‹ Notre droit national et la révolutionChapitre 4 sur 57 · DE L'AUTORITE · texte numérisé non relu

DE L'AUTORITE

De la société en général.

I, LA SOCIÉTÉ EN GÉNÉRAL. — IL IMPOSSIBLE SANS AUTORITÉ. - III. CETTE AUTORITÉ DOIT ÊTRE CON- CRÈTE. — IV. SOCIÉTÉS ARBITRAIRES & SOCIÉTÉS NÉCESSAIRES.

I. A lui seul le nom de société indique déjà qu'il s'agit ici d'un compagnonnage, d'une union d'êtres humains. Il faut au moins deux êtres humains, pourqu'une société humaine soit possible. Deux suffisent; comme il appert de la société domestique, qui n'exige à la rigueur que la présence d'un homme et d'une femme.

Il serait impossible d'assigner un maximum au nombre de membres que peut comprendre une société. Enflez ce nombre tant que vous voudrez, il sera toujours possible de concevoir une société dont le nombre de membres soit plus grand.

La pluralité, tel est donc l'élément qu'on pourrait appeler matériel de toute société.

Cependant la pluralité ne suffit pas. Allez à une foire. Vous y rencontrez d'innombrables marchands, bourgeois, ouvriers, femmes et enfants, se coudoyant sans se connaître. Avez-vous là une société i — Du tout. — Pourquoi ? — Parce que vous n'avez là que la pluralité, sans qu'un lien la ramène à l'unité, que tout le monde reconnait nécessaire pour faire une société.

Il va sans dire, qu'il ne s'agit pas ici d'un lien matériel. Le lien dont il s'agit est un lien d'union, que l'homme seul, être intelligent, peut saisir et que lui seul peut porter. En quoi consiste donc cette union requise pour que deux ou plusieurs êtres humains constituent une société ?

Avant tout, il faut qu'ils se proposent un même bien comme but. Si je me propose tel bien, si vous vous proposez tel autre comme but, nous marchons dans des directions différentes ; impossible de rester compagnons de route, puisque nous suivons des voies différentes.

Il ne suffit pas de se proposer un même bien comme but. Lorsque Colding en Danemarck et Mayer en Allemagne, sans se connaître, cherchaient, chacun de son côté et de sa propre initiative, à résoudre le même problême de physique, ils ne constituaient aucune société. Il faut donc que le but qu'on se propose soit connu comme un bien commun. Telle chose est pour moi un bien ; elle est un bien pour vous: elle est donc un bien pour nous. Tel est le lien par lequel des êtres humains doivent être unis, sous le rapport de l'intelligence, pour constituer une société.

Le bien, proposé par l'intelligence, excite dans la

volonté le désir de le posséder. Une chose, reconnue comme bonne, devient objet de volonté et de tendance. Je veux notre bien, non seulement comme mon bien, mais comme le nôtre. Le sentiment sur lequel repose l'union sociale n'est pas proprement un amour désintéressé du prochain. La charité, en effet, ne cherche pas ses intérêts, non qiiaerit quae sua sunt : elle aime et recherche telle chose parce que celle-ci constitue un bien pour son ami. Poursuivez les désirs sémillants du cœur maternel : quels que soient ses rêves, ses aspirations, ses enivrements, la mère s'oublie elle-même pour retrouver son enfant à Fhorison de chacun de ses sentiments! Pour y appuyer une société, il suffit proprement d'un amour du prochain, qui n'est pas encore la charité pure, mais une charité mêlée d'un certain amour de nous-mêmes qui fait que je ne cherche uniquement ni mon bien, ni le vôtre, mais le notre à tous deux. Cependant, donnez des ailes à ce sentiment, en l'épurant de tout égoisme, en le dégageant de tous les liens qui nous attachent personnellement à ce bien poursuivi, et vous obtiendrez ce sentiment admirable, que nous appelons oubli de soi-même, sacrifice ; sentiment, par lequel un homme est poussé à se fau'e tout à tous, factus omnia omnibus, à ne vivre que pour le bien public, à jeter dans la balance toutes les puissances de son âme, se sacrifiant tout entier, pour faire monter le plateau du bien général et lui faire prendre un essort sans limite. L'esprit de sacrifice est la fleur du sentiment social.

