RÉPONSES OU OBSERVATIONS
Les personnes pieuses dont il est ici question, étaient des religieuses vêtues en habits civils. Vous les connaissez très bien.
On pourrait les interroger, car elles sont encore en vie. (Grâce à Dieu, elles vivent encore en 1889.)
•Elles vinrent, en effet, me demander de passer seules et non en public, comme on le prétend, quelques nuits devant le Très Saint-Sacrement, et au pied de l'autel de l'archiconfrérie, 'pour supplier Notre-Seigneur d'avoir pitié de Paris et de la France.
Jamais ni ces bonnes religieuses, ni moi, nous n'avons eu la pensée d'établir une adoration nocturne et publique, ce qui semble supposer une assemblée composée de personnes de tout sexe.
' C'eût été insensé.
Je répondis à ces saintes tilles que leur intention était louable, mais que je n'en croyais pas la réalisation prudente en ces temps orageux.
Quant au gouvernement de la paroisse duquel on m'élimine complètement, M. l'abbé Bayle, vicaireuènéral, me déclara un jour que
« mes deux collègues n'en étaient « pas plus chargés que moi, et « même beaucoup moins, puisque « j'avais des autorisations et des « pouvoirs que les deux autres « n'avaient pas. »
A cette déclaration de M. le vicaire-général, j'ajouterai que j'avais reçu, par écrit, l'approbation de mes actes, soit de mon vénérable curé M. Chanal, soit de M. Lagarde, vicaire-général. De plus, M. Lagarde me fit dire qu'il ne doutait pas que Mgr Surat , notre archidiacre, n'eût confirmé toutes ces approbations, s'il eût été libre de parler (g). Hélas ! il était enfermé à Mazas, où je devais bientôt le revoir, prisonnier comme lui. Vous trouverez le récit de sa mort dans La Roquette. Mgr l'archevêque ayant eu, par M. Plou, connaissance de nos exercices, manifesta aussi sa vive satisfaction. Avais-je besoin après cela de l'asseritiment de ceux que l'on dit avoir été exclusivement chargés de la paroisse ?
(g) Voir Message de M. Lagarde auprès de M. Thiers par M. 0. Les mêmes paroles y sont affirmées par la personne à qui elles ont été dites à Versailles et elle vit encore (1889).
Le vénérable Curé de- Notre-Dame des Victoires, M. l'abbé Chanal, avait aussi approuve ces divers exercices, comme il a été dit dans la 1" Lettre page lo. Retiré chez .M. Roland-Go.sselin,.;î;î, avenue des Champs Elysées, il
Mes deux collègues, simples vicaires comme moi, et que l'on dit avoir été exclusivement chargés de la paroisse, n'eurent donc pas besoin de s'opposer énergiquemeni à un projet qui ne leur plaisait pas, et qui ne reçut jamais un commencement d'exécution.
Je mis à profit la bonne volonté de ces religieuses, pour cacher les reliques de la vraie croix, et d'autres objets sacrés qui furent ainsi sauvés de la profanation et du pillage.
Le neveu de l'une de ces saintes filles, M. Eugène T., emportait, chaque soir, quelques objets précieux que je lui confiais, et qui furent rendus fidèlement, après la réouverture de l'église de Notre-Dame des Victoires.
Or, on ne pouvait faire cette opération qu'après la sortie des fidèles et à la dérobée. Elles me prêtaient
en sortit lorsque le général Dombrowski vint occuper cet hôtel avec son Etatmajor. M. Chanal suivit alois M. Roland-Gosselin <à riuHel des Etrangers, me Vivienne, c'est-à-dire qui! revint dans sa paroisse incognito, il lui était assurément facile de savoir tout ce qui se faisait et se disait dans sou église. Loin d'infligei- un blâme à l'auteur de cette lettre, il lui adressa, au contraire, ses félicitations et ses encouragements. M. Amodru était donc parfaitement autorisé par ses supérieurs. On le connaît assez pour savoir qu'il n'aurait jamais consenti à violer leur défense.
Pourquoi doue l'accuser ainsi devant l'histoire et devant ses contemporains ?
leur concours et priaient en attendant que la foule fût sortie.
C'est peut-être ce qui aura donné lieu de croire que cette adoration nocturne et publique avait reçu un commencement (inexécution.
