‹ Notre-Dame des mers mortesChapitre 4 sur 22 · I.E BAISEH IID · texte numérisé non relu

I.E BAISEH IID

la silhouette dominatrice et la demeure de paix. Dans le ciel pâle, des fumées montaient, harmonisant leur gris avec le rose des vieux marbres

Au pied de l'escalier tournant, le sacristain fidèlement l'attendait. Personne dans la crypte. Les lumières de l'autel n'étaient même pas préparées.

Jacques monta, avec plus d'assurance comme si déjà il reconnaissait. Il fut sur la plateforme et délicatement, sans que l'autre l'aperçoive, il déposa sur le clavier, idée de poète, folie d'enfant, toute une jonchée de tubéreuses dont l'odeur violente et sensuelle lui semblait un symbole. Puis il pénétra dans l'ouverture pratiquée pour le second orgue. Un peu de jour filtrait faiblement par deux petits judas. L'un qui communiquait avec le clavier principal, l'autre qui donnait sur la crypte. Tout autour de lui, au-dessus de lui, à l'exception des touches et des pédales fines comme il convenait

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pour des dogaresses, c'était une forêt de métal et de verre, un acte de foi vers l'harmonie. Instinctivement Jacques évoquait les sons de ces énormes volutes muettes qu'un Dieu aurait pu porter à ses lèvres de même qu'une gigantesque flûte de Pan. En les frappant du doigt elles rendaient un murmure sonore et la cage entière vibrait de leur écho. Jacques évoquait ainsi la frêle figure de cette femme qui trois siècles en arrière, jouait divinement sans vouloir qu'on la vit, ressuscitée à cette heure d'extase par une autre, encore plus belle ! Et les doigts du jeune homme cueillirent dans l'air une palme idéale. Cependant des pas résonnèrent sur les dalles. On entrait. Jacques distinguait les moindres bruits avec une acuité extraordinaire. Plusieurs fois il crut défaillir en entendant des gens monter l'escalier. Mais il se trompait. — Ce devaient être simplement des bonnes femmes disant leur Pater, des étrangers, des visiteurs. — Elle allait venir, pourtant, elle allait venir avant les

autres, puisque la musique c'était elle... Quelqu'un toussait. La voix du bedeau s'éleva, indiquant des sièges et sa canne frappa la pierre. Une chasuble de prêtre jeta un frisson lent, puis un cliquetis de burettes, tout cela dans déjà une vaporeuse odeur d'encens.

Jacques était si anxieux qu'il écoutait battre son cœur. Si par hasard elle était malade, si elle allait ne pas venir. Et l'enfantillage de son acte lui parut ridicule. D'avoir osé... Oh!

Tout à coup quelques mots chuchotes en bas l'éveillèrent. Puis un bruit de porte qu'on ouvre, que l'on referme, un murmure sur les marches. Elle... Elle seule, seule... mon Dieu j'ai peur, que devenir? Elle seule!.. Jacques, comme tous les amoureux, se sentit brusquement très bête, incapable d'avoir une idée autre que celle de son délire où il répétait... Elle seule... mon Dieu, j'ai peur...

La Contarinetta était sur la plate-forme. Elle devait déposer ses cahiers, ses papiers, car

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Jacques entendit ces moindres chocs. Un cri étouiîé, mélange de plaisir et d'angoisse... Elle avait senti les fleurs en posant ses doigts sur l'ivoire. D'un bond elle fit le tour de l'orgue, appela, s'assura qu'elle était seule. Jacques transporté aurait voulu lui crier sa passion.

Un grand silence coupé par des piétinements. Puis le réduit où se tenait Jacques trembla et l'armature entière. On insufflait de l'air dans les vastes poumons. Des grondements sourds préludèrent. Puis comme un chant de triomphe les orgues entonnèrent le Gloria in Excelcis. Le motif large et clair, en entier dans les gammes tendres, entrouvrait les ailes à tout un vol d'anges. Jacques sentait dans sa béatitude et dans sa fièvre ces anges passer autour de lui. Et il aurait donné leur gloire pour un baiser sur les doigts animateurs.

Le réduit était rempli de frémissements augustes. L'air maintenant pénétrait tel qu'une tempête et les tuyaux comme si cet air avait été

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leur nourriture bourdonnaient de fracas terribles et de gémissements. Les damnés aux éternels supplices tendaient leurs chaînes au Seigneur. Puis une phrase liliale et apaisante montra la théorie des justes, louant Dieu sur des harpes et sur des lyres. Elle devait être aussi liliale et apaisante, celle qui jouait!

Dans les yeux de Jacques de Liéven des larmes naissaient. Et avec ces larmes un enthousiasme qu'excitait cette musique. Il se rappelait avoir souvent rêvé mourir au cœur d'une guitare lorsqu'à son arrivée d'Avril il était pour la première fois descendu en gondole. Il réalisait son rêve. Il vivait au cœur des orgues, au milieu des harmonies qui se rapprochent le plus d'une plainte humaine! C'était comme si les airs couraient en lui, suivaient ses artères. Des frémissements agitaient ses membres pareils aux frémissements dont était secouée la charpente sonore. De nouveau se déroula la menace effroyable, la malédiction sur l'impie et Jacques

avait peur de l'ombre. Puis le motif lilial et apaisant rouvrit ses ailes. Des colombes avaient l'air de voler dans l'église, c'étaient des chansons d'allégresse, des appels légers comme les appels du printemps et sur cette douceur vint mourir le psaume. Un dernier murmure. Tout s'était tu.

Longtemps encore, Jacques en entendit le rythme passionné. Il haletait. 11 interrogeait sa conscience, doutait de la réalité. Etre si près et si loin de son amour. Il avait beau évoquer Venise et la féerie de ses décors, l'irréalité de ses splendeurs s'accordant avec l'irréalité de son désir, qu'importait à la jeune fille dont les yeux ne voyaient pas. Lui, la griserie du moment l'étourdissait, le rendait balbutiant comme un enfant en délire, parce que ses regards étaient clairs. Gontarinetta connaissaitelle, autre chose de lui que la voix, que sa voix où tremblait son âme ? Se souvenait-elle seulement des paroles échangées, qui chacune,

même la plus banale, contenait un paradis d'aveux et d'espoir? Ah ! si elle n'avait pas été infirme, quel joli rêve, quelle Assomption! Avec des tendresses dans les yeux, des douceurs sur les lèvres, il lui aurait dit : Je suis celui que tes vœux vaguement attendaient. Nos cœurs se sont rencontrés au détour du sentier parmi les oiseaux et parmi les fleurs. Dieu sait la profondeur de mon amour. Viens, je t'emmènerai loin d'ici... Nous semblerons plus hauts que les anges d'or, sur les campaniles... l'empire du monde appartient à ceux qui mutuellement se sont créés !

Comment lui avouer ces choses ? Des sonnettes claires tintaient dans la nef. Le sacrifice continuait. Lentement l'orgue à nouveau frissonna, accompagnant les répons. Puis le silence, le prêtre allait monter en chaire. Jacques se rappela les explications admiratives du sacristain :

Elle improvise, monsieur, comme çà, avant

les sermons, et il y a des fois où c'est si beau, si beau, que des gens pleurent...

Et il attendit rempli d'anxiété douloureuse. L'instrument dont la mise en mouvement était presque pénible lui causait cette anxiété. Aux premiers sons qu'il entendit, il fut rasséréné.

Des longs calices de cristal et de métal, une voix s'éleva, dans laquelle la Gontarinetta devait faire chanter la sienne. Pure, blanche comme le premier rayon d'aurore sur la dernière neige d'avril, elle s'éleva vers les solitudes séraphiques. Des chœurs plus graves, plus mâles la soutenaient pour cette envolée à l'étoile. On eut dit une procession des autres âges, une reine toute pâle et toute frêle, et des chevaliers du Saint-Graal. Sur les accords dominait une note à certains moments presque tendue comme harmonie et qui vibrait d'espoir, et qui s'exaltait d'extase. Puis le motif eut une fanfare grandiose, l'orgue parut se livrer dans cette tempête, dans cette tempête

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comme celle où le Seigneur dut apparaître près du buisson ardent. Fanfare grandiose où la voix ruisselait de bonheur et d'allégresse, déjà supra terrestre, déjà des félicités d'Eden. Les accords se déroulèrent, descendirent jusqu'aux dalles de la crypte puis remontèrent en léchant les arceaux de pierre, en rampant pareils à des herbes folles sur les ogives enflammées, sur les moindres saillies de l'Eglise. De sa place ignorée Jacques écoutait se répercuter le tonnerre... Tout s'apaisa, la voix sublime et pure, les chœurs, l'hosannah. Il ne suivait plus qu'une mélopée ardente et triste, si triste que Jacques, ainsi que l'homme le lui avait annoncé, sentit vers ses paupières des larmes monter. Alors machinalement, la musique était si ardente, si triste, qu'àpas deloup, silencieux comme l'ombre, Jacques de Liéven sortit de sa cachette, et, protégé par la balustrade sculptée arriva jusqu'à l'aveugle...

Elle blanche autant que la mélopée dont le

clavier s'animait encore, se tenait droite sur le vieux banc de chêne où les maîtres les plus illustres s'étaient succédé . Ses cheveux blonds s'auréolaient d'un rayon de soleil à travers les vitraux de l'ogive voisine, ses yeux morts étaient tournés vers l'infini sous leurs paupières abaissées. Les lèvres seules vivaient, rouges, plus rouges qu'une blessure. Rien n'apparaissait dans la divine teinte de l'église que cette tête pâle .et les deux mains, les mains comme deux oiseaux d'argent.

Jacques s'approcha de cette tête pâle, da cette main pâle. Il touchait presque les plis de la robe. Subitement la jeune fille réprima un cri et d'une voix assourdie :

— Qui va là, mon Dieu !

— Celui qui doit venir, à qui la lumière vous a donnée ; celui à qui vous parliez de vos fleurs hier... et de votre âme... n'ayez pas peur... je suis venu vous entendre à l'orgue... n'ayez pas peur... Ces quelques phrases Jacques les

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avait murmurées avec la rapidité de l'éclair. La psalmodie qui, un instant s'était arrêtée sous les doigts de la jeune fille, reprit, plus ardente, plus triste. Et Jacques de Liéven comme en extase répétait : . . . N'ayez pas peur ! . . .

— Pourquoi êtes-vousvenu m'entendre, ditelle sans un mouvement, impérialement belle, hautaine un peu.

— L'on m'avait dit... n'ayez pas peur.

Et en répétant vite, vite, cette phrase, Jacques ne s'apercevait pas que lui seul maintenant tremblait.

— Je savais presque que vous étiez là... Vous vous êtes donc caché ? La mélodie vibrait, comme un oiseau ouvre ses ailes... Je savais presque que vous étiez là. J'ai senti les fleurs... Après je n'ai craint plus personne.

