CINQUIÈME LETTRE
Paris, le 2 février 1875.
Fête de la F'urification de la Sle-Vierge.
Mon bien aimé Frère,
Vous n'ignorez pas que la divine Providence a mis en ma possession un grand nombre de ces pétitions, qui feront l'éternel honneur de notre chère Eglise et de tous ceux qui, en face d'une sanglante persécution, ne craignirent pas de produire, au péril de leur vie, leurs noms, leurs signatures et même leurs adresses, (m)
Ouel admirable souvenir pour eux et pour leurs familles !
Un jour l'enfant ouvrira le livre dans lequel vous consignerez ce monument de foi et de courage. Il ser!a heureux et fier de pouvoir dire : « Voilà le nom de mon père, de ma mère, de mon frère, de ma sœur. »
(m) Les événements marchaient rapidement depuis le 18 mai. Toutes les pélitioas ne purent pas être envoyées aux chefs de la Commune. On continuait à en fane sifinor d'autres quand l'armée française arriva. Après le 28 mai, elles furent dépooées dans les mains de .M. Amodru pour lui témoigner la reconnaissance des pieux fidèles auxquels il s'était dévoué pendant la Commune. C'est ainsi que nous avoas pu les œnnaitre.
En faut-il davantage pour démontrer romnicnt les foules pieuses jugeaient les exeri'ices religieux et les prédications encourageantes qui eurent \wn à Notre- Dame des Victoii-es. pendant ces jours lugubres ?
Ce document est digne des premiers âges de l'Eglise.
Pour moi hélas ! que puis-je faire de mieux que d'offrir ce précieux document en hommage à Notre-Dame des Victoires, et de le laisser ensuite dans vos mains pour qu'il ne tombe pas dans l'oubli ! (n)
Du fond de la prison, mis au secret dès le 17 mai, séquestré de toute communication avec le dehors, quand j'étais à la Conciergerie, à Mazas et à la Roquette, je ne prévoyais pas cet acte courageux que je regarde comme un diamant historique... Gardez-le bien... et remarquez que c'est à votre frère et non à un autre qu'il fut remis le 31 mai 187 1. En le rece/ant, je l'approchai de mes lèvres avec attendrissement et je l'offris à la Ste \''iergc. Le bon M. Plou fut le premier à me le signaler, intentionnellement
Ces pétitions continuèrent à circuler et les signatures à se multiplier du ig au 24 mai. — Cette date vous indique pourquoi ces signatures m'arrachèrent des larmes, quand elles furent mises en ma possession après ma sortie de prison.
Hélas I je ne puis plus revoir ces âmes, je suis trop loin d'elles maintenant ! mais si elles viennent à vous, recevezles avec la plus tendre charité, et faites en sorte que leurs noms soient inscrits dans le livre de vie, après leur mort (i) .
Enfin, mon cher François, je vous confie le récit de l'entrevue que j'eus avec M"*" Justine Darboy. le 27 avril 1871, lorsqu'elle vint à Notre-Dame des Victoires en sortant de prison. Ce récit, écrit à l'époque
(n) Aotiiellemont on peut consulter : le Message de M. Lngarde, ricnire- (jénèral de Paris, auprès de M. Thiers, Président de ta lièpitblique à Versailles, iiar M. 0. Nous venons do le oublier.
(l) Voir Pétitions adressées aux chefs de la Commune, par les fidèles île N.-D. des Victiiires : 1100 signatures aHtot]rapliiées.
même des événements, ne peut manquer de vous intéresser.
Le voici :
M^^" Darboy, parlant à moi. — « Je désirerais voir « M. Tabbé Amodru ».
M. oAmodru. — Pourrais-je savoir à qui j'ai l'honneur de parler ?
M"'' D. — « Mademoiselle Darboy ».