La prudence la plus vulgaire commandant alors une extrême discrétion, est-il bien étonnant que j'aie gardé pour moi seul le secret de mes actes et de mes démarches, pour sauvegarder les intérêts de l'église ?
(Voir lettre de M^ Dufour, i^' document Lettre 3*).
A ce propos, vous saurez que j'engageai le sacristain, qui m; consultait, à faire porter au-dehors les plus beaux et les plus riches ornements de l'église.
C'est ce qui fut exécuté.
Quant aux magnifiques couronnes de la Sainte Vierge, et aux vases sacrés de grand prix qui furent volés, vous vous rappelez ce que j'avais dit à notre vénérable et bien-aimé curé, M. Chanal, le jour de son départ.
Avant de nous quitter, il voulutcacher dans un caveau de l'église ces objets précieux. Je le rencontrai, au moment où il les portait et je lui dis, pour le dissuader de les cacher dans l'église, que « je ne voulais ni voir^
« ni savoir oii il allait les mettre et >■ que je fermais les yeux dans ce but, « pendant qu'il les transportait dans « le caveau d'une chapelle de l'église, « parce que j'appréhendais, hélas !
« des jours néfastes, et que je voulais <f pouvoir toujours dire sans mentir, « si j'étais interrogé, que j'ignorais « le lieu où ils étaient ». — « Vous avez raison, mon ami » me répondit-il. L'incident prévu se produisit le 17 mai... Les profanateurs m'accablèrent alors de questions auxquelles je fis constamment une même réponse : « Je n'en sais rien ! Je nf. LE SAIS PAS ! »
Après avoir découvert ces- couronnes et ces vases sacrés, ils revinrent furieux vers moi ; j'étais alors au secret, seul, avec trois satellites qui me. gardaient, et me montrant le poing, ils me disaient : « \'ous ne le saviez pas ! V^ous ne le savie:pas ! n est-ce pas ? » — Non^ je ne LE SAVAIS PAS. Telle fut ma réponse.
Enfin, ils me laissèrent seul dans la salle dés catéchismes, avec des menaces de mort, menaces que M. l'abbé *** n'entendit pas, parcequ'il • n'était pas là. On eut un instant la volonté de me fusiller dans la cour ; mais il n'en a jamais rien su.
Dans cette salle, je faillis avoir la poitrine percée d'un coup de baïonnette et je n'en ai jamais parlé à M. l'abbé ***.
L'un des chefs, qui nous gardaient, écrivit à la craie sur la porte de la salle où j'étais enfermé : mort aux VOLEURS (*). Ils appelaient voleurs les prêtres qui détenaient les vases sacrés et ne les leur livraient pas.
Voilà, mon bien-aimé frère, ce que vous pourrez dire à ceux qui vous ' parleront de cette narration imaginaire, sur l'adoration nocturne et publique, et sur le gouvernement de la paroisse, pendant la Commune, et aussi sur la spoliation de l'église.
En fait de gouvernement matériel, je dois vous dire que quatre fabriciens honorables et dignes d'éloges déployèrent le plus grand dévouement pour Sauvegarder les intérêts de la paroisse, en l'absence de M. le curé et des deux premiers vicaires.
C'étaient MM. Carré, de Récy, de Benque et Guibout.
Les deux derniers restèrent quelque temps emprisonnés dans la salle G, près de la chapelle' des catéchismes. Je vous parlerai d'eux plus longuement dans les Journées des i6, 77, 18, ig mai. En attendant, il me suffira de vous faire savoir « que M. Carré, par sa prudente prévoyance, mit en sûreté la caisse de la Fabrique. >,' Combien de magnifiques dévouements se produisirent à cette époque I Vous connais-
(•) Voir l*l;iii, page lit et 17.
sez M. de Plœuc, sous-gouverneur de la Banque de France. Que n'a-t-il pas fait pour sauvegarder la fortune publique ?
Il y aurait beaucoup d'autres choses à dire sur V Histoire de N.-D. des Victoires, par M. l'abbé Lambert, mais je passe (A).
J'en viens maintenant à une accusation que je regarde comme capitale.
