre, l'eau dont elles ont besoin.
— Moi aussi, j'ai l'amour de leurs beautés tragiles, Mademoiselle. Et pour Jacques l'aveu d'aimer une même chose était déjà vis-à-vis d'elle comme un aveu d'amour. Tout petit je
LE PALAIS LABIA |l")
les adorais. Dans les grands jardins où j'ai mon enfance, j'allais cueillir des bouquets que je tenais avec peine dans mes bras de gamin. Plus tard j'ai déniché dans les bois les violettes, les fraises, les églantines comme pas un, j'adorais cela... j'adorais, en courant, sentir mes mollets nus fouettés par les herbes hautes. Le soir dans ma chambre, leurs odeurs aromatiques me grisaient. Maintenant encore je les aime, les Heurs et j'en cueille autant que je peux. Seulement cela me fait de la peine en les voyant mourir.
— N'êtes-vous pas un poète? dit l'enfant moitié sérieuse, moitié souriante. II faut être poète ou aveugle pour regretter la mort des fleurs.
— J'ignore si je suis poète, — la réponse de Jacques était hésitante, — mais j'ai un culte pour tout ce qui est beau, pour tout ce qui souffre...
— C'est un sentimental, conclut Sforzi. Ah
9'î NOTRE-DAME DES MERS MORTES
ce cher Jacques... un peu toc-toc vous savez Mademoiselle...
— Vous croyez... Je préfère ces folies-là.
— Et vous ne retournez pas un de ces soirs au théâtre ? interrogea Sforzi. Liéven n'était plus à la pièce...
— Taisez-vous donc. M. de Liéven a vu et admiré j'en suis sûre. Moi, j'écoutais. Y retourner ? Je ne sais pas, cela dépend de grandpère. Il est bon, il sait que je m'y amuse...
Le marquis occupé à faire des gammes sur son clavecin muet, opina de la tète.
— Quand elle voudra, Ninette...
— Oh si nous arrangions d'y aller tous ensemble... Et Gontarinetta battit des mains... Oh... dites!...
Jacques eut pour la jeune fille un regard de reconnaissance tellement profond, qu'elle, sans le voir, avec la finesse de perception des aveu gles, le devina.
— Oh... dites!...
On choisit le surlendemain. Jacques de Liéven et Sforzi devaient les retrouver directement à la Fenice. « La salle n'a pas changé depuis un siècle, expliqua le marquis; c'est celle où je reste le plus chez moi. »
Puis, comme il était tard et que la nuit descendait sur le canal tranquille ils se séparèrent. Après avoir frôlé la main de la jeune fille, Jacques descendit l'escalier doucement. La rue était déserte. Le crépuscule tombait. Au ciel brillaient les premiers astres. Et Jacques plein de joie ineffable sentit ces astres dans son cœur
Le lendemain matin, de très bonne heure, Jacques fut réveillé par la chanson des cloches plus ardente et plus sonore. Sur le quai, inondé de soleil, des calfats en habits de fête passaient et riaient. Contrairement aux autres jours, nul bruit joyeux, nul bruit de forge, d'acier clair que l'on martelle.
— Mais, c'est dimanche, ma parole ! dit Jacques en sautant de son lit. Il vit les bateaux du port dont les drapeaux hissés battaient à la
brise... C'est dimanche. Et subitement la visite qu'il avait faite hier lui revint en mémoire. Son départ, le vertige de son cœur, l'escalier, l'escalier immense qu'il avait monté en tremblant, qu'il redescendait avec la même inquiétude, car l'on peut être inquiet d'incertitude ou de bonheur. La ruelle, le petit canal au bord duquel donnait la fenêtre, la fenêtre avec ses fleurs... Elles me donnent des graines que je sème l'année suivante. J'ai comme cela des familles. Je sais ce qu'elles désirent, la terre où il faut les mettre, l'eau dont elles ont besoin...
