DERNIÈRE OBSERVATION
Nous nous arrêterions ici, mais il y a un dernier éclaircissement que M. l'abbé Laurent Amodru semble avoir oublié dans sa réponse. On nous saura gré de le donner avant la deuxième lettre.
M. l'abbé *** dit, page 25 : « trois factionnaires furent « placés à la porte de notre chambre, fermée à double tour; « et en se relevant d'heure en heure, ils nous répétaient sur « tous les tons, que nous ne pourrions leur échapper, que « même la fusillade serait pour nous un supplice trop doux, « qu'il vaudrait mieux nous hachera coups de baïonnet- « tes ».
Un peu plus loin l'abbé *** ajoute, pages 26 et 27, que « l'abbé Amodru lui fît la confidence la plus navrante pour « son cœur de confrère et d'ami : « je viens d'entendre dire, « m'affirma-t-il, que je serai fusillé ce soir ». A ces mots, « dit l'abbé ***, les larmes me jaillirent des yeux, je voulus « essayer de le rassurer, il persistait toujours dans ses « appréhensions ».
Ces deux citations sont pour le moins étranges, sinon difficiles à concilier ensemble, car, évidemment, l'abbé Amodru n'avait rien à révéler, puisque M. Fabbé*** avait si bien et si souvent et sur tous les tons, entendu dire par les gardiens que la fusillade serait pour les prisonniers un supplice trop doux et qu'il valait mieux les hacher à coups de baïonnettes.
Sans aucun doute, M. l'abbé**'*' aura été troublé dans ses souvenirs et il aura oublié que M. Amodru, en présence de ces menaces de mort qui atteignaient tous les prisonniers, voulut tout simplement recevoir une dernière absolution,
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avant de paraître au jugement de Dieu. Nous le tenons de sa bouche.
Telle était, en celte triste nuit, sa véritable appréhension. Il la conserve encore. Ceux qui ont coutume de converser avec lui ne peuvent l'ignorer.
Il demanda donc une absolution et ne demanda jamais à être rassuré contre les persécuteurs, ce cjui eût été parfaitement inutile, en face de gens qui voulaient hacher leurs pri^ sonniers à coups de baïonnettes.
En outre, il chargea simplement celui de ses confrères qui lui survivrait d'annoncer à ses frères et à son vénérable père qu'il était mort pour Dieu et le salut des âmes. Là se bornaient toutes ses appréhensions.
On lui pardonnera d'avoir, en cette nuit lugubre, pensé à ses deux frères et à son père.
Tous trois méritaient bien un. souvenir, en particulier ce cher ami l'abbé François dont nous pleurons enqore la perte. '
Me serait-il permis de redire ici que je les avais vus tous trois, quelque temps auparavant, dans la petite ville de Saint-Vallier, et que la foi inébranlable du père avait été communiquée à ses fils comme l'héritage le plus précieux.
Si nous insistons sur ce point, c'est parce qu'un autre historien, qui avait quitté Paris lors de ces graves événements et qui n'a rien vu par lui-même, a donné une inter- ^prétation regrettable à ce récit de M. l'abbé *** (i).
Ceux qui, pouvant fuir, restèrent modestement à leur poste, pendant les mauvais jours, nous paraissent avoir droit à quelque indulgence.
Espérons que la postérité gardera honorablement le sou-
(1) Voir l;i (ieuxit"'nie lettre.
^ 47 — venir de ces prêtres vénérables, tels que M. Icard, M. Bayle, M. Petit, M. Roussel, M. Bacuez et tant d'autres qui furent longtemps prisonniers et ne blâmèrent jamais ceux. qui ne le furent pas.
Mes entretiens fréquents avec mon cher et à jamais regretté ami, M. Tabbé François, m'ont permis d'apprendre bien des faits inconnus du public.
Nous les tenons de sa propre bouche et aussi de celle de son frère aîné.