Dans la crainte d'attirer trop l'attention sur mon humble personne, j'avais eu la pensée de l'omettre ; mais dans l'intimité fraternelle, je dois tout vous dire, ne fut-ce que pour votre édification.
C'est ici le coup de grâce.
On m'accuse dans les Annales d'octobre 1871, p. 712, d'avoir fait des prédications enthousiastes et exaltées, et d'avoir prêché une instruction véhémente contre les persécuteurs de VEglise et aussi d'avoir abordé des questions débattues au concile du Vatican.
S'il est vrai que ces Annales furent supprimées par l'autorité ecclésiastique, il est vrai aussi qu'on en avait répandu un grand nombre de numéros à Paris, dans les provinces et à l'étranger, et que l'auteur de l'Histoire de N.-D. des Victoires, qui avait publié et signé ce n° des Annales, au lieu de rétracter ce qu'il avait avancé, l'affirme davantage dans cette même Histoire, malgré la sentence épiscopale.
Voici lé texte pris dans les Annales d'octobre 1 87 1 , p. 712:
« Dans l'excès de son zèle, V orateur avait cru devoir aborder « les matières débattues au concile du Vatican. Une instruction « véhémente contre les persécuteurs de l'Eglise et des allusions « trop claires et trop vives, une sorte de déji porté à la Com- « miine avaient, à juste raison, ému certaines personnes... »
(/() Voir Histoire et souvenirs de F\\)tie-Daiiie des Victoires, pu^'O "iOti, rt Annal, d'octobre 1871. pa},'o 70'.». Voir aussi plan. pair. Ulà 17, l" Li'ttiv.
— an —
Est-ce clair ?
Tout ceci est bien à mon adresse et m'oblige à vous dire toute la vérité pour ne pas laisser le scandale subsister dans l'histoire.
J'ai parlé en public. — Des milliers de témoins m'ont vu et entendu. Parmi eux, je puis vous citer l'abbé de Maubeuge et deux prêtres vénérables de St-Sulpice, M. Bacuez et M. Sire, vos anciens maîtres. Assurément ils ne jugent pas mes actes et mes paroles avec la même rigueur que l'auteur des Annales d'octobre 187 1 et de VHistoire de N.-D. des Victoires qui, lui, n'était pas alors à Paris.
M, Sire, en'particulier, venait presque journellement offrir le Saint Sacrifice à Notre-'Dame des Victoires ; souvent il assistait aux offices et aux prédications (i).
Ma prédication du 16 mai, à laquelle on fait particulièrement allusion, fut une solennelle profession de foi, en présence de la cruelle persécution soulevée contre l'Eglise et ses ministres. Ceux qui m'aidèrent à faire mettre en liberté la sœur de l'archevêque comme je vous le raconterai dans une autre lettre, et qui travaillaient sans relâche à obtenir la délivrance de tout le clergé, m'informèrent, le 14 mai, que s'ils ne revenaient pas me voir le lendemain, c'était pour moi le moment de fuir et de me cacher. Ils ne revinrent ni le 15 mai ni le 16 mai. Or, je ne voulus ni prendre la fuite, ni me cacher comme tant d'autres. Je ne juge personne. Je constate les faits. Dieu m'inspira la bonne pensée de rester sur la brèche, dans ces jours terribles et de continuer mon ministère au péril de ma vie (h 2).
En conséquence, le soir du j6 mai, je montai en chaire, avec la persuasion que c'était pour la dernière fois. Avant de
(1) Voy. lettre de M. de Maubeuge, et lettre de M. Sire. (h 8) Sur la mise en liberté de Mlle Darboy, etc. On peut consnltcr La Roquette 19, 20, 2 i édition p. 7 à 12 et V Appendice à La Roquette.
— ce. —
parler, mes regards se portant vers la vénérable image de Notre-Dame des Victoires, je suppliai la Très Sainte Vierge, les larmes aux yeux, de m'inspirer ce que je devais dire, et je fis à Dieu le sacrifice de ma vie. Je sentais alors ce feu sacré dont Notre-Seigneur n'embrase le cœur de ses prêtres que dans les jours terribles de persécution. Je voudrais bien le sentir encore comme le i6 mai 1871 I Je me hâte de dire que ce sentiment ne m'est pas exclusivement pei;sonnel. N'ai-jepas vu, en effet, tous mes vénérables confrères, dans les prisons, dominés par ces mêmes sentiments et comme brûlés de ce feu divin ?