— Ah, Contarinetta, quand vous les avez frôlées sur l'ivoire, j'étais si ému... je n'ai pas osé ; ce lame causait du bien et du mal tout ensemble. J'aurais désiré mourir... Je vous aime..

Les paroles chantaient, chantaient avec le cantique. Le cantique accompagnait les paroles. L'enfant, sans rien avouer, répondait par l'orgue. Ce n'était plus une offrande divine, l'harmonie où la souffrance humaine intercédait contre la mort, c'était une musique à la vie. Et c'était un appel comme en rêve... Quand vous avez frôlées les fleurs sur l'ivoire, j'étais si ému. Je n'ai pas osé, cela me causait du bien et du mal tout ensemble. J'aurais désiré mourir... Je vous aime.

— Je le savais presque, dit Contarinetta sans lever ses paupières.

— Et moi, toute ma jeune vie, je l'offre à vos lèvres. Car j'ai vécu ma jeunesse pour vous la mieux donner. Car je sais bien que jusqu'à cette heure, inconsciemment, c'était vous que j'attendais. La Providence est mystérieuse. Le bon Dieu l'a voulu. Nous nous connaissions depuis si longtemps que nous prenions nos espoirs pour des songes. Nous avons du jouer

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ensemble au Paradis. Nos joies étaient les mêmes, nos ailes étaient pareilles. Voici que vous marchiez au détour du sentier, des fleurs en votre robe, les mains cueillant du soleil... Oh, cette mélodie sur l'orgue, nous l'avons chantée... Je la reconnais elle aussi, continuezlà, continuez-là encore, moi je vous parle à voix basse... on parle ainsi pour les aveux, pour les prières ; oh, vous ignorez mon bonheur ; vos regards sont morts, moi j'ai la lumière. Toute la lumière est en vous !

Maintenant, pour la suprême fois, le silence. Dans les longs calices, dans les roseaux de cristal et de bronze, l'enchantement s'était tu. Jacques en gardait un souvenir infini. La main de la jeune fille avait glissé, et il la tenait comme un bouquet de lys, assez près pour en sentir la douceur, assez loin pour qu'elle ne soit pas effrayée par sa caresse. Le prêtre, à son tour parlait. Sa voixparvenait confusément, évoquant la misère du pécheur, la rédemption de Dieu. Sa

voix parvenait, évoquant le sacrifice et ladouleur, la transition mélancolique de la terre jusqu'au ciel, les âmes voyageuses, les étoiles éteintes.

— Je vous offre ma vie, murmurait Jacques... j'ai été élu par les anges pour vous demander au Seigneur. J'ai pour vous la passion ardente et mystique dont Madeleine désirait le Christ... Voyez si cet instant ne tient pas du miracle ! Je vous offre ma vie enthousiaste, immortelle. N'écoutez pas ce que le prêtre dit... Il n'existe ni misère, ni souffrance. La colline est pleine deparfums,le ciel est d'une limpidité tranquille. Il faut sourire et venir vers moi. Je vous aime.

Ainsi, l'exortation païenne se mêlait au mystère, se mêlait à la voix du prêtre. Et Contarinetta défaillait. Sans rien répondre, ses paupières baissées toujours comme des pétales humides, elle semblait l'incarnation étrange du concert à la Vierge. Sa main, sans un mouvevement, abandonnée dans celle de Jacques était comme agonisante. L'hallucination des lèvres

subsistait. Sous la pauvre robe noire, Jacques distinguait une respiration saccadée et intense... Laissez-moi... ne me parlez plus... Laissez-moi Mais Jacques, tout proche, continuaitla légende : — Je vous aime ! Vous êtes bonne et vous ne voulez pas me faire de peine. Demain, ce soir, si vous hésitez ce soir, j'irai demander que l'on vous donne à moi. Comme elles seront belles nos fiançailles. Je vous ferai vêtir de drap d'or, de vieux damas et de velours constellés de gemmes, comme vos aïeules qui furent les dogaresses. Je vous apporterai des perles sur des plateaux ciselés, des urnes et des parures... et je vous tendrai des vins précieux, aussi précieux que ceux qu'Antoine offre à Cléopâtre sur la fresque... Et nous nous marierons à Saint-Marc, par un matin d'ivresse, par un matin de Printemps ou d'automne, les saisons prometteuses. Nous seront unis pour jamais en face des vieilles croix lumineuses, des mosaïques ardentes, des voûtes infinies. Lorsque nous

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sortirons sur la place, on nous acclamera, vous la Beauté, moi, la Jeunesse. Subitement vos yeux deviendront clairs quand j'aurai baisé leurs prunelles. Et les oiseaux voleront autour de nous avec des cris joyeux. Nous vivrons notre rêve. A vingt ans nous connaitrons la douceur de croire, la splendeur d'être. Oh ! qu'elles seront jolies nos fiançailles...

Et l'orgue chantait une musique éclatante et sereine. En bas la messe finissait dans des volutes d'encens, dans des éclats de cierges. L'officiant bénissait. Les deux enfants courbèrent la tète. Gontarinetta resta penchée sur l'orgue, on eut dit qu'elle pleurait.

— Jene vous ai pas fait depeine... dit Jacques... Je vous aime ! Alors, les regards de la jeune fille, les regards invisibles et chargés de lointaines brumes lui sourirent vaguement. Et comme la psalmodie mourait, plus douce que la brise, leurs brasse joignirent, leurs lèvres se frôlèrent, ils mirent leur àme dans ce baiser !..

APOTHEOSE

Mourir avec des musiques et des appels, dans un bercement de baisers et de bijoux, mourir les yeux tournés vers ce sanctuaire... les teintes roses, les perles grises, les vieux palais ouvragés comme des tabernacles. Au milieu de cette cathédrale, de ce marbre élancé vers le ciel, de cette douceur du passé, de ce bruit de vagues, soyeux et languide, mourir avec des musiques et des appels !...

Jacques de Liéven halluciné regardait au loin

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Venise avec les feux du soir. C'était bien un crépuscule de gloire et d'automne pareil à ceux qui autrefois furent témoins des grandes batailles, retours triomphants de galères sérénissimes, les bordages ornés de têtes sanglantes, de turbans maculés, de drapeaux. Gomme le jour de son arrivée des barques passaient, laissant derrière elles un lent sillage, un ruban d'argent sur l'azur. Toute sa rive à lui était illuminée et, de sa chambre il distinguait les maisons des Esclavons, telles qu'un cirque en flammes. Depuis le Palais Danieli, jusqu'à l'Arsenal on eu cru voir quelque récif gigantesque de corail. En face La Jiudecca, San Giorggio Maggiore, la Salute, l'entrée du Grand Canal étaient en demi-teinte et le soleil qui les découpait d'or jetait au-dessus de leur profil comme une poussière d'apothéose. Des fumées venaient d'usines lointaines. Jacques en conçut de la tristesse, en conçut un regret de modernisme. Le Palais Dogal et la Piazzetta demeu-

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raient lumineux à peine. Des cloches tintèrent et Jacques se souvint d'une histoire héroïque, des vieux temps, que jadis il avait lue, avant de connaître Venise : La Princesse endormie.

En Pologne, au pays des froids et des neiges, une vierge morte d'amour. Elle n'était ni vivante ni morte, tombée en léthargie éternelle, les joues teintées d'un sang pâli, comme par une rosée où luisait du soleil. On n'osa point la mettre en terre, elle restait si jolie et si fraîche ; et puis Dieu ne voulait pas la faire mourir encore. Alors le Roi son père eut une inspiration. Ayant en vain fait dire des prières et des messes par tout le royaume de Pologne, le royaume des froids et des neiges, il ordonna pour elle un cercueil de verre, étroit et clair, et qui à la lumière brillait comme de l'eau gelée. On la déposa sur le satin, presqu'en bière, vêtue de brocarts somptueux et lourds, ses petites mains toutes ciselées de bagues, le front casqué de

ses cheveux d'or, diadème de perles et d'hya-

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cinthes. Et le Roi en pèlerinage marcha suivi de tout son peuple, d'un peuple en lamentations, jusqu'à ce qu'il trouve du soleil. Il arriva ainsi ainsi en face de Venise. Là il fit mettre le cerceuil de cristal sur une barque, sur une de ces longues barques où d'ordinaire, les paysans chargent leurs fleurs et leurs fruits. Il y fit mettre le cercueil, orné aux quatre angles de lys, de sveltes lys en vermeil... Et restant sur le rivage, avec l'espoir d'un miracle, il laissa la barque flotter à la dérive, comme une épave. Le soleil brillait et jetait d'étranges lueurs sur les perles, sur la morte. De la côte, les prières montaient en murmures, en ardents murmures, confusément. Mais la princesse ne se réveillait pas malgré le grand soleil. Soudain un vent de tempête se mit à souffler de terre, entraînant le cercueil... La princesse était si légère, que barque et cercueil, perles et cristal, tout disparut en un mirage. Et le Roi, fou de douleur se jeta sur son épée...

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Jacques se souvenait de l'histoire héroïque et, la mêlant à son rêve, évoquait par ce soir, des luminosités grandioses. Un désir de départ, de voyage et "d'infini le torturaient. Puisqu'il était venu et qu'il l'avait baisée pourquoi ne pas partir, pourquoi ne pas précipiter l'apothéose ? De même que la Princesse endormie, leur amour trop beau, trop unique pour vivre, ils le garderaient en eux comme dans le plus somptueux reliquaire. Et la barque les emmènerait, par un crépuscule analogue, vers des horizons de clarté... Ils traverseraient les lagunes où la nuit personne ne passe. Et les lagunes entendraient leurs caresses. Et elles aussi, en nostalgie du passé, évoqueraient les cortèges dogaresques, les Sérénades et les Bucentaures, les orgies et les barcarolles et les fêtes nuptiales ! Elles ressusciteraient les Mers Mortes ! N'était-ce pas la Vierge elle-même qui passait, la Vierge... Notre-Dame? Les sirènes endormies reprendraient leur chanson, faisant frémir au

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loin les horizons sonores. Les églises tinteraient l'Angelus pour saluer les élus, et sur leurs têtes des astres passeraient, des constellations : Elle, la blonde épousée regarderait pour la première fois ce triomphe avec ses yeux. Elle ne les regarderait plus par les prunelles des autres, les autres qui lui torturaient le cœur à célébrer la beauté. Elle découvrirait ces richesses nouvelles avec la joie d'un enfant comptant des perles. Elle serait vêtue d'or et, de joyaux, et son front s'incendierait d'émail, de lueurs. Elle porterait sur elle les dalmatiques anciennes que ses aïeux avaient revêtu et au fil de l'eau, derrière eux, mêlées au sillage, des étoffes aussi merveilleuses flotteraient. L'accord de violes et de harpes lointaines jetterait l'oubli sur leur cœur. Et des trépieds d'or ciselés comme les luminaires de Saint-Marc, coulerait une odeur d'aromates et d'essences. Ils seraient étendus sur des roses... Des roses aussi dans les cheveux... Par un soir tout pareil...

