SOUVENIRS DIVERS
Lettre de M. l'abbé de Maubeuge,
Chapelain de N.-D. des Victoires à. M. le chanoine Amodru
Paris, le 13 novembre 1889.
Cher Monsieur Amodru,
Voici les deux faits intéressants que je voulais vous signaler après avoir lu le volume que vous m'avez adressé tout récemment :
« i« Sans le vouloir et sans le savoir, vous m'avez sauvé de « la prison. Vous n'avez pas oublié nos déjeuners des « dimanches pendant la Commune. (Je ne vous les ai pas « encore rendus). Le dimanche qui a précédé le pillage de « N.-D. des Victoires, vous me dites : « Je sais qu'on doit « envahir nos églises (i) ; restez chez vous demain ».
J'eus donc soin de me tenir' chez moi et de rompre avec mes habitudes de demeurer plusieurs heures à Bonne Nouvelle, à la disposition des fidèles. De cette façon, j'échappai à l'arrestation et au séjour de la Roquette !
Et c'est à vous que je le dois ; mais depuis ce temps, je me suis demandé bien des fois comment vous aviez pu me prédire l'événement fatal et pourquoi vous n'aviez pas imité ma prudence. Vous vous êtes évidemment placé vous-même dans la souricière.
(1) N.-D. de Bonne Nouvelle et N.-D. des Victoires.
Au besoin, vous serez bien aimable de m'éclairer sur ces deux mystères.
« 2'1 Souveiil le cher abbé François m'engageait amicale- « ment à venir à N.-D. des Victoires. Un jour, je lui dis : « Quand il y aura un poste de Chapelain vacant, vous m'a- « vertirez de suite. — « Je vous le promets » me répondit-il.
« Quelques semaines plus tard, j'eus un rêve étrange :
« J'assistais aux: funérailles du bon abbé François, je sui- « vais le convoi dans la rue ; je voyais tout avec clarté, il ne « me semblait pas rêver. Je m'approche d'un ecclésiastique « qui comme moi suivait le cortège et je lui dis : « Voilà « donc notre ami mort, si jeune !!... Il y a quelques mois, « lorsqu'il assistait aux obsèques de l'abbé Roche, il ignorait « que son tour viendrait sitôt 1 »...
« A mon réveil, ce songe me revint avec tant de précision « que j'en fus effrayé. Le matin même, j'en parlais à ma « bonne qui connaissait l'abbé François. Je me disposais « même à me rendre à N.-D. des Victoires pour raconter le « songea ce cher ami que je croyais parfaitement bien por-
« tant, lorsque deux dames (M"'« M et M'"« L....)accou-
« rurent à Ste-Elisabeth pour m'avertir de sa mort !.,.
« Ainsi il avait tenu parole et m'avait informé de la « vacance quî*s'était produite dans le sanctuaire de Marie.
« Voilà, cher monsieur Amodru, les faits que je voulais « porter à votre connaissance. Et maintenant je vous dis au « revoir, parce que c'est samedi et que mes pénitents « m'attendent ».
Votre bien dévoué en N. S.
L'abbé de Mai/beuge, Chcipelain de N.-D. des ]^icloiies.
Réponse de l'abbé Amodru
Saint-Vallier, le i«'' février 1890, jour anniversaire de la mort de mon bien aimé frère.
Cher Monsieur de Maubeuge,
je réponds un peu tard à votre lettre du 13 novembre dernier, parce que j'étais en voyage quand vous me l'avez adressée et je suis encore retenu loin de Paris par suite de l'influenza qui ne m'a pas complètement quitté.
10 Vous m'écrivez que : « sajis le vouloir et saris le savoir « je vous ai sauvé de la prison ».
Je vous demande pardon, je le voulais très bien et je le savais parfaitement. C'est pour cela que je me fis un devoir d'amitié de vous avertir. Vous me rappelez une parole que je vous ai dite le 14 mai 1871, c'est-à-dire le dimanche qui a précédé le pillage de N.-D. des Victoires. Voici cette parole : « Je sais qu'on doit envahir nos églises (N.-D. de Bonne Nouvelle et N.-D. des Victoires). Restez chez vous demain et les jours suivants ».
Vous avez, cher ami, la mémoire du cœur. Tout cela est exact ; je savais le crime qu'on préméditait et je vous en ai prévenu ».
'« J'eus donc soin, me dites-vous^ de me tenir chez moi, et de
« rompre avec mes habitudes De cette façon, j'échappai à
« r arrestation et au séjour de la 'I(oquette et c^est à vous que « je le dois » .
Vous pourriez, cher M. de Maubeuge, dire pareillement que vous avez ainsi échappé à la mort, car sans cet avertissement, vous auriez peut-être été massacré comme le fut votre vénérable curé, M. Bécourt,à qui j'ai parlé devons dans la prison ; hélas ! il leva les yeux au ciel^ après m'avoir
écouté et i! sembla me dire que pour lui le séjour de la terre était fini !...
Vous me faites l'honneur, cher ami, de croire que c'est « à moi que vous devez d'avoir échappé à la Roquette ». Soit, mais je n'ai été là qu'un instrument de la Providence. Renvoyez tout l'honneur à la Sainte Vierge qu'on a tant priée dans l'église de N.-D. des Victoires pendant la Commune. C'est elle qui m'avait procuré les hommes dont je parle (page . 6^ de ce volume), et qui vinrent le 14 mai m'informer du danger que je courais.