M. A. — C'est moi, Mademoiselle, qui suis l'abbé Amodru.
Aussitôt après, Mademoiselle Darboy éclate en sanglots. Son émotion et sa douleur me touchent profondément.
M"' T). — « Ah ! Monsieur l'abbé, donnez-moi « des nouvelles de mon frère... Voici deux cartes... « mon Dieu, je ne sais presque plus où j'en suis, je « sors de la prison St-Lazare ; on m'a fait venir tout « à l'heure dans la cour de cette prison ; des hom- « mes. que je ne connais pas, se disputaient avec « acharnement : j'ai cru qu'ils allaient s'égorger ; en- « fin. l'un d'eux m'a poussée dans un fiacre en me « disant : allez à Notre-Dame des 'Victoires et présen- « tez ces deux cartes à M. l'abbé Amodru. Connaissez- « vous ces noms ? »
^. A. — Oui, Mademoiselle. Ce sont les noms des personnes que je vous ai en^•ovées pour vous faire mettre en liberté. (Pi
(P) Parmi ces noms était celui de M. I^lou. Il y nvMJt .lussi un nom polonais qii'oQ trouvera dans le Mess(«i>' .
M"« D. — « Oh ! Merci. Monsieur l'abbé.... mon « frère, mon pauvre frère, donnez-moi de ses nou- « velles. si vous en a^■ez ».
M A. — Oui, Mademoiselle, j'ai de ses nouvelles à peu près tous les jours. 11 va assez bien.
A/"' D. — « Mais comment vit-il ?... Il a tant be- « soin de soins pour sa santé... Il lui faut une ali- « mentation particulière... Mon Dieu ! Que pourrais- « je faire pour lui ? »
M. A. — Mademoiselle, j'ai su qu'il ace qu'il lui faut comme alimentation, et qu'il ne s'en plaint pas jusqu'à présent; je tiens de Monsieur Plou (dont vous venez de me remettre la carte) qu'on lui apporte des aliments du dehors, ce que vous ne pourriez faire vous-même. Nous nous occupons activement de sa libération, et, Dieu aidant, nous avons l'espoir d'v réussir.
N.-B. — On négociait alors la mise en liberté de Mlle Darbov. Cette mise en liberté était la condition exigée avant de paver la rançon de Monseigneur l'Archevêque et de tous les prêtres prisonniers. J'y tenais absolument.
Elle fut donc exécutée le 27 avril lorsque M"*" Justine Darbov se présenta libre à Notre-Dame des Victoires.
Hélas ! il aurait fallu que ces démarches eussent été faites quelques jours auparavant : c'est au refus des autres, mon très cher frère, qu'on eut recours à moi et que j'utilisai ceux dont les noms étaient écrits sur les deux cartes. — C>e menu détail me causa bien dos chagrins après notre sortie de la prison
Mademoiselle Darboy continuant à me parler en pleurant, me dit : — « Ah! mon frère, mon pauvre « frère ! Comme il doit souffrir ! »
M. A. — Mademoiselle,, on fait pour lui tout ce qui peut être fait, et vous^ vous n'v pourriez absolument rien de plus; contentez-vous de prier pour lui.
iV/"' D. — « Et moi. Monsieur l'abbé, que dois-je ^< faire f les Dames de la rue Notre-Dame des « Champs... m'offrent l'hospitalité : faut-il l'accepter ?-* « je ne sais que faire. »
M. A. — Mademoiselle, ne restez pas à Paris; allez devant l'autel de Notre-Dame des Victoires ; remerciez la Sainte Vierge, car c'est elle qui vous a fait trouver ici \os libérateurs : remontez dans votre fiacre, et quittez Paris immédiatement.
M''^ D. — « J'ai la pensée d'aller à Contlans-Cha- « renton. »
M. A. — C'est très bien. Vous êtes libre maintenant, et je ne sais pas si vous le seriez ce soir : remontez dans votre fiacre et partez immédiatement, quittez Paris.
Tel fut notre entretien.