Pour n'en citer quç quelques-uns, croyez-vous que M. Icard, Mgr Surat, M. Petit, M. Roussel, M. Bacuéz, les Pères Bazin, Olivaint, Ducoudray, Cler, de Bengy, Tuffier, Tardicu, M. Juge, M. Depontalier, M. Bccourt, M. Sabatier, etc. n'étaient pas déterminée à mourir pour Dieu et son Eglise ?
Est-ce que M. Juge ne m'a pas dit et écrit que nous avions manqué une belle occasion d'aller au ciel ? (*) ■
Je vous l'assure, mon bien cher frère, le Prêtre, dans ces heures terribles, se sent uni au Souverain Prêtre qui est Hostie et Victime ; et cette divine union lui donne ce sentiment que les païens auraient appelé de l'enthousiasme et qui, selon nous, n'est que le fruit d'une foi vive et agissante, aidée de la grâce de Dieu.
Que le Souverain Juge daigne, dans sa miséricorde, compter parmi mes jours d'expiation cette journée du 16 mai!
C'est le i(> mai que je prêchai, avec la conviction que c'était pour la dernière fois, et en y mettant tout ce que Dieu m'a donné de foi, de force et de vie, sur le respect pu au Pai-e, AUX EvKQUES, AUX Prêtres. ET aux Eglises.
(•) Voir sii lellir. Roquette,]). I7S.
Ma conclusion fut : « Malheur à ceux qui outragent le « Vicaire de Jésus-Christ, malheur à ceux qui persécutent « les cvêques et les prêtres, malheur à ceux qui profanent « les églises ! Ils périront et l'Eglise restera. Prions pour les « persécuteurs et demandons à là Vierge, refuge des pé- « cheurs, de toucher leurs cœurs et de les amener tous au « pied de cet autel !... »
Cela fut dit devant un auditoire qui remplissait toute l'église. Serait-ce là ce que Ton qualifie de cjucstions bébattues au concile du Vatican >
Faut-il vous l'avouer, mon bien cher frère ? Je me sentais irrésistiblement entraîné à parler comme je le fis. Nos véné- 'rables et bien aimés supérieurs étaient sous les verrous ; on voulait y mettre tous les prêtres (/i) et je le sayais ; le Souverain Pontife, au moment de l'écrasement de la France, avait été frappé d'une amère affliction qui dure encore [h 3) et durera probablement jusqu'à ce que la nation très chrétienne ait repris sa marche providentielle dans le monde ; l'hérésie triomphait secondée par tous ceux qui font la guerre à 'l'Eglise, en propageant de funestes doctrines ; une personne grave et bien informée m'avait positivement affirmé que ma vie était en danger ; plusieurs autres personnes m'avaient confirmé ce même renseignement, m'engageant vivement à fuir ou à me cacher.
Que fallait-il faire ?- Et vous, mon bien aimé frère, qu'au- 'riez-vous fait à ma place, si vous aviez eu à encourager et fortifier de milliers d'àmes qui, de tout Paris, accouraient à Notre-Dame des Victoires ? J'ai agi et parlé selon ma conscience et ma foi. J'ai cru que je devais être un des derniers
(k) Témoignage de M' Ronsse (3' Lettre) et de M. PInu.
{// 'A) On venait de s'emparer de Rome pcndanl IV'crMscmciil di' l;i FrntK Qu'est-ce que nous y avons fra^ué.?...
— {\H — à quitter le vaisseau, au moment de la tempête, et qu'il fallait, avant de mourir, diriger les regards des fidèles vers ces trois phares qui éclairent le monde : le Pape, les Evoques, les Prêtres.
Pourquoi vient-on aujourd'hui me traduire devant l'histoire et m'obliger à parler de moi pour me justifier ? Vous verrez, dans le cinquième document, le résultat de ces prédictions unies aux prières de l'Archiconfi-érie.
Ce document, digne des plus beaux âges de l'Eglise, arrachera de tous les cœurs chrétiens un sentiment profond d'admiration. L'histoire générale de l'Eglise le mentionnera comme il le mérite. C'est ce que je nommerais volontiers un Diamant de Notre-Dame des Victoires. (Voir à la fin de la 5« lettre.)
