DÉCÉDÉ A JÉRUSALEM. LE 11 OCTOBRE
Cher et Vénérable Ami,
Le 28 mai dernier, jour anniversaire de notre sortie de la prison qui aivait duré pour vous cinquante-quatre jours, vous m'écriviez que j'étais un des rares survivants parmi les Victimes que le crime avait épargnées. (Voir page 41J.
Et voilà qu'aujourd'hui j'apprends la douloureuse nouvelle que vous êtes mort à Jérusalem, dans cette ville visitée par ce frère chéri, que vous voulez bien appeler mon second ange gardien, et dont les pieux écrits. vous guidaient vous-même dans votre pèlerinage aux Lieux Saints.
Avant de quitter ce monde, vous avez voulu, vous aussi, parcourir la Terre Sainte habitée par le divin Rédempteur, il y a 1888 ans.
C'est là que ce divin Maître vous attendait, après vous avoir conservé la vie au milieu des carnages de 1871. En m'écrivant, vous demandiez d'arriver par bonne vie à bonne mort et cette grâce vous a été accordée. Vous vous disiez heureux d'apprendre que l'un de vos compagnons de • captivité avait recueilli, pour la postérité, le souvenir de tous, avec un religieux et tendre respect. L'histoire de leurs tombeaux surtout avait touché profondément votre cœur, et vous espériez que cette histoire serait continuée et que Dieu nous en laisserait le temps.
Hélas ! je ne m'attendais pas à écrire la première page pour celui qui m'adressait des encouragements si touchants et si affectueux !... Cinq mois ne s'étaient pas encore écoulés depuis cette lettre, que votre tombeau s'ouvrait à Jérusalem.
Ignorant jusqu'à présent l'inscription qu'une main amie a déjà gravée ou gravera sur la pierre en votre honneur, je veux sans retard vous dire un suprême adieu, et ajouter une page pour vous dans un livre où votre nom était déjà cité avec honneur.
Adieu, cher et vénérable Ami, reposez en paix dans le caveau des Dominicains de Jérusalem, en attendant que nous ayons le bonheur de nous revoir dans la Jérusalem Céleste.
Saint-Vallier, le 19 octobre 1888, jour du service célébré dans l'église métropolitaine de Notre- Dame de Paris.
N. B. — La vie de M. Petit se résume en deux mots : la Roquette et le Calvaire. Ces deux mots renferment la substance de la touchante circulaire écrite aux curés de Paris par Son Eminence Mgr Richard, cardinal-archevêque de Paris.
Voici la citation d'une page de cette circulaire :
« Ce que nous nous rappelons surtout en ce moment avec û émotion , c'est son dévouement filial pour ses Archevêques. « 11 en consacra les prémices au vénérable cardinal Morlot « qui l'avait si heureusement attaché à l'administration dioa césaine. Ce dévouement alla jusqu'à l'héroïsme quand il « suivit Mgr Darboy en prison. l.Drsquc ri'vcquc-niart\ r « tomba victime de sa fidélité au devoir, le cher M. Petit étail
« son compagnon de captivité. Le souvenir de ces jours do\i- « loureux et glorieux pour l'Eglise de Paris demeura toujours « vivant dans son àme et la rendit plus détachée de la terre, « plus élevée vers le ciel.
« Nous savons tous de quelle filiale tendresse il entoura « notre bon et vénéré Cardinal qui, de son côté, se reposait « avec confiance sur le cœur de son Vicaire Général. Je m'y « reposais à mon tour depuis deux ans, et je me plaisais à « penser que Dieu l'aurait conservé près de moi jusqu'au « jour de ma mort pour m'aider dans les travaux de ces der- « nières années de ma vie. Etait-ce le secret pressentiment « de la séparation que la mort allait accomplir ? Je ne pus « l'embrasser et le bénir au moment de son départ sans « verser des larmes. Aujourd'hui, j'adore la sainte volonté « de Dieu qui m'a demandé ce sacrifice, et je sollicite ceux « qui m'entourent de joindre leurs prières aux miennes pour « cette âme qui nous est chère à tous. »
(Extrait de l'Appendice à la Roquette, page 24, 4° édition.)