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— En voilà un beau ténébreux, dit Sforzi, moqueur, en lui prenant la main. Depuis hier, il se passe quelque chose ma parole.

D'abord, jusqu'à ce soir, jusqu'à ta rentrée voici un instant, je n'ai pas entendu parler de toi. Au déjeuner rien. Après, moins encore... Tu es venu pour aller sous les plombs.

— Je regardais le soir, c'est l'heure deVenise.

— Si le soir te met dans des états de spleen, tu feras mieux de m'imiter. Figure-toi que j'ai fait une découverte... épatante... comprends-tu ? Tout à l'heure à la musique, une petite, oh je ne te dis que çà, nez retroussé, grands yeux cernés, lèvres curieuses, une petite à faire damner. Elle a bien voulu s'apercevoir de... mon intérêt— tu sais qu'ici l'aventure se mène avec une rapidité déconcertante — nous avons été chez Lavena, le glacier, nous avons pris un sabayon qui m'a tait humblement mal au cœur et j'ai un rendez-vous pour plus tard.

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Il disait cela lentement, Sforzi, en s'assurant de l'effet de ses paroles, avec le seul espoir que Jacques en serait déconcerté. Il aimait se créer à lui-même un triomphe. Il avait le culte de sa gloriette personnelle, de sa gloriette de mâle. Jacques de Liéven, au contraire, renfermé dans ses impressions parce qu'il les avait sincères, ne broncha pas. Le soleil avait disparu, on sentait qu'il venait de disparaître. De minces flèches d'or, au-dessus de la ville, empourpraient encore les nuages.

— J'ai un rendez-vous pour plus tard...

Oh! la banale parenthèse, la promesse d'un besoin si quelconque.

Jacques devinait presque leur rencontre, la chambre obscure où elle se livrerait, le lit bas et raide avec, au chevet, une Notre-Dame souriant dans une auréole... Tandis que lui!...

Et l'amour qui le possédait, il le comprit si pur et si sublime... Après le baiser à l'église, caché par l'orgue vibrant encore de musique

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céleste, il ne demandait plus qu'à vivre à côté de Gontarinetta à laquelle il disait des prières, des hymnes, des chansons. Leurs caresses seraient enfantines, très légères, très blanches. Ils ne se toucheraient que des lèvres, à peine, pour ne jamais sentir un remords. Dieu qui avait permis qu'ils connussent la caresse l'un de l'autre les protégerait contre le mal.

Jacques demeurait plein d'un fervent désir : Racheter ses erreurs d'adolescence, ses minutes de folie par un divin sacrifice. Il renoncerait sensuellement à la jeune fille. L'amour le plus grand est celui qui renonce . Quand on a touché les doigts tremblent, quand on a connu, le rêve meurt...

— Veux-tu m'accompagner ce soir sur la Place, continuait Sforzi, je te la montrerai. Toi même, tu en choisiras une... Et puis tu verras passer Jean Lorrain.

Jacques fit un signe de tête ; — Je te remercie... Je resterai ici dans ma chambre.

— Gomme tu voudras. . . Pourtant, et le diner ?

Ils partirent, prirent leur repas dans un des restaurants du bord de l'eau. Puis, Jacques se sépara de Sforzi, revint, le cœur bercé de voix intérieures. Par instants la ville et la mer lui donnaient un désir très voilé de partir, à d'autres, il frémissait de conquêtes.

Lorsqu'il se retrouva seul et qu'il fut dans l'ombre de sa chambre, avec un rayon de lune filtrant à travers les rideaux de mousseline, il se souvint de son baiser et la nuit fut plus belle.

... Dans ma chambre petite et douce Où règne un souvenir de toi J'écoute en moi chanter ta voix Ainsi qu'un bruit lointain de source !

Cependant, le lendemain et d'autres jours passèrent, sans que Jacques ait le courage d'aller au Palais Labia. Il était comme étourdi et l'église San-Zaccharia était pour lui une incertitude. — A vingt ans, on ne sait guère, à vingt ans, on ne sait pas. Ce qu'il avait proposé à Contarinetta dans la fièvre de sa

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passion lui apparaissait plus grave et plus définitif. Il en avait parlé comme d'une futilité, nécessaire pour pouvoir mieux l'aimer. Il hésitait entre son amour et son désir, ou plutôt entre son amour et les responsabilités qu'il allait se créer. Après les crises, il arrive des accalmies pareilles. Le lendemain et d'autres jours passèrent sans que Jacques ait le courage d'aller au Palais Labia.

Ce qu'il craignait, c'était de ne plus retrouver là-bas l'atmosphère de ferveur et d'extase dans laquelle ils avaient joint leurs lèvres. Elle serait plus chez elle, au Palais Labia, et ses nerfs ne seraient pas sous l'influence berçante de la musique. Elle le recevrait — qui sait? — peut-être avec un de ses sourires énigmatiques qui semblent chez certaines femmes ensevelirun Passé. Elle ferait l'ignorante, et lui, ne pourrait même pas se réfugier dans la plainte de ce qui fût...

Les jours passèrent et, plus Jacques différait,

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plus augmentait sa douleur. Du Palais Labia, il n'avait reçu aucune nouvelle. Il s'était fait excuser banalement, simplement par Sforzi, le soir de la partie au théâtre, le lendemain «le l'église. Il errait comme une âme en peine à travers les ruelles et sur les quais, visitant les musées et les palais, à la recherche d'émotions qui puissent le détourner de l'émotion unique. Un matin, comme il parcourait les salles du Musée Corner et que pour la première fois et malgré lui il était distrait parles évocations multiples que ces salles l'ont naitre, qu'il se penchait remué d'un frisson délicieux sur les habits et sur les paniers du dernier siècle — sur ces frivolités échouées là pareilles à des mortes galantes — qu'il souriait aux pastels de Longhi — gestes tins, grâces évaporées — il pâlit. Dans une vitrine claire, posée sur des étoffes aux teintes effacées, une tête blême de dogaresse le regardait fixement. C'était un moulage en cire exécuté après la mort de Catherine

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Venier, femme de Foscari. Le masque tout blanc, donnait une impression de rigidité effrayante, d'au-delà. Des couleurs que l'on avait agilement disposées pour faire croire à la vie, seule la pourpre des lèvres subsistait comme chez l'autre. Et les yeux regardaient fixement, mais sans voir. La cire opaque de leurs prunelles était à la fois superficielle et profonde, elle semblait un abîme, un abime voilé, comme chez l'Autre, comme chez Contarinetta. Jacques eut un tressaillement. Il lut la notice dans un guide, ne trouva aucune analogie évidente de parenté entre cette Catherine Venier et Gontarinetta. Mais il n'en garda pas moins le symbole de cette tête raidie, de cette tête qui avait l'air de sortir de l'Eternité. Et il frémit à la pensée du baiser, comme s'il avait ressenti le contact humide et glacé de ces lèvres, de ses lèvres !...

Un autre jour, il se fit conduire en gondole au cimetière. Ce jour-là, il faisait gris et calme.

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Un ciel de limbes où les enfants vont succomber. Pas une feuille ne bougeait le long du canal qu'il suivit ; En passant devant les jardins du Palais Tiepolo, aucune fleur ne remuait, aucune ne s'ouvrait. Par instants, une feuille morte tournoyait dans le silence. L'heure était si tranquille que le bruit des vagues lui entrait jusqu'au cœur. Il se fit conduire en gondole au cimetière. Quand il arriva à la Fondamenta Nuova, près de San Giovanni et Paolo, et qu'il aperçut l'îlot entouré de murs en brique rose, des larmes lui montèrent aux yeux. Il lui semblait suivre un vague cortège. L'enterrement d'un oiseau... Sous la poussée vigoureuse des gondoliers, sa barque fuyait, comme si, de suite elle avait voulu s'alléger, atteindre le champ des morts. Au loin, partout, la lagune, la lagune désolée, les eaux lourdes. Il y avait de longues bandes roussâtres, des herbes desséchées qui lui donnaient l'aspect d'un étang immense. Murano et Torcello poin-

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taient leurs clochers comme des tours émergeant d'un désert. Des oiseaux tournoyaient et des fumées s'enfuyaient vers le Sud. Encore de longues bandes roussâtres, l'eau lourde et, seuls animateurs de ces espaces, des pieux, pour indiquer des passes, des pieux aux têtes noircies, qui réunis en faisceaux semblaient des serpents se mordant sur la mer.

L'île du cimetière dominait, se révélait la souveraine de ces lagunes. La gondole avait accosté et pendant une heure mélancolique, Jacques visita des tombes, déchiffra des noms taillés dans le marbre ou simplement mentionnés sur une croix noire, pria pour quelquesuns des morls. Dans la galerie calme qui fait ressembler le cimetière à un cloître dont les moines seraient endormis, il lut sur une plaque de marbre mauve :

Il avait l'âge où Ton aime

Il est parti sans aimer

Ayez pitié de lui, Jésus !

Et pour cette petite âme d'enfant, presque pareille à la sienne, pour cette pauvre petite âme sans amour et sans apothéose, longuement, comme une offrande, il pria...

Et dans sa prière chantait l'Hymne à la Vie, l'Hymne au bonheur. Gomme si le jeune enseveli pouvait l'entendre, il lui décrivait, mu par une affinité secrète, le triomphe du soleil que la mort ne remplace pas... Ayez pitié de lui, Jésus!... Il lui parlait des lèvres brûlantes à la première caresse, du cœur lyrique au premier rêve... Ayez pitié de lui, Jésus!... De la douceur tendre d'un souvenir, quand ce souvenir est joli comme un geste d'amour. Ayez pitié de lui, Jésus! Il lui décrivait le triomphe du soleil.

Mais lorsqu'il revint à la barque, une immense tristesse l'étreignit.