Voilà, mon bien cher frère, ce que l'on qualifie de prédications exaltées et enthousiastes, d'instruction véhémente contre ]ep, persécuteurs de l'Eglise, d'allusions trop claires aux matières débattues au concile du Vatican, d'une sorte de défi porté à la CninDUine. etc.
juge/ maintenant.
Il me souvient d'un fait qui s'est passé non loin de notre pays natal, en 1793, sous le règne de la Terreur. C'était à Romans, dans notre cher Dauphiné.
Environ quatre-vingts personnes étaient détenues dans les prisons de cette ville et s'attendaient à monter bientôt sur l'échafaud.
Parrni elles, se trouvait un prêtre vénérable qui priait avec recueillement. Tout à coup survient un émissaire du pouvoir sanguinaire.
Il s'adresse à ce prêtre et lui dit :
— Citoyen, ta profession de foi ?
— Ma profession de foi, répondit le prêtre, la voici : Je crois en Dieu le Père Tout-Puissant...
— Assez ! assez ! répondit l'émissaire.
— Créateur du ciel et de la terre
— Assez, te dis-je, citoyen !
— En Jésus-Christ, son fils unique...
— Je t'ordonne de te taire ! — Et le prêtre continue :
— Notre-Seigneur qui a été conçu du Saint-Esprit, est né de la Vierge Marie.
L'émissaire écumait de rage et le prêtre continuait toujours :
— A souffert sous Ponce-Pilate — a été crucifié — est mort — a été enseveli.
— Silence, te dis-je ! citoyen !
— Est ressuscité d'entre les morts
— Et ce prêtre continua jusqu'au bout d'une voix forte et vibrante le symbole des apôtres, malgré les cris de colère par lesquels on s'efforçait de couvrir sa parole. Arrivé à la fin, il éleva plus fortement la voix et s'écria : « Je crois à la résurrection de la chair, à la vie éternelle ! » Et ce prêtre était en présence de la guillotine !
Que dites-vous de ce défi, mon cher François ?
A son exemple, les autres prisonniers se mirent aussi à réciter hautement le symbole des apôtres.
Ce fut une solennelle profession de foi catholique qui retentit dans les murs de la sombre prison, dont les ténèbres disparurent devant les clartés de la Foi.
je tiçns ce fait d'un témoin prisonnier lui-même. Il m'a
dit que tous ses compagnons de captivité furent clectrisés par cette profession de foi.
Vous connaissez un autre fait de ce genre dont notre vénéré père nous a souvent parlé, avec une vive éi1iotion(**).
Dira-t-on que c'était de Venthousiai>nie, de Vexallation, des paroles imprudentes et un défi porté au pouvoir sanguinaire
de 1793 '^ E^ ^^ dira-t-on avec juste raison ? Il y a des
heures solennelles où il faut savoir perdre sa vie pour sauver son àme et celle des autres.
Passons sous silence un autre fait qui nous touche de plus près et qui arrache encore des larmes à notre père âgé de près de 80 ans
Hélas ! mon bien cher frère, je ne comparerai pas ma conduite à celle de cet intrépide confesseur de la foi qui, je crois, n'a pas eu dautre historien que moi. — Mais après tout, n"ai-je pas droit à quelque indulgence pour mes discours, de la part de ceux qui étaient absents ou qui ne dirent jamais un mot en chaire ? — Ne faut-il pas laisser à ceux qui viendront après nous la vérité édifiante plutôt que le scandale imaginaire ? — Dites-le nettement, si l'on vous interroge et si vous croyez qu'on ait quelque doute à ce sujet.
Ajoutez, si vous le croyez utile, que pour me préparer à ces prédications, j'avais, hélas ! tout juste le temps pendant lequel les fidèles chantaient le cantique d'usage. Je priais alors la Sainte Vierge de s'emparer de mon creur et de mon àme, de me pardonner ce manque de préparation, et de m'inspirer tout ce que je devais dire.