Sait-on, par exemple, d'où partaient la plupart des démarches fait,es pour la délivrance de Monseigneur l'archevêque de Paris, et de Monseigneur Surat, son premier archidiacre, de M. Icard, supérieur général de Saint-Sulpice, de M. Bayle, vicaire général, archidiacre, de M. Petit, chancelier de l'archevêché, vicaire général, et d'un grand nombre d'autres prêtres ?
Ces démarches partaient de Notre-Dame des Victoires, Elles furent sur le point d'aboutir. Qu'on interroge le très vénérable M. Icard et on saura quel est celui qui alla le visiter dans la prison de la part de M. Laurent Amodru (i).- Le même visiteur se présenta plusieurs fois à Monseigneur l'archevêque de Paris, avec une carte de M. l'abbé L. Amodru.
Ce fut après ce visiteur peu connu qu'un illustre avocat, dont on a beaucoup parlé, avec des éloges mérités, se rendit auprès de Monseigneur l'archevêque.
Or, qui avait d'abord parlé à cet illustre avocat dont chacun connaît l'honorabilité et le talent ? Parmi ceux qui s'entretinrent avec lui, il y a un homme dont on fit presque une victime après les événements de la Commune.
Cet homme était M. Etienne Plou, dont M. l'abbé Amodru
(1) M. Icard resta en prison pendant qiiarante-iieiif jours et M. Petit cinqnanle- (|natre jours.
parle dans son ouvrage qui a pour titre La Roquette (i). Il existe un manuscrit qui, nous l'espérons, sera un jour connu dans l'histoire. Or, ce manuscrit précieux, que nous avons lu et dont l'auteur n'a voulu se faire connaître que par deux initiales M. O, donne des détails précis qui mettent en lumière les actes continuels de dévouement et de sacrifice accomplis à Notre-Dame des Victoires pendant la Commune.
M. l'abbé François connaissait tous ces divers écrits ; il avait entendu des centaines de témoins sur ces événements et il aimait son frère aîné comme un second père. On peut juger par là de la profonde douleur qu'il ressentait au fond du cœur, chaque fois qu'une nouvelle publication apparaissait attribuant à ce frère bien-aimé des actes ou des sentiments qui ne furent jamais les siens.
Quand il jugeait les actes des autres, il était toujours animé d'un grand esprit de charité et il fallait que l'erreur fût bien évidente pour qu'il consentit à la relever.
Or, il a laissé un écrit que nous avons sous les yeux et dans lequel il repousse une à une toutes les imputations dirigées contre son frère.
Et qu'on ne pense pas qu'en cela il ait agi simplement par un mouvement naturel.
Avant tout, il cherchait Dieu et la Vérité.
Qu'on lise le remarquable ouvrage qu'il a laissé sur la Terre-Sainte.
Cet ouvrage, qui a pour titre Visites aux Lieux Saints, est un vrai trésor pour les âmes chrétiennes. 11 a reçu les plus hautes approbations et même les éloges du Cardinal secrétaire d'Etat de Sa Sainteté Léon XIII (2).
Souvent, quand il le composait, il nous demandait notre
(i) Voir 19, 20, 21* éilit. clicz LtrolTre, pa^'Ps île 7 à 12. (2) 2 beaux volimies in-12, avec gravures, chez Lecolïre, 90, rue Bonaparte Paris.
avis dont il daignait tenir compte avec un empressement et une humilité qui nous touchaient profondément.
Tel est l'homme qui se proposait de faire lui-même ce que nous faisons aujourd'hui et que nous considérons comme un devoir.
Beaucoup d'autres, à sa place, n'auraient pas consenti à garder le silence pendant les quatorze ans qu'il a encore vécu. Et voilà, disons-le encore, dix-sept ans que ce silence dure ! parce qu'on excuse l'intention des auteurs.
Il n'a rien moins fallu que nos pressantes sollicitations pour nous faire livrer les lettres que nous publions dans l'intérêt de la vérité et pour la gloire de Dieu.
Nous avons hâte maintenant de publier la deuxième lettre pour les motifs exposés dans notre Préface.
J.-J.-L. Barges.