Une semaine s'était écoulée ainsi. De nouveau, les cloches avaient tinté, les églises s'étaient ouvertes ; de nouveau Jacques vit, sans oser entrer, le porche sombre de Saint-

APOTHÉOSE

Zaccharie où des femmes pénétraient en se signant, sous le regard des images. Et, ce jour-là, Jacques, comme au retour du cimetière, avait senti son âme mélancolique jusqu'à la mort. Notre-Dame, oh Notre-Dame! Cette ville, sainte par son passé, grandiose par son culte, cette Venise historiée comme une icône, comme une idole, l'étouffait/le prenait à la gorge. Il éprouvait l'angoisse de ceux qui sont seuls en mer. Le lendemain matin, l'impression de lumière blonde et de soleil le réconforta. Sforzi, très occupé par la vente d'un tableau qu'il avait à l'Exposition (le premier qu'il casait, mon cher), Sforzi avait prévenu Jacques de ne pas l'attendre pour déjeuner. Alors Liéven sortit de bonne heure, fit un tour jusqu'aux jardins du Lido où déjà, en marchant, on entendait craquer les feuilles mortes. Puis il revint vers la ville, vers la place Saint-Marc. Les sonneurs de bronze venaient de frapper midi sur la tour Etoilée. Des touristes, le Baedeker sous le bras, regar-

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daient la basilique, tête en l'air. Mais ce qui était joli, ravissant à voir, c'était des jeunes filles, des girls anglaises donnant à manger aux colombes avec un geste enfantin, peureux presque. Sur les marches des grands mâts dorés où jadis flottèrent les bannières de la République, le torse en arrière, appuyées contre les portants de bronze d'où jaillissent les hampes, toutes, uniformément blondes et roses, tendaient leurs mains ouvertes. Les oiseaux, perchés sur leurs bras, sur leurs doigts, sur leurs épaules mignonnes donnaient des coups de bec en agitant leurs ailes. Et chaque fois qu'une petite patte en corail effleurait leur peau nue, c'était des cris, des rires ! Oh, le joli geste de girl...

— N'est-ce pas qu'ils sont jolis à voir les pigeons sur la Piazzetta, lorsqu'on leur donne des graines ? avait dit Contarinetta l'autre jour. Si elle avait été ici, parmi ces blondes... quel coup d'œil !

Il alla déjeuner rapidement à la Bella Vene-

APOTHEOSE r^f)

zia. erra de nouveau sur la place Saint-Marc. Il éprouvait un sentiment si étrange de solitude et de chagrin qu'il se dirigea vers la basilique pour y prier comme un enfant. Il pénétra dans l'atrium dont les voûtes bosselées d'or s'éclairaient de reflets et de lueurs. Il pénétra dans l'atrium en même temps que quelques-uns des oiseaux, et sentit au-dessus de sa tête et parmi les mosaïques précieuses passer la douceur de leur vol. Puis il dépassa le porche dont les pierres semblaient soulevées parles siècles et entra. Un long rayonnement clair fusait par l'ogive centrale, celle contre laquelle s'érige le quadrige rapporté d'Orient par les Vénitiens victorieux. Et tout d'abord Jacques ne vit, dans ce rayonnement que des éclairages d'émail et de mosaïque et de ciselures qui rutilaient. Gomme une fleur mystérieuse, le luminaire du centre découpait -a triple croix grecque dans ce sillon de soleil. Au fond, le chœur apparaissait, avec sa galerie merveilleusement à jour, ses

apôtres de marbre noir et blanc, si vieux que tout cela se fondait en une teinte uniforme, polie à certaines places par les frottements adorateurs, pareille à de l'ancien ivoire. Au-dessus de lui, recouvrant les colonnes massives el les voûtes profondes, la mosaïque, vivante cuirasse d'écaillés et de verres, la mosaïques luisait. 11 y avait des scènes de la vie du Christ où, dans les plus primitives, il apparaissait maigrement dessiné à la manière byzantine, une étole blanche semée de croix rouges, une étole au cou tranchant sur la tête brune, sur les cheveux qui flottaient. Jacques eut de la pitié et de l'amour pour ce Christ au regard prophétique et qui semblait apaiser les apôtres. Dans des scènes postérieures, il s'envolait vers le ciel, de son tombeau vide, avec des gestes à la Titien. Et Jacques se souvenait du s<>ir où, en apercevant Saint-Marc au coucher du soleil, il avait murmuré : «, Saint-Marc, avec ses porches et ses absides, pareils à d'énormes coquillages grands

APOTHEOSE 101

ouverts... ». 11 s'arrêta devant une des chapelles latérales consacrée à la Vierge, merveilleusement ornée par le bolonais Rizzo. La Vierge assise sur une cathèdre haute, toute entourée d'anges, souriait à son fils. Par une conception délicieuse, très humaine, le peintre faisait briller des larmes dans un des yeux. C'était naïf et charmant. L'œil mouillé était l'œil de gauche, l'œil qui correspond le plus au cœur. Et à cette mère, moitié souriante, moitié douloureuse, Jacques offrit un regard de reconnaissance et d'émoi... Il était plus calme à présent et réfléchissait. Qu'allait-il faire? Tenaillé par l'absente, son désir de revoir Gontarinetta le hantait. Il était impossible qu'elle le reçut mal, c'est-à-dire avec indifférence. Dans la vie de l'aveugle, il avait désormais une place, une petite place peut-être, et son souvenir serait protégé par l'aveugle à son insu. La jeune fille, si elle l'aimait, l'aimait par cette prescience divine de l'Amour, à cause du son de sa voix, de la dou-

ceur de ses gestes, de cette douceur qu'où entend, de la caresse qui planait autour de lui. Mais aucun autre n'était désormais capable <le paraître plusbeau ni meilleur. Quand on regarde, ce sont des lumières que l'on compare : quand on entend, ce sont des organes. Et l'organe de Jacques frémissait de tendresse et de douceur. La tendresse éclose dans son cœur vibrait dans chacune de ses paroles, comme un oiseau peureux. La Gontarinetta, avec son inocence de vierge, ne s'en était-elle pas aperçue ?. . . Ses lèvres ne tremblaient-elles pas d'abord, ne s'apaisèrent-ellepas ensuite à ouïr cette musisique '.'... « C'est moi, je suis venu, n'ayez pas peur ! » Et puis, il lui avait annoncé, dans sa folie, dans son délire, il lui avait annoncé sa demande en mariage. Il lui avait fait briller à l'imagination leurs iiancailles de princes de légendes, leur mutuel serment d'amour.

Qu'allait-elle penser de son silence ? Il fallait y aller.

APOTHÉOSE T53

Jacques regarda une dernière fois la Vierge, la Vierge de Rizzo. Ses yeux malgré les larmes étaient radieux de félicité. En avril, à sa venue, il se rappelait avoir vu une femme prier ardemment cette Madone... mais elle pleurait de misère. D'une main, elle tenait droit un cierge, un pauvre cierge, que ses économies n'avaient pas pu acheter bien gros ni bien clair, de l'autre, avec un scapulaire, un bonnet de bébé, une relique. Jacques apprit par la suite que cette femme, veuve et sans personne, venait de perdre son dernier-né. Elle avait une résignation dans ses regards, une résignation dans ce geste avec lequel elle tendait à Notre-Dame ce qui lui demeurait du disparu... Notre-Dame des morts... oh Notre-Dame !

Aujourd'hui, la Vierge avait dû faire une bonne action nouvelle, intercéder pour l'àme légère, accueillir la supplication. Elle semblait, malgré ses pleurs, resplendir d'une immense félicité.

l54 NOTRE-DAME DES MEUS MORTES

Alors, Jacques sortit et prit à travers les ruelles le chemin du palais Labia...

Il suivit la Merceria animée de boutiques et de passants et vit à l'étalage d'un libraire son premier livre de vers, pastiche de ce xvme siècle dont il se plaisait, enfant, à deviner la grâce. C'avait été pour lui une chose innée, comme un atavisme direct de son grand aïeul, le Maréchal. Bambin, lorsque son père était en garninison à Versailles et qu'il allait faire des promenades et des pâtés au petit Trianon, saisi malgré sa turbulence, saisi d'une émotion indéfinissable pour ce calvaire où une Reine de France avait agonisé, au milieu de quelles bergeries, de quelles chansons légères, il arrêtait ses jeux, cueillait des fleurs. Un jour, sa mère le suivit, le vit entrer dan- les petits appartements, et déposer cette brassée odorante sur la courte-pointe de la Reine, avec un respect infini. Il passa, heureux de savoir son livre de franche jeunesse et de tendre passé à

APOTHÉOSE l55

Venise, à Notre-Dame des reines mortes.

Puis, ayant traversé plusieurs canaletti, il fut sur la place Goldoni, laissa à gauche le Rialto, le Rialto grouillant avec son cintre chargé d'étalages et de maisons, pareil au dos courbé d'un reptile. Il entra dans les premières rues du Ghetto qu'il reconnut aux faces soufflées et pâles des habitants, aux inscriptions hébraïques, aux boucheries rituelles, d'où s'exhalait un fade relent. Un pont encore, et le palais Labia dressa sa masse imposante, les cariatides de ses colonnes blanchies et rongées par le temps. Gomme il allait vers la porte, il remarqua la silhouette de l'Aïeul, toute cassée, sur le ponton du Vaporetto. Le profil se distingua un moment, le profil accentué de Charles X et de Ganova, se distingua sur le fond rose et roux d'une digue desséchée. Jacques hésita. Ne fallait-il pas remettre sa visite ? Mais le désir de connaître à son égard les sentiments de la jeune fille l'emporta. Elle était seule ? Tant mieux.

l56 NOTRE-DAME DES MERS MORTES

Sous la sauvegarde de la vieille gouvernante pour qui le français était du jargon, on causerait... Et puis, la vision de Contarinetta assise à sa fenêtre, soignant ses ileurs, lui apparut plus radieuse et plus enfantine. Alors, avec la même peur, avec la même timidité, il monta le grand escalier désert. Le bruit de ses pas sur les dalles lui semblait quelque chose d'impressionnant.

— Puis-je voir un instant Mademoiselle ? demanda-t-il à la bonne qui vint ouvrir... Le temps lui avait paru si long jusqu'à ce qu'elle arrive !...

— Oui Monsieur, si vous voulez vous donner la peine d'entrer.

Il pénétra comme on franchit le seuil d'une église. Elle était là, il allait la voir. Jacques l'évoquait dans ses poses habituelles. Il essayait de retrouver le timbre de sa voix. Gomment l'accueillerait-elle ?

Et le salon lui ayant été indiqué, il en passa

APOTHÉOSE l57

le seuil ; Contarinetta debout l'attendait. Sans un mot il lui prit la main, sa petite main fine comme une palme, religieusement.

— Bonjour ! pour venir vous attendiez le soleil ?

— Bonjour... vous êtes jolie, aujourd'hui... non je n'attendais pas le soleil, le soleil est en vous.

— Vous savez que grand-père est sorti

juste à l'instant... quel ennui !

— Je le sais, Ninette.

La jeune fille eut un mouvement.

— Vous me permettez de vous dire Ninette ? C'est un nom de petite sœur... Je le sais, Ninette, que grand-père est sorti. Tout à l'heure en entrant, je l'ai vu sur le ponton du vaporetto, avec sa canne ancienne, à béquille d'argent. Il ne m'a pas reconnu. J'ai hésité un peu et puis je suis monté. J'avais tellement le désir de vous voir.