Ma parole était vraiment les accents émus de la voix d'un prêtre qui se voit en présence de la mort, de la guerre déclarée à l'Eglise et des douleurs de la Patrie. Si dans ce
(•*) Voir : Notice sur la vie ilo laiilR' KraiirtViN, dan.» V Aitpendice,
moment, il y a eu enthousiasme, j'espère qu'on me le pardonnera. Il y en avait aussi chez mon saint Patron, le diacre S. Laurent, quand il se trouvait au milieu du feu, et qu'il lançait à ses bourreaux un défi dont l'écho a traversé les siècle^ et retentit encore. Assatum est, jain ve?-sa et manduca.
Le lendemain 17 mai, je repris mon travail comme à l'ordinaire, jusqu'au moment de l'envahissement de notre chère ég-lise.
C'est alors que je fus pris, incarcéré et mis au secret. Je vous ai dit comment dans ma première lettre, p. 15 et lô. Je vous réserve d'autres détails dans un manuscrit.
Que ceux qui m'ont fait un reproche d'avoir usurpé un pouvoir, en prenant un surplis et une étole, veuillent bien considérer que l'étole était lourde à porter à Notre-Dame des Victoires, le 17 mai 1871. Je la pris, parce que je voulais mourir en prêtre, si Dieu me demandait le sacrifice de la vie. Quel mal y a-t-il ?
Voyons maintenant, mon bien cher frère, quelles furent les suites de toutes ces accusations.
Appelé par mes vénérables supérieurs à régir une paroisse importante et difficile, je quitte Notre-Dame des Victoires le 7 juillet 1872, et le mois suivant, immédiatement après mon départ, on , publie, dans le n° des Annales de ce même mois (1872), que « Cette histoire de M. E. Lambert est un vrai « trésor pour l'église de Notre-Dame des Victoires ; qu il faut « la répandre partout dans les églises oie est établie l'Archi- « confrérie, et dans les catéchismes de persévérance (hg) » ; ce qui veut dire dans tout l'univers.
ijiyj Annales de juillet 1872. (loiiiptc-ieDilii, a la tin.
La Semaine Religieuse, de Paris, répétait, quelques jours après, les mêmes éloges, sans aucune restriction. Je vous donne la citation un peu plus loin.
Vous le voyez donc, mon bien cher frère, c'est complet et sans restriction. Non-seulement on publie contre moi des accusations injustes, et déjà condamnées par l'autorité ecclésiastique, mais on en recommande la lecture partout, et on en fait l'éloge à plusieurs reprises. Ces accusations sont donc affirmées et confirmées malgré la condamnation des supérieurs ecclésiastiques. 11 faut qu'elles fassent le tour du monde.
Jugez maintenant s'il importe de les réfuter.
Il n'y manque plus qu'une chose : c'est de me mettre au nombre des profanateurs et des gens de la Commune qui m'ont emprisonné et condamné à mort.
Ce serait un comble.
Hé bien ! mon très cher frère, ce comble ne me fera pas défaut. — Le croiriez-vous ? — Par un écrit anonyme, je fus
dénoncé au j' conseil de guerre Je n'ai jamais cherché
à connaître l'auteur de cette dénonciation. Que Dieu le lui pardonne ! Les juges, qui me connaissaient par la publication de La Roquette, et par les récits d'un grand nombre de témoins, firent à cette dénonciation l'accueil qu'elle méritait ; ils la méprisèrent {hg').
Or, que serait-il arrivé, si au lieu de la mépriser, on l'avait prise en considération, comme on le fit pour un autre, M. Etienne Plou ?...
(/((/') Voirii.ins lAiipemUce. Lfltrc de M. l'imi.
Vous savez, en effet, que ce respectable avocat [h'), qui Bvait travaillé à la délivrance de l'archevêque de Paris, de M. Icard, de M. Roussel, de Mgr Surat, de M. Petit (ho), des Pères Jésuites et de plusieurs autres prêtres, fut victime d'une semblable dénonciation pendant vingt-quatre heures. J'ai raconté ce fait dans La Roquette, pages 7 à 12. (Edit. 19, 20, 21). J'y reviendrai encore avec d'autres détails.
Me réservait-on le même sort ? Voulait-on me faire condamner à l'exil, après que j'avais tous les jours exposé ma vie pour Dieu, pour le salut des âmes et pour la sainte Eglise ?