C'est par eux que je lus informé des funestes projets dont nous aurions pu être victimes. Je connaissais donc d'avance le règne passager de Satan dans le sanctuaire de l'archiconfrérie et j'ai voulu vous éviter l'emprisonnement et peutêtre la mort. Pour compléter ces renseignements, lisez outre la page 05, les pages lOo à 170 de ce volume ; consultez le Message de M. Lagarde à Versailles et enfin l'Appendice à La, Roquette, 4*' édition, qui est sous presse et que je me ferai un plaisir de vous offrir.
Vous avez l'amabilité de m'écrire que i- je me suis pLicé moi-même dans la souricière et vous désirez savoir pourquoi je n'ai pas imité votre prudence.
C'est par devoir, cher M. de Maubeuge, ainsi que je lai écrit page 14, T" lettre, que je suis resté dans notre église qui, du matin au soir, se remplissait perpétuellement de pieu.v fidèles réclamant le ministère des prêtres. En restant, j'ai suivi l'inspiration que Dieu me donnait et je n'ai pas ignoré le danger auquel nous étions tous exposés, puisque je vous en ai prévenu vous-même. N'est-il pas vrai qu'il eût été honteux pour le clergé d'avoir abandonné totalement une église devenue, en ces tristes jours, le retuge et le rendez-vous de toutes les âmes pieuses de Paris ? Heureusement, trois vicaires restèrent jusqii'à la tin.
Vous le voyez, cher ami, l'explication du mystère n'est pas bien difficile.
Si quelqu'un était tenté de mettre en doute ce qui est raconté à la page 65 de ce volume, votre témoignage deviendrait précieux, il confirmerait ce récit qu'on avait mal interprêté et démontrerait que je savais parfaitement ce qui devait arriver quand je montais en chaire le 16 mai 1071. avec la conviction que c'était pour la dernière fois.
Comme je l'ai raconté dans ma première lettre, page 64, j'ai été accusé à,^ exaltation et d'enthousiasme, à propos du concile du Vatican. Hélas I . voici toute la vérité': Peu de temps avant la guerre, j'avais entendu des paroles pénibles et malàonnantes à Tégard du Souverain Pontife. Ma conscience indignée à ce souvenir et à l'aspect des calamités de la Patrie me fit un devoir de parler du respect dû au Pape et d'en parler comme je le fis en face du danger que nous courions tous. C'était une expiation. Que ne suis-je mort après cette profession de foi ! Je n'aurais pas eu la douleur devoir mon bien-aimé frère expirer sous mes yeux !.. et tant d'autres choses dont je ne veux rien dire !..
2'> Vous me rappelez que souvent l'abbé François vous avait engagé à venir à N.-D. des Victoires et qu'il vous avait même promis de vous avertir quand il y aurait un poste de Chapelain vacant,
A ce propos, savez-vous comment furent établis les chapC" lains à N.-D. des Victoires ?
M.'Langénieux, archidiacre, (actuellement cardinal archevêque de Reims) avec lequel je m'étais souvent entretenu des besoins de l'Archiconfrérie, lorsque j'en étais le sous-directeur général, voulut un Mémoire sur toutes ces questions. A sa pressante invitation, j'écrivis donc ce Mémoire. Entre autres choses était signalée, dans cet écrit, la nécessité d'avoir des confesseurs uniquement occupés à entendre les confessions cl à faire quelques exhortations.
Par suite, il fut arrêté qu'on établirait des Chapelains.
La Providence a voulu que mon cher et regretté frère ait porté ce titre jusqu'à son dernier soupir et que vous, cher Monsieur, qui m'attribuez votre conservation, vous l'ayez eu après lui.
Si vous me devez un peu d'avoir échappé à la Roquette et peut-être à la mort, ne me devez-vous pas également de porter le titre de chapelain de N.-D. des Victoires ?
Etes-vous satisfait ?...
Voilà que sans vous y attendre vous avez leï5 deux frères pour vousi dans votre élection. Celui qui est au ciel, comme j'en ai la douce confiance, n'en a aucun repentir et l'autre en est content.
Quant au songe mystérieux dont vous me parlez, je me sens trop pbrté à juger favorablement ce bien aimé frère pour me permettre, à ce sujet, une réflexion quelconque ; mais je puis vous citer la parole d'un vicaire général de Paris, qui m'écrivait le 28 mai 1888 que ce cher frère me reste comme un second ange gardien. Je crois à cette parole et j'en fais souvent l'expérience. Si elle est vraie, je ne vois pas pourquoi mon bien aimé frère aurait oublié après sa mort la promesse qu'il avait faite à l'un de ses meilleurs amis.
Il me semble avoir suffisamment répondu à vos deux questions.
Adieu, cher monsieur de Maubeuge, n'oubliez pas mon 't)ien regretté frère au S. Sacrilicc et priez aussi pour celui qui, vous étant très dévoué, s'efforce, de son côté, à travailler ailleurs à la gloire de Dieu et à l'honneur de Notre-Dame.