— Cependant il n'y a pas si longtemps que

vous êtes venu. D'abord ici, le jour où je vous ai montré les fresques et puis à l'église, c'était hier.

— Moi, je trouve qu'il y a si longtemps...

— C'était hier. Comprenez... Quand la nuit dure toujours, tout semble près, surtout le bonheur... Oui, je vous le dis... Surtout le bonheur. La lumière fait naître la distance. L'oubli provient, je crois, de la magie du soleil. On passe, on regarde, on est ébloui. Le lendemain à l'aurore, l'aurore efface le souvenir.

— Alors, vous vous souvenez, Ninette... et vous appelez cela le bonheur? Je vous remercie du fond de mon âme. Jusqu'à vous, avant de vous connaître, j'avais aimé, mais pas d'une ardeur pareille. Est-ce la splendeur éteinte de vos regards qui vous rend à la fois douce et lointaine, est-ce le passé somptueux de Venise qui vous couvre comme d'un manteau de Reine, est-ce simplement votre beauté mignonne, votre jeunesse... Mais en vous approchant je tremble

APOTHÉOSE IÔ9

et j'adore, ainsi qu'on tremble et qu'on s'agenouille (levant un miracle.

Jacques entraîna la jeune fille dans le rayon de lumière qui dorait le balcon. Il la fit s'appuyer contre le marbre entre les ciselures duquel des fleurs ouvraient leurs joyeux calices.

— Venez, venez dans ce décor qui exalte votre charme, tout près des fleurs dont vous êtes l'emblème, tout près des fleurs dont vous avez les parfums. Parlez-moi...

— Il me semble Jacques, que je vous ai moi aussi attendu toute ma vie. Et pourtant comme notre rencontre est frêle, comme notre amitié est passagère ! Je ne sais pas qui vous êtes en image, vous m'ignorez en réalité. Vous ne connaissez que mon visage. Mon àme, l'avez-vous devinée? Lorsque nous nous séparerons... peutêtre !..

— Ninette, interrompit-il, vos yeux s'ouvriront et verront, votre vie sera la mienne...

l6o NOTRE-DAME DES MERS MORTES

— Lorsque nous nous séparerons vous m'oublierez, parce que le visage change et que le temps l'efface... Mais j'aurai la mémoire fidèle de vos paroles où vibrait l'enthousiasme, la foi, la poésie... Je m'imagine que vous êtes l'incarnation de ce que vous dites. Je vous vois comme je vous entends...

— Alors, écoutez-moi, écoutez-moi, Ninette. Croyez-vous... Croyez-vous que grand- père consente à me donner votre main ? Je suis sans expérience et sans savoir... Mais je vous aimerai tant ! Je vous le jure. Maintenant je voudrais accomplir de grandes choses comme les chevaliers d'autrefois. Je désirerais partir pour les terres lointaines et revenir après des années, vous trouvant toujours aussi belle, aussi jeune, aussi fidèle, moi-même étant demeuré le même. Je désirerais partir et vous rapporter comme en triomphe des conquêtes et du butin et des fleurs inconnues pour parer vos cheveux. Ce temps là est fini, on y croyait lorsqu'on con-

APOTHÉOSE l6l

naissait la douceur de croire... Aimez-vous les histoires ?..

— Oh ! si je les aime. Grand-père m'en raconte encore souvent. Tenez par les mois d'hiver, aujourd'hui que nous n'avons plus nos villas en Sicile ou là-bas dans la campagne, il nous faut demeurer à Venise. Venise est triste en hiver. D'abord le ciel est gris, si bas qu'on y sent palpiter ses prières. Et puis il n'y a guère de monde. Les gens partent vers le soleil. Nous sommes seuls. Les salles doivent paraître plus hautes et plus vieilles. On allume un feu de longues bûches, de ces bûches dont les écorces flottent sur les fleuves et viennent des montagnes. Grand-père s'asseoit à côté et sur nos deux visages dansent par instants des lueurs tièdes. Quand j'étais plus petite, il me prenait sur ses genoux et caressait mes joues tout en parlant. Maintenant je m'assieds en face de lui, en grande personne. Il a des histoires merveilleuses comme les Mille et une Nuits.

iCyj NOTRE-DAMK DES MERS MORTES

— J'ai eu aussi un grand-père et des histoires. Grand-père est mort, les histoires sont mortes. Mais je suis content de savoir que vous les aimez. Quand on aime les contes, c'est de la religion qui sommeille, de la religion pour le souvenir, pour le passé. Je vous disais que je voudrais partir comme au temps des contes... vous rapporter des conquêtes... des toisons d'or... si cela n'est plus, le départ aura lieu quand môme et la toison sera lumineuse. Vous serez ma femme et mon amante. Ce qui frémit en moi, vous l'exalterez, mon enthousiasme et votre beauté feront des chefs-d'œuvre. J'ai toujours rêvé d'écrire un doux roman d'amour. Nous l'écrirons en longs baisers.

Jacques se sentait brûlé par la fièvre. Le voisinage de la jeune fille le transfigurait. Ce n'était plus l'émotion quasi divine dont il était remué auparavant, c'était une ferveur enlaçante et sensuelle. Les lèvres de l'enfant l'hallucinaient comme à l'église. Il ne pensait pas à

APOTHÉOSE l63

mal, le faire lui paraissait tout naturel. On ne croit pas faire mal quand on est jeune...

La vieille gouvernante, lassée de ne pas pouvoir comprendre, les avait laissés en tête à tète. Le silence les unissait, rapprochait instinctivement leurs deux êtres. Sans s'être encore approchés ils mêlaient leurs souffles et leurs veines se rythmaient d'un même battement. Alors, de même qu'à l'orgue il la prit comme un enfant qu'on berce, elle appuya sa tête blonde sur l'épaule de Jacques... Ses yeux voilés semblaient en extase. Jacques chercha ses lèvres. Mais elle se raidit, s'échappa...

— Laissez mes lèvres. Embrassez-moi sur le front, c'est là que m'embrassait maman. Dites, laissez mes lèvres.

Il la reprit, tremblant un peu...

— Venez ce soir sur le Grand Canal, murmura-t-elle en se dégageant comme une tige palpitante. Vous m'y trouverez avec grand père. Nous parlerons d'avenir. Adieu...

Sous la nuit étoilée où le ciel luit d'un bleu

invraisemblable et profond de saphir, Venise

s'allume, fantasque comme une courtisane. Le

grand canal bordé de ses palais, depuis le

Rialto jusqu'à la Jiudecca est sillonné de barques

lumineuses, fleurs vivantes et rampantes, pareil

à un collier oscellé de lueurs. Par instants la

lune, frangée de nuages lourds que le vent

déchire, éclaire l'eau, baise les vagues. Et l'on

voit naître, découpant les gondoles et les pieux

l66 NOTRE-DAME DES MERS MORT1 -

de bois, de longues traînées de nacre. On dirait qu'un semeur en passant a jeté des perles. Des musiques lointaines chantent. L'atmosphère est d'une douceur étrange, chargée de langueur orientale, de chaleur, de caresse. Venise, au murmure, à l'appel de ses lagunes, s'offre, tend les bras et c'est une luxure effroyable, déchainée soudain sur les murs croulants, sur les médaillons de marbre, sur les ciselures, sur les moindres pierres. Des vignes vierges, près du palais Dario, semblent des blessures. Et le palais Dario lui-même, comme ialigué de ses parures, agonisant de beauté et de vieillesse, évoque une vieille à genoux, pâmée, et dans un râle. La débauche d'un Tintoret, les cris du Titien, mêlés à la candeur de Bellini et à l'envolée de Tiepolo sont latents dans ces ruines grandioses et s'éveillent à la nuit. Le tombeau s'ouvre jusqu'aux étoiles et les morts ressuscitent. La ville unique au monde par sa noblesse et par sa vieillesse, cette noblesse de l'histoire, la ville

unique parée de ses palais, de ses églises, de ses statues soulève le bronze de son cercueil, telle qu'une morte embaumée. Et surgissant avec la vision des Doges, des mercenaires, des sénateurs, des galères, avec la vision héroïque et merveilleuse où flotte une odeur d'Orient, de légende, de conquête, surgissant avec Dandolo, Colleone, Foscari, et Boccherinetto, la papillotante histoire d'une Venise adorable et rocaille, masques blancs, presque lunaires, tricornes et longs manteaux, patriciennes à paniers, jolies traînes que tient un nègre, singes, tripots, princes... et falbalas à damner Fragonard !

Tout à coup des cloches lointaines, des oiseaux qui passent, un silence, puis un murmure, puis des voix, des douceurs mordantes et morbides de guitares. Et au détour du canal, venant du Rialto, une barque longue et sombre, où chantent des bohémiens. Bohémiens à coup sûr, avec leurs silhouttes désossée, inquiétante presque. Les femmes accompagnent, assises sur le

l68 NOTRE-DAME DES MEUS MORT]

bordage, accompagnent en frottant de l'ongle d'épineuses guzlas. Les hommes chantent, l'n enfant de quinze ans, pas plus, d'une beauté ambiguë et merveilleuse, debout à la proue, comme se dressant sur la mer aux flammes multicolores des feux de bengale, la tête raidie se renverse en délire... enivré de lui-même. Et la lune le revêt d'un suaire pâle, comme d'une lente caresse blanche. Tout autour des chanteurs des nuées de gondoles, les suivant telles que des hirondelles d'eau, telles que des iris noirs coupés dans des contrées fabuleuses. La voix mélancolique et acre prend des résonnances tragiques avec le silence. Maintenant les feux de bengale se sont éteints, minces floraisons de rêve, éclatantes lumières. Il ne reste plus que des torches dont la fumée noire éperduement tourbillonne et rehausse les choses d'un relief d'eau-forte. La voix devient moins claire et plus triste, les mots s'arrêtent et sanglotent, toujours plus acres, toujours plus nostalgi-

ques. Que dit la chanson, que pleurent les paroles ?... Sur des rythmes entrecoupés, sur des motifs convulsés, ce sont des plaintes, ce sont des plaintes. Douleur dont s'harmonise ce fantôme, effroi dont se pare cette ville. Or et lumières, ruines et fumées, palais et lagunes, ensevelissement et tombeaux, ne croirait-on pas assister à la messe des morts, à la messe d'une morte? Voyez aux désastres des étoiles si l'on ne porte pas quelqu'un au cimetière, palpitante, effroyable apothéose. Venise entière se lève de sa pourriture merveilleuse et tend les lèvres. Des oiseaux qui passent. Un murmure... Et des orgies roulent sur les nuées, des têtes sanglantes et des spasmes. Les anges de pierre menacent et s'envolent. Les clochers d'or pointent pareils à des bijoux monstrueux, la lune saigne sur les vieux toits... C'est l'heure des apothéoses et des agonies... Venise se lève sur les canaux d'ombre de sa tombe, comme une

tragique ressuscitée.