L'unité du bien commun, connu et voulu comme tel, provoque l'unité dans les tendances vers le but commun. Cette unité de tendance coordonne le zèle, le travail, les efforts des différents membres, et communique aux moyens réunis et organisés une force que, pris isolé-

ment, ils n'ont pas pour réaliser le but. Vis unita fortior ! L'union fait la force ! Ce dicton n'est, comme tous les dictons, que l'expression cavalière et humoristique d'une vérité de sens commun. Une société est de son essence destinée à être quelque chose de pratique. Si nous demandons l'unité de racine dans la pensée, l'unité de fécondation dans la volonté, pourquoi la demandons-nous, sinon pour obtenir l'unité de tronc au milieu des ramifications nombreuses de l'action, et comme conséquence, l'abondance et la richesse des fruits ? « Une société, dit Taparelli d'Azeglio « est une réunion d'hommes, qui « s'accordent dans la poursuite d'un bien, connu comme (( tel et voulu de tous.... Unité de fin ou de but, accord « des intelligences, union des volontés, ^coordination des « moyens, tels sont les éléments de l'être social. » (i)

II. Comment produire cette unité? Là est la question vitale pour toute société. La légende rapporte que Charles-Quint, au couvent de Just en Espagne, s'occupait à faire marcher de pair deux horloges. Efforts inutiles ! malgré les tentatives les plus persévérantes, les horloges marquaient toujours des heures différentes. « Eh quoi, « gémit l'empereur, comment ai-je pu travailler toute ma « vie à faire marcher de pair tant d'hommes ! » C'est qu'en effet, il est bien plus difficile au fond d'obtenir l'accord de deux hommes que l'accord de deux horloges. On ne traite pas l'homme comme on traite la matière inerte. Il n'y a pas, dans les hommes, de force intérieure, qui les porte à une union suffisante et les retient ensemble, comme il y en a une dans les molécules matérielles d'un corps.

Cl) Saggio Teoretico di diritto naturale.

Prenez un écran de verre, et couvrez-le d'une solution chimique : placez-le au microscope solaire : vous verrez comme les particules microscopiques se jettent l'une sur l'autre pour constituer des cristaux, c'est à dire des formes géométriques parfaitement ordonnées. Par quelle force ? Par la force de l'attraction que la puissante main du Créateur a déposée au sein de chaque molécule ! Il n'en est pas ainsi de l'homme. L'homme a la liberté, cette force merveilleuse, par laquelle il peut à son gré choisir sa direction ; cette force intérieure que personne ne peut atteindre, hormis Dieu ; cette force, qui, comprimée par une pression extérieure, reste entière et, semblable à ces graines trouvées dans les pyramides d'Egypte, conserve l'intégrité de ses forces après des années, voire des siècles. Au moyen de cette force, l'homme est en état de pousser tout le poids de ses ressources et de ses efforts dans une bonne ou dans une mauvaise direction. La liberté prend-elle la bonne direction, victoire ! aucune autre force humaine ne peut l'égaler. S'oppose-t-elle au bien, elle est meurtrière, elle brise sans relâche les liens que vous forgez pour maintenir l'union. Libre à vous de semer : la liberté se chargera d'arracher ; et, quand vous compterez faire la moisson, la liberté jettera aux quatre vents du ciel et les fruits et la faux et vos dernières espérances. Liberté gagnée, tout gagné ! Coopération de la liberté perdue, tout perdu ! Non, aucune unité n'est possible entre les hommes, à moins que parmi eux, il n'existe un principe, qui puisse non seulement indiquer le bien à poursuivre et le rendre attrayant, mais qui soit supérieur aux volontés libres et puisse pousser la liberté dans la direction du bien.

