‹ Notre-Dame des Victoires pendant la Commune, ou, Lettres justificatives & documents conservésChapitre 5 sur 58 · MORT · texte numérisé non relu

MORT

UE

L'ABBÉ François AMODRU

Chapelain de Noire-Dame des Victoires, à Paris

1" FEVRIER l«8(i

Le diocèse de Paris, en même temps que l'église de Notre- Dame des Victoires, vient de faire une perte sensible dans la personne de M. l'abbé François Amodru. Né à Saint-Vallier en 1843, ce saint prêtre, depuis son ordination, est demeuré constamment attaché à Notre-Dame des Victoires, d'abord comme vicaire, ensuite comme chapelain.

Homme de grande foi, de mortification, de détachement rare, de profonde humilité ; ouvrier évangélique actif, infatigable, il a été le ministre fidèle et doux de la bonté de Notre- Dame des Victoires, qu'on vient de si loin implorer/ Nous savons que la nouvelle de sa mort, répandue avec la rapidité de l'électricité, a déjà fait couler bien des larmes, jusque dans les pays les plus éloignés. C'est qu'il alliait à la fermeté des principes une amcnilé de caractère qui rendait singulièrement aimable son apostolat. Doué d'un sens très fin, il

n'en allait pas moins à son but avec une franchise d'allures qui, jointe à des vues toutes surnaturelles, était son principal moyen de succès.

La semaine qui a précédé son départ de cette vie, il faisait une retraite à St-Sulpice. Nous savons que, dans ces jours de recueillement, il goûta d'une façon particulière la fin de l'homme, qui est de louer, honorer, servir Dieu, et par ce moyen sauver son àme. Il s'arrêta avec délices à la pensée de la mort, si bien qu'il n'alla pas au-delà. Nous ne comprenions pas d'abord pourquoi, puisque, dans la retraite, d'autres sujets doivent être médités ; mais, aujourd'hui, tout s'explique.

Au sortir des exercices spirituels, il donna un jour à son , saint ministère, un jour à sa chère famille ; puis vint la maladie qui l'emporta en quatre jours. Les souffrances furent terribles tout ce temps. Ce digne prêtre, dans les cruelles crises par lesquelles il passa, n'avait que ce mot : « Mon Dieu, je vous offre ce que je souffre ». Sa belle intelligence lui resta dans sa plénitude jusqu'à la fin. Son frère, AL le cure d'Aubervilliers, lui a administré les sacrements. Que c'était touchant d'entendre cet homme vénérable, otage de la Commune, dire : « Je lui ai fait faire sa première communion ; je lui fais faire sa dernière ! »

'Voyant qu'il n'avait plus que quelques minutes à vivre, le malade fit approcher sa famille, serra la main à tous, et arrivé à la dernière personne, il dit d'une voix ferme et pleine de tendresse : « Je laisse des œuvres ; je vous les recommande. 11 faut, à tout prix, former des chrétiens, et envoyer des âmes au ciel ». 11 expira alors.

Une foule éplorée ne cessa de remplir la chambre mortuaire ^ jusqu'au moment où sa famille, croyant entrer dans ses pieux désirs, le fit transporter, avec l'agrément sympathique de .M le cuie, dans l'église de Notre-Dame des Victoires, pour

y passer les vingt-quatre dernières heures avant l'inhumation. Le cercueil couvert de fleurs blanches entra, tandis qu'une brillante mélodie à la Reine des anges se chantait pour conclure la fête de la Purification de la sainte Vierge.

Il a été déposé auprès de son confessionnal, et un serviteur de l'église, constamment assidu pendant ces deux jours, nous a dit : « Cette tombe n a cessé d être arrosée de pleurs » . A la messe de Requiem, l'église de Notre-Dame des Victoires était comble, et le clergé de Paris se groupait, serré, auprès du vénérable M. Chevojon, qui a donné l'absoute.

M. Amodru, le serviteur de l'auguste Vierge Marie, a été emmené, sous les fleurs et les couronnes, à la gare de Lyon, d'où il est parti pour son pays natal, Saint- Vallier-sur-Rhône (Drôme).

A Tarrivéc du train qui transportait le cercueil^ une scène émouvante se produisit. La population s'était rendue là en masse, spontanément. Le wagon funèbre fut ouvert, et du monceau de fleurs qui le remplissait s'exhala tout à coup un parfum dont l'air, au loin, fut tout embaumé. A ce moment, la foule, faisant irruption tout autour, enleva avec respect le cercueil et les couronnes, et prit le chemin de l'église. La famille, qui ne s'attendait pas à cette démonstration, fut débordée, et dut laisser faire ce bon peuple.

Le parcours est d'environ un kilomètre. De quarante pas en quarante pas, on s'arrêtait, et les douze hommes qui portaient le corps cédaient leur place à douze autres, à chaque halte, chacun étant désireux d'avoir sa part du précieux fardeau. Il était neuf heures du soir quand le cortège pénétra dans l'église qui fut tout à coup remplie ; et les restes mortels de M. .\modru, ayant été déposés dans le chœur avec toutes les couronnes et les bouquets fidèlement rapportés autour, M. le curé prononça quelques paroles.

Le lendemain, samedi, curent lieu les obsèques, qui ne

furent que la continuation de cette attendrissante ovation. Un nombre considérable d'ecclésiastiques y assistait. Quelques-uns disaient qu'ils se sentaient bien plus poVtés à le prier qu'à prier pour lui. Le même sentiment s'était manifesté à Paris, parmi ses confrères et les nombreux fidèles qui vinrent prier devant son cercueil et le couvrir de tleurs et de couronnes. Les saintes prières de la liturgie furent chantées avec une émotion sympathique par les amis même du défunt; et M. l'abbé FayoUe, un de ses condisciples, dans une allocution pleine de larmes, adressa au nom de tous l'adieu suprême. Ses paroles, interrompues à chaque instant par les gémissements de la foule, ne peuvent être ici reproduites avec leur touchante beauté. Pour ceux qui ne les ont pas entendues, et à qui parviendra ce récit, nous transcrivons ce passage :•

« Sa vie a été courte, et il a fourni une longue carrière ; courte par les années qui l'ont composée, longue par les œuvres qu'il a produites.

« Elle a été toute simple ; elle s'est épuisée pour Dieu, et s'est écoulée de l'autel au confessionnal de Notre-Dame des Victoires ; car c'était là son champ d'honneur.

« La sainte Vi«rge m'a placé ici, disait-il, j'y suis bien. Mes modestes fonctions me suffisent. Elles me valent tous les revenus de l'évêché de Tolède : le ciel ou l'enfer ! »

« Les âmes, voilà ce qu'il fallait à ce prêtre. C'est pour guérir les âmes, les purifier, les consoler, les élever jusqu'au ciel, qu'il siégeait à toute heure au tribunal de la pénitence... Le confessionnal I 11 savait que ce serait son tombeau ; des voix fraternelles le lui avaient dit ; la science avait parlé. Mais non !... Les âmes l'attiraient là, c'était une attraction irrésistible ! » (c).

Si tant de regrets éclatent de toutes parts, c'est parce que

(c) Ce discours sera rc|>r<i(luil dans la l)ii)^;r.i|ilii(> de I alihé François.

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