C'était dimanche ! Et tout ce que ce mot peut avoir de douceur et de gaité pour ceux qui travaillent et qui peinent la semaine entière, ces douceurs et cette gaité, Jacques les connut. Il lui semblait que l'harmonie des cloches fût là pour se mêler aux musiques de ses voix intérieures. C'était dimanche L.Saint-Zaccharie, elle y chantait, à la messe de midi ! Le désir de l'entendre et de la voir, fut si violent que
Jacques en fut bouleversé. Voyons... que feraitil? Il irait sans nul doute, mais comment... dans la foule, avec les fidèles quelconques, ignorés de Contarinetta? Pauvre chère petite aveugle, elle n'en saurait rien. Et Jacques voulait qu'elle sut. Il cherchait un moyen, il cherchait un moyen. Sa tension nerveuse était telle que dans son être il ressentait un frémissement comme celui dont sont secoués les navires en marche. Puisqu'il était le Prince de la légende, puisqu'il ébauchait un conte bleu, un rêve... il fallait qu'elle sut. Tout à coup l'idée l'effleura étrange, dominatrice. L'orgue... Se cacher près de l'orgue... Etre si près qu'en illusion il prenne pour son appel les appels divins des flûtes de métal... Se cacher près de l'orgue! Il sentait son jeu et son âme à elle, vibrer jusque dans ses doigts... Il sentirait passer son souffle, son émotion, son enthousiasme. Et son amour s'enflammerait pareil à ces larges voiles de pourpre que les guerriers déploient, les soirs de victoire;
il s'unifierait à la musique, son désir aurait les murmures et la violence des fanfares improvisatrices, et la jeune fille, sans que son innocence le sache, jouerait sur le clavier dont Jacques remplacerait les cordes par ses nerfs... Se cacher près de l'orgue...
Il s'habilla, sortit sans prévenir son ami, marcha vers Saint-Zaccharie. Sur le quai, bigarré par le peuple des faubourgs pauvres, des marchands offraient leurs étalages en plein vent d'une voix prometteuse. Il y en avait qui vendaient des poulpes cuites dans de larges jarres en terre, dans des jarres évasées, pleines jusqu'au sommet de choses informes et roses, aux tentacules crispées. D'autres tendaient au passant des corbeilles réunies par un bâton, sur chaque épaule et, dans ces corbeilles croulait du raisin blanc et noir. Une vieille cassait des noix au fond de son mouchoir. Jacques était suivi par une bande de gamins avec des cartes postales et ces gens criaient et faisaient des gestes.
Quand il eut dépassé le sottoportico, Jacques retrouva le calme. Les cloches deSaint-Zaccharie sonnaient. Jacques leva la tête vers l'horloge. Il était neuf heures à peine. Cette vue le soulagea. Du reste, la cohue contre laquelle il se heurta en voulant entrer dans l'église lui montra sa méprise. La messe finissait en place de commencer. Jacques dut attendre, en plein soleil, grisé par la chaleur pénétrante et douce où dormait la petite place dallée de marbre. A l'intérieur du sanctuaire, l'orgue s'exaltait en une bénédiction magnifique. L'écho en arrivait jusqu'à Jacques parfois en murmures indistincts, parfois en tumulte. Jacques pensait à Ninette, et sa pensée s'enivrait étrangement aux sons dont il était bercé.
Elle aussi bénirait, elle aussi animerait l'orgue... et son rêve se sentait vaguement prisonnier de la musique. Les aveux qu'il n'oserait jamais, les mots de tendresse inexprimée, les élans vers l'étreinte, se révéleraient au
sein des accords. Les baisers eux-mêmes, oh oui, les baisers !
On sortait maintenant, la messe était terminée. Jacques s'effaça pour éviter la foule. Il alla se placer en face du porche, contre le mur d'une petite maison fermée sous le toit de laquelle il y avait des nids d'oiseaux. Il voyait l'intérieur de l'église tout à fait sombre, illuminé de lueurs grésillantes avec des étoffes somptueuses et des fumées. On sortait. A mesure qu'ils arrivaient à la lumière, à la lumière crue du jour, les fidèles, vieux ou jeunes, femmes avec toujours les cheveux en lourdes grappes et le svelte fichu noir, enfants bruns de pêcheurs, pieds nus, le cou bien détaché par l'échancrure de leur veste flottante, les fidèles, vieux ou jeunes, clignaient des yeux, éblouis. Les grands-pères essuyaient leurs lunettes, d'autres prisaient un bon coup, par habitude, les petits se mettaient à courir comme après l'école. Et se mêlant à la cohue, à cette cohue
de vomitoire, des bouffées d'air chaud, d'atmosphère chargée d'encens et d'odeurs humaines, des éclats d'orgue, l'orgue, toujours.
Jacques profita d'un vide pour pénétrer dans l'église. Les derniers fidèles s'empressaient de sortir. Une femme à genoux égrenait son rosaire devant une chapelle latérale. Les sacristains éteignaient les cierges. Un enfant de chœur, dans un coin, avec un geste gamin, buvait à même ce qui restait de vin dans les burettes. Jacques tout de suite vit l'orgue. Comme il cherchait l'escalier qui y conduisait, l'orgue n'était pas en face mais à gauche du chœur, il reconnut le vieux qui, cinq jours auparavant, lui avait découvert le Concert à la Vierge et le mystère de la Contarinetta. Il vint vers lui, reconnaissant, lui glissa une lire que l'autre reçut d'un air étonné et convaincu à la fois. Les Italiens, pour peu qu'on veuille leur laisser croire, s'imaginent fa-
cilementvous avoir rendu d'immenses services.
