LE 1 7 MAI
Lettre de M. Sire,' directeur au Séminaire St-Sulpice, à l'abbé Amodru.
Paris, le 12 novembre 1889.
Mon Cher Confrère, '
Vous désirez savoir si pendant la Commune j'ai pu fréquenter l'église de N.-D. des Victoires.
Oui, assurément, tant qu'elle a été ouverte aux fidèles et respectée ; j'avais le bonheur presque tous les jours, spécialement durant le mois de mai, de m'y rendre et de célébrer le Saint Sacrifice de la messe, d'y prier pour l'église entière, pour la France, pour notre diocèse de Paris, notre Paroisse et notre Séminaire de Saint-Sulpice, pour toutes les personnes qui me sont chères.
Le jour même de l'invasion de cette vénérable église et de votre arrestation (17 mai), je me proposais, sans prévoir ce qui allait advenir, d'y accompagner mon ami, monsieur l'abbé Le Rebours (devenu Curé de la paroisse de Sainte- Madeleine) qui devait y prêcher (6) ; un obstacle surgit au moment du départ et je dus rester chez cet excellent prêtre, attendant son retour. C'est de sa bouche que je reçus les premiers détails des tristes événements et j'en fus navré,
(0) \'oy. pages 13 et 14.
comme tous les serviteurs ou ministres de Dieu, comme tous les vrais enfants de Marie.
Quelques jours après, je voulus constater par moi-même ce que disaient certains journaux d'une exposition faite, ;'' rentrée de rég-lise,de la tête d'une statue de cire bien connue des fidèles, statue dans laquelle étaient conservées les reliques de Ste-Aurélic et qu'on présentait alors au peuple comme étant la tête d'un cadavre de jeune fille immolée par les prêtres, trouvée dans un souterrain (^7). J'ai vu en effet cette tête exposée m'indig-nant en moi-même de la façon dont on essayait de tromper les passants.
Aussitôt que les derniers combats furent finis, je m'empressai (avec une carte de libre circulation, donnée par M. le comte d'IIarcourt, officier d'ordonnance ou aide de camp du n'iaréchal Alac-Mahon, au ministère; actuel des affaires étrangères) de me rendre non-seulemeiit aux prisons de Mazas et de la Roquette ainsi qu'au cimetière du Père-Lachaise à la recherche du cadavre de l'un de nos séniinaristes fusillé comme tant d'autres à la rue Haxo, d'où je réussis à le reporter chez nous, — mais de plus, à l'ég-lise Notre-Dame et puis à N.-D. des Victoires oùje vis avec une peine çxtrème la dévastation et le désordre les plus indescriptibles, mais la statue de la Vierge intacte.
Tels sont les rensei^-nements que je puis vous donner, au sujet d'une église qui vous est si chère.
|e n'ajoute pas un mot au sujet de tant d'autres choses dont j'ai été alors témoin. Ce n'est pas ici le lieu d'en parler; je me coritcnte de répondre à votre question
Vous me demande/, aussi le titre précis du grand ouvrage sur la Ikille de Tlmmaculée Conception olfcr^t a Pie IX.
(7) l/aiilciir ilii Message, M. O., vit aussi rette lêtc de Stc-Aiiiélio expostv aux rp^'ards de la foule et dit à liaulc vois : mais c'est une tète de cire I rot/s
ne le voyez ilmir pas I ! On la poursuivit ; olK> pui, jrràce à Dieu,
s écliap|ii'r de leurs luains.
Ce n'est pas un ouvrage imprimé, c'est une vaste collection manuscrite des traductions de cette Bulle célèbre en quatre cents langues formant cent trente volumes in-40, très richement illustrés de dessins, de miniatures, très richement reliés en toute sorte de matières précieuses : or, argent, pierreries, di'amants, marbre, onyx, malachite, cristal, émaux, dentelles, étoffes somptueuses et placées sous glace, sur une table monumentale, non moins riche, quia mérité, à l'orfèvre Christofle, la médaille d'honneur à l'exposition universelle de 1878 ; ce monument est surmonté lui-môme d'une belle statue de N.-D. de Lourdes de grandeur naturelle en ivoire, argent et or, avec une couronne de diamants. — Le tout, estimé à un million de francs, a été placé avec honneur par Pie IX et Léon XIll dans une salle du Vatican dite de l'Immaculée Conception, où chacun peut voir et admirer l'œuvre de 25 années (un quart de siècle) (8) due à tout l'univers catholique.
N.-D. des Victoires n'a certes pas été étrangère à cette œuvre, car bien souvent durant ces 25 années, je suis allé lui demander lumière et secours de toute sorte, comme aussi lui offrir mes justes actions de grâces.
Vous me faites dire beaucoup plus que je n'aurais voulu, mais je ne pouvais refuser ce témoignage à la vérité.
Veuillez' agréer, mqn cher confrère, mes meilleurs souhaits pour le succès de- vos travaux.
D. Sire.
(8) Du 8 décembre 1854 au 8 décembre 1879. Tel est lo laps de temps qu'a exigé l'accomplissement de cette œuvre colossale.