Hélas! mon cher François, quod debuimus fcicere, fecimus, servi inutiles sumus.
Vous connaissez d'autres accusations qui furent la conséquence inévitable des premières. Passons.
Me voilà pour longtemps séparé de vous. C'est une peine profonde pour nos cœurs. Il faut s'y résigner.
Dieu soit loué toujours et sur la terre et dans les cieux ! Sachons attendre. Il aura son heure pour le triomphe de la vérité.
{Il') Le Message de M. Lagarde auprès de M. T/ners par .M. 0. parle louj^iieinent de M. Ploii, et des démarches faites par lui pour délivrer de la prison .M'" Justine Darboy, Monseigneur l'Archevêque son frère, et enfin tous les prêtres emprisonnés. Actuellement, les historiens s'accordent à reconnaître le dévouement de ce jurisconsulte, qui fut fort maltraité pendant quelques jours, comme nous le dirons ailleurs. Voir sa lettre dans l'Appendice à La Roquette.
Le lecteur trouvera dans la a' Lettre le récit de l'entretien fort édifiant et très exact, que Mlle Darboy eut avec M. Amodru, le jour où, sortant de prison, elle vint à Notre-Dame des Victoire». On verra que ce fut grâce aux conseils de cet ecclésiastique, qu'elle échappa à un nouvel emprisonnement.
(ho) Immédiatement après la mort de M. Fetit, décédé le 11 octobre 1888, dont nous avons cité la lettre dans ce volume, p. 41, lorsqu'il était encore plein de vie, M. l'abbé Amodru fit insérer dans La Roquette une page des plus touchantes qui est aussi dans {'Appendice à La Roquette.
J'ai su aussi qu'un avocat, apprenant qu'on voulait, à la même époque, publier ces mêmes erreurs dans un des grands journaux de F^àris, empêcha ces publications. C'est M, Escoflier qui me l'a raconté lui-même. Vous connaissez cet estimable avocat.
Vous le voyez. Rien ne fut épargné pour la propagation de l'erreur ; on voulait employer la grande voie de la publicité quotidienne. Je vous fais dépositaire de lu vérité, mon bien cher frère ; vous ne la laisserez pas périr.
'Toutes ces peines sont un gain dont je n'aurais jamais parlé à personne, pas même à vous, mon cher François, si des écrits imprimés et propagés activement ne m'avaient forcé à dire tout bas, à l'oreille d'un frère bien aimé, que tout ce qui se publie contre moi est faux et de provenance malsaine.
Enfin, ne me dois-je'pas aussi un peu à la famille et puisje, sans mot dire, accepter le déshonneur immérité qu'on inflige à notre nom ?
Ne faut-il pas absolument que je vous mette en mesure de bien connaître la vérité, et de réfuter le mensonge et l'erreur ?
J'ai tout vu de mes yeux, et si mon témoignage ne suffisait pas, voici des documents irrécusables que je vous confie dans l'intérêt de la vérité et pour l'édification des fidèles.
Il y en a six principaux (?); j'aurais bien voulu les laisser
(j) li'éflittMir afiiniit' (|uc M. lahhé Frain.ois voulait piitilior irs (liirmiuMil> avant sa iiiorl; le iiièiiio téiiioi^'iia^fi' est iriulii par d'autres perstmuos. Niuis en avons la preuve.
toujours dans l'ombre ; vous les produirez au grand )our, quand Theure sera venue (j).
Ces documents sont :
i" Une lettre officielle de M" Dufour, avocat, habitant dans la paroisse de Notre-Dame des Victoires.
2" Une lettre adressée a S. S. Pie IX, par le conseil de Fabrique de N.-D. des Victoires en 1871, une lettre du R. P. Conrad et une autre du Père de Ponlevoy, etc.
3° Un extrait du Discours de M' Rousse, bâtonnier DES avocats de Paris en 1871 (actuellement de l'Académie française).
' 4° Un extrait du Discours de M. Bayl£, Vicaire-général, imprimé avec son approbation dans la Semaine Religieuse de Paris le 27 juillet 1872.
50 Une description lugubre d'Aubervilliers publiée en 1874 et un récit publié dans VUnivers, le 19 mai de la même année, avec de curieux détails historiques.