Jacques et Contarinetta, Sforzi et le marquis de la Spezzia, dans une gondole, suivaient la sérénade. Sforzi et le vieux marquis continuaient à deviser d'aventures galantes, Sforzi surtout, racontant une nuit d'amour où, dans un des plus anciens et des plus nobles palais de Venise, il s'était livré avec deux autres couples à des orgies quasi romaines. Jacques et Contarinetta, assis sur les marches, à l'avant, la main dans la main, rêvaient. Lui regardait les yeux de la jeune fille et les astres, elle les devinant presque, lui les unissant dans un baiser. Ils se disaient des choses très douces et très simples, tout entiers à la joie de se revoir. Un désir muet errait sur leurs lèvres et le vent emportait leurs paroles. Par instants Contarinetta souriait, d'un sourire où voltigeait son âme. Jacques grisé par son rêve se souvenait n'avoir jamais connu de joie meilleure, et, comme lorsqu'on est vraiment heureux, n'avait à l'esprit que des chansons tranquilles, que des caresses

SOUS LA MIT KTOILEE. . . IJI

et de l'amour. La musique leur arrivait un peu mystérieuse cl voilée. La mélodie bohémienne du chanteur sauvage et triste, parfumait leur cœur d'un vague oubli. Ils étaient l'un à l'autre, extasiés d'eux-mêmes. La jeunesse et la beauté, ces deux sœurs divines, semblaient les avoir choisi ? Parmi ces splendeurs déchues dont ils évoquaient la gloire, entre ces murailles en ruines et ces églises caduques, ils personnifiaient la force éternelle de la Vie.

— Prenez-moi la main, murmurait Contarinetta toute chancelante, une fois vous m'avez dit que vous prenez vos sœurs ainsi par la main pour leur raconter des légendes. Et vous m'aviez dit que souvent, elles venaient dans la chambre où vous travailliez, près de Paris, à la campagne; alors vous sentiez naître les rimes les plus fines et les plus délicates rien qu'à la pression tiède de leurs mains autour de votre cou.

— Voici ma main sur la tienne, écoute notre légende, répondit Jacques.

Et comme leur gondole était arrivée avec le cortège des autres barques en face de la Salute, dont les volutes de marbre apparaissaient au clair de lune pareilles aux roues d'un char abandonné, comme le golfe et la Jiudecca s'étendaient à leurs yeux dans une pose lauguissante et superbe, pareils à un verger d'or, Jacques parla...

Il n'y avait sur terre ni princes ni douces fées. Des lacs murmurants, des plaines empourprées, des bois remplis d'oiseaux, le miracle avait fui. Les hommes à la chasse du Progrès avaient tué la Poésie. Et c'était fini d'entendre au bord des mers chanter les sirènes, palpiter les sylphes entre les roseaux souples. Les garçons ne parlaient plus aux filles et, avec le baiser, le rire avait disparu. Les vieilles grand'mères racontaient cela en grognant et brandissaient leur canne. Cela, rien n'y faisait. Le Roi printemps était mort.

Alors on commença à désespérer. Dans une

seule ville on avait gardé la Foi. Eloignée des autres — isolement splendide — elle était bercée le jour par la clarté du soleil, le soir par la rumeur de ses rivages. Cependant dans cette ville, comme dans d'autres, le Printemps était mort. Un soir une musique étrange s'éleva sur les eaux. Un enfant chantait, beau et pâle comme Jésus. Dans ses modulations vibraient des appels et des prières. Ceux qui l'entendirent furent saisis d'un atroce désir. Partout où ils rencontrèrent des hommes, ils leurs poignardèrent le cœur et l'arrachèrent des poitrines saignantes. Et ils revenaient vers le chanteur et lui oflraient les trophées. Lorsque la barque où il jouait fut pleine jusqu'au bord, il partit sans qu'on sut jamais sa destinée, vengeance incarnée de l'amour... Jacques se tut... Vengeance incarnée de l'amour, répéta Ninette comme en rêve...

... Et le vent emportait leurs paroles...

Gomme Jacques parlait, surgit dans l'ombre

comme un calice de lys immense la voile d'un bateau venant du large. La nef disparaissait, noyée par la nuit. Il ne s'ouvrait que cette voile, cette voile s'ouvrait jusqu'aux étoiles. La barque passa, éclairée à l'arrière d'un l'eu jaune pareil à une topaze scintillante. Un homme penché sur le feu semblait exhaler son dîne dans la flamme. La barque passa. Et voici que derrière elle, une voile surgit, plus sombre celle-ci, tout à coup sanglante au clair de lune. Brusquement, une vision fabuleuse emplit le cerveau du poète, et ses lèvres se turent et se tut la légende. Au loin, plus loin encore, la lagune où flottaient de lentes traînées de nacre, la lagune était semée de voiles analogues, d'immenses calices de lys. Lys pâles et lys rouges, lys de candeur et lys d'agonie. C'était la rentrée des pêcheurs. A ce moment et dans ce lieu, avec le ciel fantastique dont les nuées ressemblaient à des galères en déroute, on eut dit que les vagues symboli-

SOUS LA NUIT KTOILÉE. . . Ij5

saient non une arrivée mais un départ, un départ de rêve et d'amour, un départ lent et doux au clair de lune, vers Cythère endormie.

Jacques et Ninette sentaient dans leurs mains réunies trembler leur âme et leurs désirs. A l'arrière, le marquis recroquevillé, le menton sur sa canne racontait encore, en esquissant de temps à autre des gestes chevrotants et discrets. Si'orzi n'écoutait plus et regardait. D'ailleurs il s'était vite aperçu de l'aventure dont il était le témoin sentimental. Les voiles de Ghioggia étaient passées. Elles glissaient vers le Rialto et disparaissaient une à une, comme des goélands de songe entre les palais du grand canal.

Jacques les yeux tournés vers la jeune iille gardait une immobilité triste. Contarinetta se rapprocha de lui, écouta, sentit cette tristesse. Et elle lui dit :

— J'ai entendu tout à l'heure de grands frissons courir...

— C'étaient des voiles, les pêcheurs des lagunes.

— Et depuis que ces frissons sont morts, je n'en ai plus senti que vous...

La nuit et ma nuit en restent vides... on croirait attendre quelque chose de mystérieux. Pourquoi êtes-vous triste ?...

La dernière nef s'était évanouie, là-bas, làbas, dernier aveu, dernier rêve, suprême apothéose...

Les yeux vers les astres, le cœur tout palpitant, Jacques répondit:

— Ce soir, je vous aime trop pour vous sourire...

— Venez ce soir sur le grand Canal. Vous m'y rencontrerez avec grand'père. Nous causerons

d'avenir Telle avait été sa prière. Et Jacques

se souvenait par ce lendemain clair, par ce matin ensoleillé de l'heure passée la veille, en muette union, en caresses d'extase. Il se souvenait de l'heure et de son silence, de l'histoire interrompue par le passage des barques, de la nuit sur tout cela. Une fois de plus il n'avait pas osé. Sa jeunesse comme honteuse n'avait pas

voulu s'offrir. Et puis il sentait naître en lui

une pensée mauvaise et dont brûlait sa chair, toute. Se marier avec une aveugle, à son âge, s'unir à la nuit pour l'éternité vivante... D'ailleurs sa mère ne voudrait pus et lui non plus. Lendemain d'amour, lendemain de fête, il éprouvait une lassitude, un vague besoin d'oublier, de se reprendre. Et pourtant il aimait Contarinetta et, comme son esprit était flexible, par cela même contradictoire, la beauté d'être fiancé à Juliette sans regards, à Juliette privée du ciel, la beauté de cette innocence et de ce malheur le charma. Ce désir et la pensée mauvaise qu'il avait eue, communément, se mêlèrent. Et il en devint soucieux et triste. Malgré la ville lumineuse il rêva de mélancolie. Il ouvrit sa fenêtre, il aperçut le Palais-Royal et ses jardins dont les feuilles étaient rousses. Tout près de Saint-Georges-Majeur, les arbres étaient complètement défeuillés. Une odeur amère et douce de chrysanthèmes flottait, unie au parfum acre de la vie. Jacques de nouveau

LA l'RIERE i;<)

pensait à l'automne. L'automne agonisante. L'année dernière, en France, à pareille époque, il allait souvent se promener dans les forêts, soit à Compiègne, soit à Fontainebleau, quelquefois aussi plus près de Paris, dans les bois et dans les anciens parcs royaux, à Saint-Gloud qui garde un souvenir d'incendie et de douleur, à Versailles qui forme un écrin à la mort. Oh, les bonnes courses silencieuses où il parcourait les sentiers, hardiment les matins, fouetté au passage par les branches, le visage caressé par les fils de la vierge qui flottaient, tout cela dans une craquelure de feuilles, de feuilles jonchant la terre. Sa poitrine respirait l'air froid, dilatée elle même au coucher du soleil. Des feux flambaient à l'horizon, dans les champs et dans les plaines on allumait des herbes mortes . Un train sifflait du côté de Paris. Parfois aussi de sonores clameurs, des clameurs distinguées à peine. C'était Paris, pourtant il était si loin Paris !...oOh, les bonnes courses dans la forêt...

l8o NOTRE-DAME DES MERS MORTES

Ici les seuls feuillages d'or montraient la langueur de l'automne. Venise, fermentation sublime, gardait son ciel bleu, sa lumière, sa joie. Le regret caché qui naît en France avec octobre n'existait pas. La vie demeurait calme, enveloppante et facile. La lagune pailletée de soleil avait l'air de jouer avec des perles. Jacques subit la fascination de l'eau. Le souvenir des barques, des voiles apparues la nuit lui revint, et son ancien désir de visiter les mers mortes. Torcello Burano, Saint-François-du- Désert l'attiraient. S'il prenait une gondole pour y aller? Quel dommage de ne pas être avec Ninette... Et pourquoi pas... Le Marquis délia Spezzia voudrait bien peut-être ? Le temps resplendissait. Jacques prit une plume, bâcla deux lignes, descendit et trouva un facchino pour aller porter sa lettre ; puis il se mit à la recherche d'une jolie gondole, le cœur vibrant d'espoir, comme la lagune qui vibrait de soleil...

Une demi-heure après le facchino revint,

LA PRIÈRE l8l

rapportant la réponse. Le vieux marquis était souffrant mais confiait à Jacques sa nièce. . .Vous êtes trop jeune et trop sincère pour que je n'ai pas coniiance en vous, disait-il dans sa lettre... Voici Ninette.

Jacques crut sauter de joie. Il riait tout seul, et d'une voix enfantine appela son gondolier.

— A la Frezzeria, commanda-t-il, tâchez de vous en approcher le plus près possible.

— Subito, signor, subito.