Vous savez, mon très cher frère, que le soir même et le lendemain, on la recherchait pour la remettre en prison. M. Etienne Plou a consigné ces faits dans une lettre publiée en 1871 et reproduite dans La Roquette (Pag. 6 à 12). Ils sont aussi consignés dans le Message, par M. O.
M"'" Darboy quitta donc Paris, après avoir été mise en liberté de la manière que je vous l'ai raconté.
Je vous parle comme témoin, attribuant tout à la puissante protection de la Sainte Vierge qui mettait dans mes mains tous les moyens d'action. D'autres, sans doute, ont travaillé à la délivrance de Monseigneur et du clergé. J'ignore ce qu'ils ont fait. Dieu les en récompensera.
Autre détail douloureux! Comme M"« Darbov traversait l'église, elle aperçut le cercueil de M. l'abbé Michel, premier vicaire de Notre-Dame des "Victoires, ami intime de son vénérable frère, qu'elle avait l'habitude de voir à peu près toutes les semaines à l'Archevêché. Pauvre tille ! Ce fut encore un nouveau sujet de peine et de chagrin. La douleur semblait s'accentuer davantage à mesure quelle faisait un pas, jusqu'au jour où elle apprit que son frère avait été mis à mort, tout près de moi et dans la prison où je me trouvais moi-même, entendant les coups de fusil qui frappaient au cœur ce frère bien-aimé. notre vénérable Archevêque, celui-là même qui nous avait placés tous deux dans ce cher sanctuaire de Notre-Dame des Victoires... ( i ).
D'après ce que je viens de vous raconter, tigurezvous. mon bien cher frère, ce que je dus éprouver dans la prison, le 24 mai et les jours suivants ! Seul je connaissais tous ces détails, et il m'avait été donné de les confier sommairement à Monseigneur, quelques heures avant sa mort !... Infortuné Archevêque ! Il ne se lassait pas de converser avec moi, l'un des der-
(1) Voy. Appendice.
niers prêtres de son diocèse, un cinquième vicaire de N.-D. des Victoires. Hélas! Je ne me doutais pas, en ce moment, de l'importance suprême de la mission m^•sté^ieuse et imprévue que j'accomplissais. Après a\oir daigné mentendre, Monseigneur n'exprima aucune parole d'amertume, ni contre M. l'abbé Lagarde, ni contre qui que ce soit. Il désirait seulement quelques explications de plus, ce qui était assez naturel. Après notre entretien, il dit à Mgr Surat et à M. Bayle : L'abbé Amodru sait beaucoup d'autres choses qui m'intéressent et qu'il nous dira plus tard. Je tiens à constater, ici, que son adhésion aux décrets du concile du Vatican fut complète. On le sait d'ailleurs par sa lettre au Saint Père que nous avons publiée dans les Annales de mai 1872. Son Excellence le Nonce Mgr Chigi tenait beaucoup à savoir comment fut Mgr Darboy dans les derniers moments de sa vie. Son Excellence me parut très satisfaite de ce que je ^ lui dis et j'ai su ensuite que le souverain Pontife Pie IX en avait été particulièrement heureux. Après dix-huit ans de réflexion, rien ne m'autorise à tenir un langage différent à l'égard d'un archevêque dont le sang fut cruellement versé, dans notre prison de la Roquette, par ceux qui considéraient le sacerdoce catholique comme un délit.
Le 28 mai 1871. dès le matin, avant de quitter la prison, je \oulus \isiter, comme mes bien aimés compagnons de captivité, le lieu encore teint de sang où avaient expiré les six victimes du 24 mai. Ce lieu, qui hélas ! va disparaître, mé parut vénérable. Les pavés et les murs où le sarrg avait jailli produisirent, dans
— i:{() — mon âme, un sentiment pi\)fond de religieux respect à l'égard de toutes les victimes sans exception. L'homme ne peut pas donner plus que son sang
Des considérations d'un ordre élevé et certains pressentiments me déterminèrentà insérer dans les Aruiales de mai 1872 ( 1 ) la lettre de Mgr Darboy. adressée au Saint Père, le 2 mars 1871, et publiée par Mgr Guibert, le 1 1 avril 1872.