Un pouvoir de conseiller ne suffit point : le conseil laisse la liberté entière; car un conseil n'est pas une obli-

gation. Vous me conseillez d'agir ainsi et non autrement ?.... Merci, je reste libre et je fais ce que je veux. Le conseil, s'il ny a que cela, laisse à la volonté libre toutes ses forces dissolvantes et toute sa négligence. Voilà pourquoi il faut un principe qui puisse obliger, c'est-à-dire, lier la volonté libre au but à poursuivre. Ce principe, capable de lier les volontés d'un lien moral qui est l'obligation, voilà ce que nous appelons ï autorité. Sans autorité, point d'unité et par conséquent point de société !

III. Quelle idée faut-il se faire de cette autorité? Peut-on se la représenter comme divisée et éparpillée sur autant de têtes qu'il y a de membres dans la société ? En ce sens, l'autorité n'aurait d'unité que dans la pensée, à l'instar des idées universelles ! Telle est la manière de voir du fameux démagogue Proudhon : « 11 faut, dit-il, « que le pouvoir soit impersonnel, invisible et anonyme, « et que la direction du pouvoir social appartienne à « tout le monde ; c'est à dire à personne (i) ». Pour bien comprendre cette théorie, il importe de savoir, que Proudhon place au cœur de chaque homme une force, qu'il appelle la Justice Immanente ; force dont l'action parmi les hommes est la même que la force attractive parmi les molécules matérielles. La théorie matérialiste ne traite-t-elle pas les hommes en atomes? Le prétendu progrès n'a-t-il pas dépouillé l'homme de toute dignité, qui rélèverait au dessus des autres êtres organisés ? Eh bien ! cette Justice Immanente, voilà l'autorité ; aucune autre n'est légitime. Elle est donc et elle reste cachée au cœur de tous les hommes, c'est pourquoi elle est invisible : aucun homme ne peut en réclamer la pos-

(i) La Justice dans la Révolution et dans l'Eglise, L. II, Ch. ÎII.

session exclusive, c'est pourquoi elle est impersonnelle ; ce qui n'a pas besoin d'être distingue' de toute autre chose, avec laquelle on pourrait le confondre, ne doit pas porter de nom ; et ainsi l'autorité doit être anonyme. Laissez les hommes à eux-mêmes ; comme les mole'cules matérielles, poussées par leur force d'attraction intérieure, se jettent l'une sur l'autre pour former des cristaux parfaitement réguliers; ainsi les hommes, sollicités par la Justice Immanente, se rangeront en société coordonnée. Après cette explication, quels éléments avons-nous pour produire l'unité sociale? Nous voyons des hommes, séparés les uns des autres, et doués de liberté : sans aucun principe pour ramener à l'unité ces membres épars. Nous voyons des pierres, du ciment, du bois.... nous ne voyons nulle part ni architecte ni maçon pour bâtir l'édifice !

- Si fait: le principe d'unité sera la Justice Immanente.

— C'est à dire une phantasmagorie de Proudhon, dont personne avant lui n'a jamais soupçonné l'existence, et que le démagogue a annoncée au monde à l'usage des amateurs de nouveautés et de rêves utopistes!

Non, si nous voulons rester dans la réalité, telle qu'elle résulte de l'histoire et de la vie quotidienne, il nous faut admettre une autorité comme élément indispensable de toute société: de plus, celte autorité doit résider en une personne physique ou morale qui en soit le dépositaire. (( L'autorilé est à la société ce que l'âme est à l'être « animé, ce que la force est au corps : un principe in- « trinsèque, essentiel, un principe d'unité, de tendance et « de conservation ; et comme les choses ne peuvent exister (( sans leurs principes essentiels et intrinsèques, la société « ne peut exister sans l'autorité, qui lui donne, pour ainsi « dire, sa forme propre. L'autorité est inséparable de la

« société; elle se produit avec elle, se développe et meurt « avec elle, (i) »

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