DERNIERS MOMENTS DE M^^^ DARBOY
Lettre de M. l'abbé Bacuez,
Directeur au Séminaire Sl-Sulpice.
à M. le chanoine Axnodru
Paris, 22 novembre 1889.
Monsieur le Chanoine et vénérable ami,
Voici, relativement au fait dont vous me parlez, un extrait de mes notes prises à la Roquette, le 24 mai 1871, (mercredi).
A midi, le soleil chauffant nos cellules (i) on ouvre nos portes et on nous offre de descendre au préau, pour prendre l'air, avec les ecclésiastiques et les otages civils des autres sections.
Je cause avec MM. Gard et Seigneret, Séminaristes de Saint Sulpice; et bientôt j'aperçois Monseigneur Darboy, ou plutôt on me le fait voir, car je ne pensais pas qu'il fût avec nous, et je ne l'aurais pas reconnu si on ne me l'avait montre... Il est en douillette noire, la barbe assez longue, la tête^ penchée sur la poitrinei On me dit qu'il est. souffrant. D'abord entouré d'un petit groupe, il ne tarde pas à se promener
(1) La cellule de M. l'ablié Haciiez tondiait ;i celle de M. Amodrii. Voy. le plan dans la Itoqui'tle. page 93.
avec MM. Amodru et Lamazou, qui lui apprennent les faits les plus récents et les circonstances qui ont amené leur arrestation. Pour moi, trop discret ou trop timide, je reste à distance, attendant pour offrir mes hommages à Monseigneur qu'il soit plus facile à aborder.
De retour dans notre section, MM. Amodru et Lamazou me font part de leur conversation. Monseigneur Darboy a dit et répété que nous pouvons être sans crainte, que notre vie ne court aucun danger, non plus que la sienne. Son avocat (i) a vu récemment Raoul Rigault et lui a dit : « Vous n ignorez pas la responsabilité que vous assumez, en exposant r Archevêque à la mort ». Il lui a répondu : « // ne s'agit pas de cela.l' opinion réprouve les exécutions sanglantes. Le peuple a brûlé la guillotine, on ne songe donc pas à faire couler le sang ». — A la bonne heure, pour les exécutions judiciaires ; mais la populace est toujours prête à tout dans un jour d'émeute ; — « Nous saurons contenir la populace ».
Après ce récit, Monseigneur s'est entretenu de ce qu'il avait eu à souffrir à Mazas : « Je nai puparler une seulejois, a-t-il dit, à un homme de quelque valeur ». Une fois on a voulu le contraindre à mettre à une pièce cette signature : Darboy, ex-archevêque de Paris ; il s'y est refusé absolument : Je ne tiens pas de vous ma dignité d'archevêque, il ne dépend pas de vous de me l'ôter » (2).
Lorsqu'on lui a proposé de le déférer à un Jury, il a protesté» qu'il ne comparaîtrait pas, à moins qu'on ne l'y trainàt « de force ».
^l) M° Ploti, M' Rousso, voy. pages 'Jo, llJO et suivantes.
Voyez aussi [a Memage dv M. Lagarde et VApitendice d la Roquette.
["!) L'ablié Amodru a parfaiteineut entendu cette réponse de la houelie de Monseigneur qui ajouta : Vous m'enverriez même en Chine tiue je .serai.'i toujours et encore mieux Arrlierêijiie île P((/i.v». ixn est textuel.
Vous voyez que j"ai bien relaté votre entretien avec Monseigneur ; quant à la durée, je n'ai pas de moyen de l'évaluer. Je sais seulement que vous avez eu le temps de causer avec Monseigneur, d'autres choses encore, de sa sœur en particulier et de la manière dont elle avait été délivrée, (i )
Je suis touché des souvenirs de M. l'abbé François et des sentiments que vous voulez bien m'exprimer et vous prie de me croire, en Notre Seigneur,
Votre très humble et bien dévoué,
L, Bacuez.
(1) Tant que M. l'abbé Lamazon fut présent, M. l'abbé Amodrii garda une prudente réserve et ne s'ouvrit entièrement à Monseigneur que lors(iu il lut seul avec lui.