‹ Notre-Dame des mers mortesChapitre 5 sur 22 · FIANCÉS · texte numérisé non relu

FIANCÉS

Alors l'enfant se redressa, se raidit sous l'apparente douleur. Elle essuya dans ses yeux obscurs une larme. — Oh ! les larmes des aveugles! — puis, tournée vers Jacques, longuement :

— Je vous remercie, mon ami, de cette offrande, de ces paroles. Je m'en souviendrai toujours, parce que, dans la nuit où je reste, les jours comme celui-ci demeurent lumineux. Je vous remercie, mais...

— Mais... oh! dites... quoi, s'écria Jacques.

— Mais c'est impossible, dit Ninette, en sanglotant. Je me suis laissée prendre au joli rêve, je croyais cela réalisable, comme si c'était réalisable. J'oubliais mon malheur, mon infirmité. Ne m'en voulez pas. Les aveugles vivent de rêve. Vous êtes venu vers moi comme un prince dans les contes. Et votre voix était douce. C'est tout ce que je connais de vous, la voix. Mais elle est telle qu'un reflet de votre visage. Vous devez lui ressembler, être blond

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et léger comme elle, avec des caresses et d'autres choses encore. Votre àme y tremble un peu, parfois. Jacques, j'ai entendu votre âme chanter en elle. Vous êtes bon, plein de pitié... vous êtes poète. C'est parce que vous êtes poète que vous avez pitié et la pitié vous empêche de me voir comme je suis. N'est-ce pas, grand-père ? Toi seul je pourrai toujours t'aimer, parce que tu m'aimeras toujours. Mais vous, Jacques, le jour où je ne serai plus Juliette — l'ai-je été jamais — ce jour-là vous sentirez la douleur terrible d'être uni à la mort. Quand on est loin de la lumière, quand on ne voit pas le soleil et que les oiseaux n'existent plus que par leurs appels, lorsque les fleurs n'ont plus que leur parfum et que la joie des yeux est devenue vaine... c'est bien la mort. Et puis vous allez vers la vie, confiant, avec un sourire plein d'extase. J'aurais aimé écrire comme vous, comme vous aurais-je écrit, peut-être, si mes regards avaient tout

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embrassé. Non, Jacques, vous comprenez bien que cela n'est pas possible. Adieu...

Adieu... Jacques chancela, et ses yeux frissonnèrent. Adieu?

Il regarda Ninette. Ce n'était plus elle, mais la Vénitienne altière, la descendante des Doges cruels. Elle se tenait droite, gainée dans sa robe comme dans une cuirasse, d'une main lissant ses lourds cheveux d'or, massifs, tels qu'une châsse. Elle semblait un butin fabuleux rapporté d'Orient par les ancêtres et les lèvres avaient des éclats de rubis.

Adieu... Alors, sans mot dire, atrocement ébloui, stupéfié par son désastre, Jacques, après avoir salué, sortit, et lorsqu'il fut dans l'escalier, dans le grand escalier de marbre, il s'assit sur une des marches et là, environné de pierre, dans le silence, il pleura comme un petit enfant...

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