Io6 NOTRE-DAME DES MEUS MORTES
— Bongiornio, signore, murmura le sacristain. Cossa vola ? Gossa commandela, paron ?
— Ah, mon brave c'est encore le concert à la Vierge ; tu me Tas fait voir la dernière fois que je suis venu. Aujourd'hui il faut me le laisser entendre.
Le sacristain souriait béatement, sans rien comprendre à la phrase enigmatique.
— Il faut me le laisser entendre... écoute ! Et Jacques le prenant par le bras lui expliqua
avec maintes difficultés et à grands renforts de signes qu'il désirait monter à l'orgue et le visiter.
— Ch'al monte. Conol vol altro, paron ! Si ce n'est que cela. Il alla chercher la clef de l'escalier tournant avec son petit pas sautillant de boiteux. Il ouvrit la porte de bois sculpté et Jacques le suivit à tâtons jusqu'à la plateforme de l'instrument.
— Voilà, multo anticho ; multo bello.
Le sacristain recommençait ses phrases tra-
ditionnelles. De la main, Jacques le fît taire. Il regarda. C'était là qu'elle allait venir, c'était là qu'elle allait s'asseoir. Le clavier aux vieilles touches d'ivoire, merveilleusement ciselées, ses doigts le caressaient. Les anges en bois sculpté qui ornaient au hasard les longs tuyaux sonores de leurs ailes et de leurs gestes en prière, ils allaient la protéger, l'entourer comme pour une assomption vivante. Et les cahiers anciens, les livres d'autrefois, les parchemins dont les moines avaient lentement, petit à petit, historié les pages d'hymnaires et de miniatures, elle les prendrait, les ouvrirait. Et puis, ses pauvres yeux illuminés malgré leur nuit, elle improviserait rien qu'à ouïr en elle-même la résonnance de virginales beautés. C'était là qu'elle allait venir, c'était là qu'elle allait s'asseoir.
Jacques se pencha sur la balustrade d'où la nef apparaissait, au fond de ténèbres vaguement lumineuses. Près du porche, le soleil entrait en
ondes blondes. De la poussière y dansait. Gomme on vivait au-dessus du monde, au-delà du monde, plus proche du ciel ! Les églises sont des cantiques de pierre. Jacques ne le sentit jamais avec plus de force qu'à ce moment-là. En levant la tête il voyait se rejoindre vers un même centre d'apothéoses ces couleurs qui, d'en bas, montaient comme une forêt profonde. C'était là qu'elle allait venir... c'était là qu'elle allait s'asseoir. Tout à coup — il s'était retourné vers l'orgue, — il distingua contre le pédalier une sorte d'ouverture pratiquée dans l'œuvre vive.
— Qu'est-ce que cette ouverture ? demandat-il au sacristain.
Le vieux lui répondit, toujours avec le même énigmatique sourire : c'est toute une histoire...
— Ah ! fit Jacques.
— Oui, c'est dans le vieux temps lorsque la dogaresse Gradeniga, la femme du grand doge Foscari, lorsque la dogaresse Gradeniga venait
se mettre à l'orgue et jouait. Elle ne voulait pas que les autres la vissent. Alors, elle a fait construire un petit orgue et on l'a réuni au grand, en laissant entre les deux une sorte de cage où elle s'asseyait. Du dehors on ne le remarque guère, qu'il y a deux instruments réunis parce que leurs tuyaux se confondent. Au reste personne depuis la dogaresse ne s'est servi de cette place. On préfère l'ancien clavier, c'est le plus puissant et le meilleur, Monsieur.
Jacques étourdi se taisait. En lui, tumultueusement surgissaient des désirs, des rêves et puis comme effrayé par son bonheur, par le hasard qui déployait devant lui ses plus beaux hozons il aurait préféré ne plus savoir et partir...
— Ecoute, vieux, murmura-t-il... il prit la
main de l'homme, dont le contact détournait un
peu de son sangla fièvre qui le brûlait... Ecoute
\ieux, je voudrais que tu me laisses remonter
ici au moment delà messe.... pour la musique...
tu comprends.
— Impossible, signore, répondit le sacristain, il n'y a ici que les musiciens et que lès chœurs lorsque la grand'messe est chantée dans le rite ambrosien. Un étranger ici. Basta ! J'y perdrais ma place.
— Voyons, voyons... Rassure-toi. Tiens, si tu me laisses entrer là-dedans continua Jacques avec des gestes enfantins, je te donnerai beaucoup de choses, cinq lires par exemple.
Les yeux du vieux brillèrent.