— Et deux gondoliers, pour aller plus vite!.. Alors sous l'impulsion vigoureuse, la petite

barque fila comme un duvet léger. Elle glissait

agilement et tournait les canaux en courbes

gracieuses. Jacques tout à son bonheur — l'avoir

elle seule, quel joli rêve — ne distinguait des

palais entrevus que des éclats de lumière. A la

Frezzeria il descendit, entra chez un fleuriste.

— - Quanto? Il tenait dans ses bras une énorme

gerbe d'œillets pourpres. — La bonne femme,

devinant un amoureux se disputa avec lui, pas

l82 M>TRE-1)AMK QBfl MERS MORTES

mal, avant d'établir un prix convenable. Jacques revint en courant vers la gondole, avec les fleurs. — Au Palais Labia, dit-il. Il s'assit sur les coussins noirs et son cœur fut dans un berceau. Tout un rêve en baiser chantait à ses oreilles, un rêve idéal et latin avec un décor de mer bleue, d'oliviers, de lumière et de musique. Un instant, sa gondole fut croisée par une autre gondole où une femme souriait du rire énigmatique et vague de la Joconde. Comme il tournait la tête il vit l'entrée du palais Barbarigo ancienne demeure de Browning, et sur la façade aérienne, entre les colonnes de marbre, des bouquets de lauriers. Ces lauriers et ce marbre se reflétaient sur leau. Et la femme souriante avait souri dans ce reflet. Jacques songea à la gloire du poète anglais, à cet exalté d'amour et de soleil que l'amour et que le soleil avaient enlevé à son pays. Que restait-il de lui en plus de ces chaumes ? De la pierre, des lauriers. Et jusque dans la nuit, ces lauriers tleu-

LA. PRIÈRB l83

rissaient d'un sourire. Sa passion pour Contarinetta se dessina pareille, utile à son bonheur, nécessaire à sa gloire future. Et mentalement, il se donna à elle pour jamais, en une offrande. Lorsqu'il fut arrivé au Palais Labia et que Ninette vint vers lui toute blanche, il l'accueillit comme l'étoile du matin.

— Je me suis mise en blanc pour que vous me voyez de plus loin, dit-elle. En descendant d;m- la barque, elle effleura de la main la jonchée des œillets. Oh! les jolies fleurs continua-t-elle de sa voix chantante... Jacques avait jeté dans la barque son bouquet pareil à des gouttes de sang, il l'avait semé comme un tapis odorant sur les coussins, sur le tapis.

— Oh, les jolies fleurs!...

— Gomme vos lèvres et comme mon cœur... Ils avaient dépassé le Ponte dei Mendianti.

San Giovanni i Paolo, l'Hôpital dressaient derrière eux leurs silhouettes fines. La lagune s'étendait grise et fluide. Tout près, en face,

l84 NOTRE-DAME DES MERS MORTES

tranché par le fer aigu de la gondole, le cimetière mettait sa tache rose ; et des oiseaux blancs, ces mouettes de Venise plus légères et plus lentes que les autres, volaient au-dessus des murs pourpres. A l'horizon s'étendaient des bandes étroites et longues. Le clocher de Torcello se penchait sur la mer. Saint-François caché par les cyprès s'éclairait de soleil. La lagune calme, unie comme un miroir, reflétait le ciel doux d'octobre et, comme la gondole glissait sur ce reflet et sur ce calme, il leur semblait monter au ciel. Jacques assis à côté de Ninette la regarda au moment où ils dépassaient le cimetière. Il unit par la pensée ces yeux bleus et ces murs clairs, tous deux des tombeaux. Et se soulevant jusqu'à elle il lui baisa les paupières d'une façon si délicate et si divine que Contarinetta frémit brusquement.

— Vous avez promis à grand-père d'être sage, mon chevalier, dit-elle.. C'est joli n'est-ce pas, les endroits que nous traversons. Autrefois je

LA PRIÈRE l85

les ai connus et j'en ai été heureuse. Maintenant je les devine à leurs caresses, à la tiédeur de leurs parfums...

Jacques à son tour frissonna, car l'aveugle se trompait à cause de son infirmité. Ce n'était pas joli, les endroits traversés et ils ne pouvaient rendre heureux. Et leur caresse était sauvage, et leurs parfums ceux de la mer... Murano avait disparu en cachant le cimetière dont la vue obsédait Liéven. Murano et ses verreries, ile et fumées étaient loin derrière la barque : le désert d'eau, presque marais, presque pleine merles enserrait de ses eaux livides, de ses herbes courtes et brûlées, de ses pieux. Elle avec ses regards éteints, avec ses prunelles vides ne savait pas, ne comprenait pas. Pour elle les parfums llottaient mélangés au soleil. Elle ne voyait pas la tristesse funèbre, la déroute de ces plaines qu'un souffle de temps à autre faisait miroiter comme sous un lointain ravon de soleil. De lents oiseaux volaient

l86 NOTRE-DAME DES MElîS MORTES

encore, et parfois, se posaient sur les pieux avec un cri aigu. Jacques se souvint d'un décor pareil dans une gravure représentant les énervés de Jumièges, ces amants qu'un roi jaloux avait écorchés vifs et qui descendaient sanglants une rivière abandonnée... Jacques se souvint et de nouveau caressa Ninette, et il n'eut pas la force de la contredire. Il s'était mis à ses pieds, son jeune corps étendu au fond de la gondole, la tête entre les genoux de la bien-aimée. Par intervalles, la main de Ninette frôlait son visage, jouait dans ses cheveux. La cadence mouillée des rames bruissait comme de la soie. Les herbes que l'on traversait frôlaient la barque longuement. Et le silence, ce dominateur des poèmes, descendait sur eux tel qu'une rosée...

... Nos pas nous mènerons jusqu'au bord du rivage Nous y regarderons mourir la grande mer Et moi, j'écouterai en rythmes doux et clairs Monter jusqu'à mon cœur l'amour de ton visage !..

Ces vers, Jacques les entendait vibrer encore lorsqu'ils atterrirent à San Francesco del Déserto. De loin Jacques en avait deviné la sérénité intense, la douceur plus qu'humaine. Une passe où se reflétaient les hauts cyprès, sveltes comme des cierges, ouvrait à la lagune un golfe dans le gazon vert. Le mur du cloître, avec une vieille croix de fer venait un peu plus loin descendre jusqu'à l'eau. En face d'eux un pré. Dans ce pré un long sentier qui tournait l'ile, un sentier bordé toujours de ces cyprès hauts et bleus. Un crucifix à l'entrée semblait protéger à la fois la terre et la mer de ses bras pardonnants. Le sentier, coupé à sa moitié par une haie de mimosa, se prolongeait plus loin, dans le jardin des moines. Un pauvre petit clocher bas, en briques décolorées mais si joli près de ces arbres, était à genoux par terre comme un pénitent en capuce. L'entrée, sous un atrium blanc s'ouvrait à côté du clocher. Jacques et Ninette, émus par la solitude et la tran-

l88 NOTRE-DAME DES MEUS MORTES

quillité de l'ile marchèrent un instant sur le gazon. Un son à peine distinct leur fit tendre l'oreille et ils se rapprochèrent instinctivement, ils s'unirent d'amour, car ils reconnaissaient la voix dont s'était ému leur premier baiser... — L'orgue, murmura Jacques...

Alors, venant du monastère si blanc, si calme, un Miserere retentit, apporté par la brise qui le transformait par son extase. Le soleil brillait maintenant dans l'azur, un azur pâle, un azur de pastel. Miserere ! Ce n'était plus l'hymne désespéré, l'hymne de la douleur ardente, l'hymne de la douleur fervente, psalmodié par une âme dégagée des maux de la terre. Malgré tout, la sérénité du paysage, la douceur du jour, le silence de la lagune en créaient un chant d'amour.

— Peut-on pénétrer dans le cloître, demanda Ninette calmement. Ils s'approchèrent, laissant le sentier d'ombre et de paix. Et ils sonnèrent à la porte au-dessus de laquelle une

image de Saint-François, souriait encore entre les paroles consacrées :

O beata solitudo

O Sola beatitudo !

Liéven tourna la tête et vit pareil à un rêve innocent le pré de gazon, la haie de mimosa, le crucifix, les cyprès entre lesquels, comme derrière un autel en verdure la lagune luisait.

Un loquet levé, la porte ouverte, un frère en robe de bure dont le chapelet tinta. Et d'un geste, très simplement, ils furent accueillis.

Oh! le misérable et pauvre endroit; au premier abord, la désespérance de cette petite cour aux murs crépis, aux colonettes blanches. Au milieu du pavé un puits et penchés sur ce puits deux novices, deux enfants de quinze ans à peine, grands yeux clairs, un peu mélancoliques comme des yeux qu'une mère n'embrasse plus. Tête rasée, montrant davantage leur jeunesse et leur fragilité, car ces moiniilons sont pâles et n'ont pas l'enveloppe rugueuse du paysan.

I()0 HOTRE-DAMI DB8 M Kit S MORTES

— Quels sont ces petits? demanda Jacques, d'une voix pleine de pitié.

— Je ne sais pas, leur répondit le guide, un frère convers, je ne connais que leurs numéros. Ici, la règle de Saint-François défend de connaître les noms... Si vous voulez visiter la chapelle...

Jacques et Ninette montèrent quelque marches. La chapelle, comme la cour, était exiguë et blanche. Nul ornement, nulle dorure. La Vierge en robe bleue étendait les bras au-dessus d'un ciboire. Pour ces morts à la vie, aucun mysticisme, aucune de ces caresses d'âme dont on se sent remué à l'entrée des églises. Seule, une ombre grise jetait ses voiles sur les choses. Et Jacques comprit que dans cette ombre la prière devait être étoilée. Le guide qui s'était agenouillé devant l'autel se releva, et leur montra dans la profondeur du mur une niche grillée où une statue de plâtre peinte joignait les mains.

LA PRIERE igi

— La statue de Saint-François, expliqua le moine... C'estlà qu'il venaitprier, etc'est là qu'il est venu remercier la Vierge pour le miracle...

— Quel miracle? dit Jacques.

— Le miracle des oiseaux; le jardin du couvent a été le témoin de ce miracle. Du reste vous voyez : tout autour du saint on a peint des colombes...

Le miracle des oiseaux ! La plus jolie des interventions divines, des mystères de Marie. Saint-François d'Assise entouré d'ailes, charmant par sa parole les hirondelles et les pinsons des haies. Jacques évoqua l'île pleine de frissons et d'appels.