A cause de son importance, ces deux pièces feront l'objet d'une lettre spéciale qui m'a paru nécessaire.
6° Quatorze pétitions renfermant les noms et signatures autographiés de plus de onze cents personnes ou témoins. Document unique offert en hommage à Notre- Dame des \'ictoires.
(/) Lui-même avait appris beaiicoui) d'autres choses au sujet de son frère. Si l'on savait combien il en a souffert pendant quatorze ans !!1 Combien de fois il nous a dit : « Mon pauvre frère ! » Et tous deux gardaient le silence !
il est probable que sans nous ces documents n'auraient jamais été publiés après la uiurt de l'abbè François. Nous en avons réellement empêché la destruction.
J.-J.-L. Uaruès.
C'est Lin vrai diamant à sa couronne.
Vous ferez bien de le publier à part pour les familles dont les noms y sont reproduits.
Si ces documents ne vous suffisent pas, vous efi trouverez d'autres dans les Journées des ib, ly, iS, ig mai i8ji que je vous laisse en manuscrit pour votre édification.
Vous verrez, dans une autre lettre, le récit de la conversation que M"*^ Darboy eut avec moi, à sa sortie de prison.
Vous consulterez surtout le xMessage de M. Lagarde, a Versailles, auprès de M. Thiers, Président de la République, par M. O. L'auteur vous est connu. Son récit est exact.
Remarquez, mon bien aimé frère, que je ne tiens nullement à publier ces documents, pendant que je suis curé d'Aubervilliers. Ne faisons point de bruit. Aina nesciri. C'est ainsi que je veux terminer ma carrière sacerdotale ; après quoi, je me retirerai dans la retraite pour m'occuper de mon éternité, vous laissant le soin de publier ce que vous voudrez. Je m'en rapporte à votre prudence et à votre amitié fraternelle.
Ma position honorable et difficile n'est-elle pas une justification suffisante ?
Dieu n'est-il pas là avec sa toute-puissance et son infinie bonté? Qui peut savoir ce que sa divine providence nous réserve dans l'avenir ?
Mon âme est en paix, mais ne faut-il pas songer à l'histoire et à ceux qui viendront après nous ? Là est la question.
La vérité doit rester dans les souvenirs historiques d'une église, qui touche à tout l'univers. C'est mon but principal, et c'est aussi un devoir.
Tant que vous serez à Notre-Dame des Victoires, je ne
m'inquiète pas de ce qu'on pourra dire, parce que vous serez là pour rectifier suffisamment les erreurs.
Mais un jour la vérité devra remplacer la fausseté dans un livre historique, afin que notre nom reste sans tache aux yeux des gens de bien et irréprochable devant l'Eglise, caritas congaudet veritati (1 cor. i 3). Ajoutez à ce texte le conseil de V Imitation cité dans ma première lettre, page 14.
Ah ! mon cher François, si tout ce qu'affirme l'auteur de V Histoire et des Souvenirs de N.-D. des Victoires était vrai, vous ne devriez avoir pour votre frère aîné qu'un sentiment de pitié ou de honte. Mais consolez-vous et rassurez-vous, mon bien-aimé frère. D'abord, la plupart de ces assertions sont réfutées ou suffisamment expliquées par ce qui précède. La persistance qu'on met à les reproduire m'oblige à vous transmettre de nouvelles explications.
Je n'ignore pas que toutes ces" publications vous ont affligé amèrement, et que vous en avez beaucoup souffert-, La conscience et l'amitié fraternelle me font un devoir d'adfjucir vos peines, en vous transmettant des renseignements consolants pour vous, et édifiants pour les âmes pieuses qui fréquentèrent l'église de N.-D. des Victoires, sous le terrible règne de la Commune.
Je vous confierai donc ces documents auxquels vous pourrez un jour donner la publicité.
'V^ous les recevrez prochainement.
.Adieu, mon très cher frère. Je vous demande un pieux souvenir pour notre vénérable père quand vous monterez à l'autel de N.-D. des Victoires.
Offrez-lui quatre c(curs : celui de notre père, celui de notre cher Laurent, le vôtre et le mien.
Ecce Ljium honum et quam jucundum hcibilare fralres in unit m.
Je vous embrasse. '
Votre frère, L. A.