— Cinq lires.
— Là dedans, Madré de Dio ! quelle idée, mais vous étoufferez !
— Mais on ne me verra pas...
— L'autre visiblement hésitait. Eh bien, oui ! finit-il par grogner ; il faudra être silencieux par exemple, ne pas faire de bruit. Tant pis pour vous si vous manquez d'air, il faudra y rester toute la messe...
Jacques sourit : Toute la messe... Et comme elle lui semblerait courte, ce matin là!
— A quelle heure dois-je venir ?
— A onze heures et demie Monsieur.
— Merci, que Dieu te protège!...
Jacques sortit, prit au hasard une ruelle devant
lui, content comme si déjà il avait réussi son complot. Ce ne fut qu'à l'angle du rio terra qu'il se souvint que là même il avait vu Gontarinetta et sa gouvernante disparaître, elle avec sa jolie silhouette jeune, portant un fardeau dans un pli de sa robe... Le fardeau... elle venait de prier... le fardeau... de la musique, des livres de cantiques, d'anciens rituels !
Et de nouveau, avec une violence inconnue, se mêlant à son idéal et à son amour, la nostalgie religieuse de Venise, de Notre-Dame-des- Mers-Mortes l'étreignit.
Il laissait son imagination courir, pareille à ces larges oiseaux des golfes qui ouvrent leur aile au vent, et qui se laissent emporter par lui vers les îles, vers le soleil. Puisqu'elle était là jeune et radieuse, la charmante princesse, il
l'épouserait à la façon des contes de fée. Il échangerait l'anneau d'or et elle baisserait ses doux yeux... Aveugle... L'abîme lui apparut. La tendresse de l'amour est contenue tellement dans les regards, qu'un regard évanoui c'est l'amour qui se brise... Mais non, il lui ressusciterait la lumière ! Comme dans les miracles d'antan, il viendrait un soir de clair de lune lui baiser ses paupières, ses pauvres paupières pâles et meurtries. Ce baiser contiendrait sa ferveur toute. Et l'Aimée ouvrirait les yeux, dirait : c'est donc toi ! long fut mon sommeil... l'Aimée ouvrirait les yeux pour sourire aux étoiles !
Et leurs fiançailles auraient la poésie du printemps. Lui n'ayant pas vingt ans, elle dix-sept à peine. Comme Vérone et Venise seraient unies par la légende, au fond de leurs souvenirs ! Roméo et Juliette, mythe immortel où la beauté humaine connut la jeunesse et la douleur... Et leurs caresses seraient pareilles aux
LE BAISER Il3
premiers rameaux de verveine, quand Mai se grise des parfums aux jardins...
Jacques, de ruelle en ruelle était arrivé dans un quartier misérable et désert. En face de lui la lagune et des îles. Une immensité immobile, très triste, avec «le loin en loin pour indiquer les passes, de larges pieux noircis au faite et qui, réunis par trois ou quatre, semblaient des serpents se mordant en mer. Il demanda. C'était la Fondamenta Nuova. Et cette île enclose, là ? Le cimetière. Et plus loin, Murano. Encore plus loin, à droite'.' Burano, Torcello avec son clocher rose, et puis la petite église au milieu d'arbres, San-Francesco-del-Déserto.
— Saint-François-du-Désert ?
Jacques se fit répéter pour plus d'assurance. Il avait encore à l'esprit la légende contée par le gondolier sur laroute du Lido. Le désert. . . Mais il avait de loin, au contraire l'aspect tranquille, l'aspect d'un monastère...
— Il n'y a plus personne, n'est-ce pas?
Il4 NOTRE-DAME DES MEUS MORTES
— Mais si mon bon Monsieur, qu'il y a des religieux à San-Francesco. Ils en avaient été chassés, l'autre siècle, parce qu'un prisonnier s'était réfugié chez eux et qu'ils n'avaient pas voulu le rendre. Tandis que maintenant...
L'évocation de ces moines révoltés amusait Liéven. Alors aujourd'hui c'était habité. Tant pis et tant mieux. Pour la curiosité avi le de retrouver les sensations du doge Manin écoutant ces cloches qui ne pouvaient pas humainement sonner, il était déçu. Pour la poésie du lieu, il préférait les moines qui devaient rendre le désert plus pittoresque et plusvirgilien.
Onze heures sonnèrent d'un rythme lent à Saint-Jean et Saint-Paul. Jacques de Liéven chercha à s'orienter, à retrouver la direction de Saint-Zaccharie. Il reprit la place où la statue hardie du Colleone cisèle son bronze sur la façade merveilleuse de l'hôpital. Il se retourna pour jouir du spectacle et vit pareille aune eau-forte,