Et comme il se relevait après avoir décrit le reliquaire à Contarinetta — n'était-ce pas un reliquaire que cette tombe froide et pâle pour l'enchanteur du ciel bleu et des plumes frêles, — et comme il se relevait, l'orgue reprit plus proche sa plainte. A travers la fenêtre grillée d'où le jardin apparaissait dans la lumière,

Jacques vit passer, deux par deux, le long du sentier bordé de cyprès, les moines absorbés, égrenant leur rosaire. Le murmure voilé des voix se mêlait à l'orgue, avec un cliquetis de chapelets, un bruissement de bure. Liéven reconnut les petits du puits, les moinillons qui fermaient la marche. Ils semblaient moins absorbés que les autres. Sans savoir qu'on le voyait, l'un d'eux en cachette cueillit une fleur. Jacques de Liéven était ému jusqu'aux larmes.

— Ils passent... Tu entends, Ninette, ils passent et ils oublient tout...

Ninette serrée contre lui se taisait.

— Allons-nous-en, dit-elle, c'est trop calme ici. Et Jacques sentait vaguement aussi que le

cloître leur pesait. Les moines étaient passés ; ils sortirent de la chapelle, traversèrent la sacristie nette comme un réfectoire avec ses armoires luisantes, son seul crucifix noir et blanc traversé d'un rameau de buit, et sur une pancarte, en belle écriture : Silentium.

— Si nous allions revoirie jardin, veux-tu...

— On ne peut pas visiter le jardin maintenant, mes frères y prient leurs vêpres, dit le moine qui avait compris, mais, si vous voulez, le cimetière...

— Vas-y seul, Jacques, je n'aime pas les cimetières, moi. Tu comprends. Il me semble que dans tous maman m'appelle...

Jacques de Liéven hésitait.

— Vas-y seul...

Il laissa Contarinetta assise sur le rebord de pierre d'où partaient les colonnes blanches pareilles à des tiges de lys mystiques. Le moine poussa une grille.

— C'est ici...

Dans un champ de gazon vert, de ce même vert, de ce même calme que le pré où ils avaient abordé, des files de petites pierres blanches avec des numéros. Pas de noms, pas de lettres, pas de signe, pas de dates. Des numéros. Jacques eut l'impression du néant sublime, du

renoncement qui s'élève jusqu'à Dieu. Et c'était à côté, dans le jardin voisin qu'avaient chanté des oiseaux, qu'avait prié François d'Assise. C'était dans le jardin voisin que chaque jour des théories lentes de moines passaient, murmurantes, absorbées. Des novices, peut-être au commencement, y regardaient les fleurs. Puis l'oubli du monde, la solitude, l'anéantissement personnel. Le bonheur ! Et la mort. Jacques remarqua que les numéros même ne dilîéraient pas tous. Il y avait au couvent place pour une trentaine. Au cimetière trente files s'alignaient. On venait remplacer le trentième ou le premier et les dates de la vie se distinguaient au nombre des pierres blanches... Obeata solitudo... Jacques de Liéven n'avait rencontré cette impression infinie qu'à Vérone, une fois, à Saint-Jérôme. Les mêmes arcades, les mêmes murs, les mêmes tombes. Seulement à Vérone, on n'avait pas autour de soi, la lagune, le désert, les mers mortes. Il y avait des fresques et puis des roses

et des images bienheureuses entourées de bouquets. Ici la mer morte, la lagune grise, sans profondeur comme le sable, enlisante comme le sable. Jamais de tempête, jamais de vagues, toujours cet aspect de désolation tranquille et funèbre. Et Jacques, parmi le silence, évoquait la bien-aimée. Les paroles qu'elle avait dites, et celles dont frémissaient ses lèvres, et les gestes quelle avait fait, et ceux dont elle retiendrait son àme prisonnière : Contàrinetta. Oh ! ses yeux, ses pauvres jolis yeux, eux aussi dans le désert ! Eloignés des astres, cloîtrés loin des lumières. Oh ! pour elle, un miracle des oiseaux, un miracle pour ses beaux yeux ! Et s'ils n'allaient jamais guérir? S'ils demeuraient pareils aux pierres de ce cimetière, des tombes sans dates, des regards sans souvenirs ? Que faire, que dire ? On ne peut pas toujours aimer la mort. Lorsqu'on aime, il est doux de voir un reflet de soi-même trembler dans les prunelles de l'amante. Il semble que les baisers à la Ion-

gue y impriment les lèvres, et que, sur les lèvres, l'àme même est contenue. Et s'ils n'allaient jamais guérir?

Jacques comprit le néant intime de sa passion, l'agonie de son désir sans espoir. Une aventure, une légende. Il y a des aventures et des légendes dont on peut mourir. Pour la première fois son cœur avait battu au rythme d'un autre cœur. Ses pensées avaient communié d'instinct avec les pensées d'une jeune fille, de l'Élue. On ne se relève jamais d'un premier amour. Tel que dans le mythe de Ganymède, les ailes en demeurent éternellement meurtries, et le regret subsiste. Mieux encore que de la première illusion, on se souvient de la première désillusion... Oh! si les yeux de Ninette n'allaient jamais guérir, comme il serait doux, comme il serait beau de venir dans un cloître et de dire : « Mes frères, accueillez-moi, » de terminer une vie en évoquant le seul bonheur suprême, de terminer une vie au murmure des rosaires

aux psalmodies d'un orgue, dans le lointain.

Et, lorsque Jacques de Liéven et Ninette eurent quitté le cloître et que l'île dans le soleil couchant n'apparut au ras des mers qu'avec ses arbres gris et son clocher rose, un désir immense et mystique l'étreignit, un désir de tendresse et d'amour. Gomme pour défier l'avenir, comme pour appeler le miracle, il prit Ninette et lui baisa les yeux, d'une façon si tendre, si fraternelle et si fervente, que si laYiergeles avait vus, elle aurait exaucé et pardonné.

Le soir tombait maintenant, rapide. Une

brume froide errait au-dessus des lagunes. Et

soit par le souvenir de ce qu'elle avait entendu,

soit par l'humidité de l'heure, Contarinetta,

malgré les plaids et les couvertures, frissonnait

toute. Les gondoliers, sur l'ordre de Jacques,

ramaient vigoureusement. Mais la route qui

avait semblé courte avec le soleil, avec le jour,

se montrait longue et lente. Venise devant eux, découpait au crépuscule une silhouette verte,

on eut dit ciselée dans une vivante émeraude. Des fumées d'usines l'ensevelissaient et, malgré cette émotion moderne, aucun bruit, aucun murmure. Un instant, l'appel strident d'une sirène déchira l'espace, lugubrement. Un peu après, des cloches sonnèrent.

— J'ai froid, Jacques, dis-leur d'aller vite. Sa petite main tremblait dans celle de Lié-

ven. Et les yeux morts brillaient, brillaient comme s'ils eussent regardé. L'effort se crispa, les rames mordaient l'eau, la gondole, légère comme une guitare, glissait sur l'eau en bourdonnant.

— Grand-Père va être inquiet...

Lorsqu'ils arrivèrent au palais Labia et qu'ils

eurent gravi les premières marches, la tête blanche du marquis apparut. Il était en colère et tapait les dalles de sa canne à béquille.

— En voilà une heure pour revenir ! Je vous rends des grâces, Monsieur de Liéven, mais vous êtes un étourdi.

LA PRIEIîK I99

— Comme réponse, murmura Jacques à Contarinetta, je sais bien ce que je vais lui dire, à Grand-Père, je vais lui parler, chérie, je vais lui dire que ie t'aime, que je t'aime pour toujours, que je désire ta main, que je t'offre mon nom...

Mais Ninette, très pâle, se raidit.

— Une prière encore, dit-elle, ne lui parlez de rien. Je ne veux pas...

FIANCES

— Vous êtes un étourdi, Monsieur de Liéven, continuait le marquis. Ninette a dû attraper froid, et rien n'est plus mauvais que le brouillard des lagunes pour les humeurs et pour les doigts. Une fois, ainsi, je n'ai pu de huit jours toucher à mon épinette...

— Je ne veux pas que tu lui parles, répéta tout bas Gontarinetta. ..

Mais Jacques de Liéven, très pâle, dit au vieillard :

202 XOTRE-DAME DES MERS MOUÏI->

— Monsieur, j'ai des excuses à vous taire et un mot à vous dire, me le permettez-vous?

— Gomment donc, à votre aise, jeune homme... Ninette, veux-tu aller regarder les images...

— Monsieur, veuillez laisser votre nièce ici. Ninette nous écoutera. C'est d'elle que j'ai à vous parler...

— Jacques, murmura l'aveugle... Jacques, je vous en prie...

— Monsieur... Monsieur, depuis un mois que j'ai eu l'honneur... Ouf !... Comment vous l'exprimer... Monsieur... Ah! tant pis : Monsieur, j'aime Ninette... je l'aime d'une façon respectueuse et douce à la fois, comme on aime sa petite sœur. Je vous demande la permission de l'aimer comme ma femme. Je vous demande la main de Ninette... Je ne sais pas les sentiments qu'elle a à mon égard, mais si il est vrai que l'amour attire l'amour, elle ne restera pas indifférente à ma tendresse...

FIANCÉS 2û3

Le marquis écoutait, hochant de la tête, et regardait du coin de l'œil Gontarinetta, toute émue...

— Eh bien! vous n'avez pas mauvais choix, mon gaillard. Peste, je crois que la belle vous sied. Hé! hé! Ninette...

MaisNinette se taisait et de ses doigts effeuillait une fleur. Lents, les pétales tombaient un à un sur le parquet vieilli. Un instant le silence fut tel que Jacques n'entendit plus que ces fleurs dépouillées et que son cœur palpitant.

Il reprit... J'ai ma jeunesse, mon nom et la fortune qui, plus tard, doit me revenir. Nom et fortune, je n'en parlerai pas. Un seul don sera peut-être précieux à Ninette, ma jeunesse, que je lui offre.

D'autres vous diront, Monsieur, que ma jeunesse est ma faute, et que l'on ne se marie pas, encore enfant, à peine un homme. Mais, au contraire, c'est parce que je sens des trésors d'enthousiasme et de vie dans mes veines

que j'ose vous parler ainsi. Je l'aime... Je l'aime... Ah! Ninette, pourquoi ne ditesvous rien ?..

La jeune fille restait muette. Le marquis qui demeurait les yeux fixés sur elle, jouait à petits mouvements des gammes imaginaires sur le bras du fauteuil.

— Ninette, pourquoi ne dites-vous rien ?

— Entends-tu, mon enfant... Jacques voudrait savoir ta pensée, moi aussi. Allons, parle à ton vieux grand-père...

Gontarinetta défaillante, mais sans murmurer un mot, se jeta dans ses bras, prête à pleurer.

Le vieux continuait :

— Parle-moi... Dis-moi ce que tu veux, ce qui te ferait du plaisir ou de la peine. Tu te le rappelles, comme lorsque tu étais petite, après le départ de maman. C'était des histoires... je te consolais ; souvent tu t'es endormie dans mes bras... Parle-moi, Ninette.

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