Désireux de montrer au monde, sous le cachet de N.-D. des Victoires, que Mgr Darboy était bien mort comme «un évêque catholique doit mourir, et témoin moi-même de sa mort, plus que beaucoup d'autres otages, je me fis un devoir de publier ce numéro des Annales à un très grand nombre d'exemplaires, et de le répandre dans le monde entier (2).
Je vous ai raconté, mon bien cher frère, dans sa parfaite exactitude, l'entrevue que j'eus avec M"* Justine Darboy, le 27 avril. Je vous ai signalé par quels moyens elle avait été mise en liberté. Cela ne contredit pas les actes de dé\'ouement accomplis par d'autres personnesque je neconnais pas. Jedois ajouter, à l'honneur de Monsieur l'abbé Lagarde, Archidiacre de Paris, que sans lui, je n'aurais rien pu faire. Souvenez-\()us de ces détails, si jamais, de votre \ivant, la vérité historique était dénaturée. Vous en trouverez de nouvelles preu\es bien plus nombreuses et absolument incontestables dans le manuscrit qui a pour
(1) Annules de i\.-l). lies Virloircs.
(li) Les l(H-ti'iir.s qui lu» conniiitraicnl \\n> rclti' li'llic ilc M;;;r Darltov, la lidiivcroiil à la lin di' fi' volume.
titre : Message de M. hagarde, auprès de M. Thiers, par M. O., auteur que vous connaissez, (a)
En terminant cette lettre, ma pensée se reporte comme malgré moi vers le 24 mai 1871.
Quelle journée terrible et lugubre parmi toutes les autres!!
J'étais au courant de tout. Je connaissais le résultat de toutes les démarches faites pour la délivrance de Monseigneur l'Archevêque et de tout le clergé. La divine Providence avait fait de l'église de Notre-Dame des Victoires, en ces tristes temps, un centre d'action incomparable où tout se combinait jour par jour et heure par heure, sous la puissante protection de la Très- Sainte Vierge. J'emportais donc avec moi, dans la prison, tous ces secrets de la bonté divine que j'étais seul à savoir, parmi tous les prisonniers et je me trouvais seul, pendant trente-huit minutes, avec mon vénérable Archevêque pour lui en transmettre rapidement toute la substance, lui promettant de lui donner plus tard d'autres détails, si Dieu permettait notre sortie de la prison. Ma dernière parole fut celle-ci : Aures habenl et audiunt. et je lui montrai, par un signe rapide qu'il comprit parfaitement, un homme qui nous suivait et nous écoutait.
Quelques instants après, ainsi que je l'ai déjà dit, Mgr l'Archevêque disait à son premier Archidiacre, Mgr Surat, et à M. l'abbé Bayle, vicaire-général : « M. Aniodru sait bien des choses quil se promet de me dire plus tard. »
(a) Ce Message a été publié (lo|)iiis.
M. Bayle avait répété ce propos à M.Lagarde. Lisez le Message. Vous serez édifié et renseigné.
Quels souvenirs !!!
Adieu, mon bien-aimé frère, courage et confiance. si la bonne Mère, qui nous protégea dans les heures les plus difficiles, daigne nous continuer ses faveurs malgré notre indignité, nous navons rien à craindre. Prions, prions pour la France qui est et sera toujours, je Tespère, la fille aînée de l'Eglise.
§lt noiiieo Doinini beiiedictiiin.
Je vous embrasse et vous recommande au cœur immaculé de Marie sans oublier aucun des nôtres,
Laurent AMODRU, Curé Je Notre-Dame des 1 erlits.