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QUELQUES MODÈLES DE PATRONAGE INDUSTRIEL

« Il se fait actuellement de nobles efforts et de généreux sacrifices pour la restauration du patronage. Notre intention n'est pas d'en exposer ici le tableau ; le cadre que nous nous sommes tracé ne le comporterait pas. En traitant des causes de la misère, nous avons successivement indiqué les principales mesures de protection et de charité, inspirées par le désir d'améliorer la condition des travailleurs. Nous voulons seulement mon^ trer, par un petit nombre de faits pris entre les plus significatifs, qu'il ne faut pas désespérer de cette restauration du patronage ; ces faits nous indiqueront en même temps la voie à suivre. Nous nous arrêterons d'abord au patronage exercé par les chefs de l'industrie sur leurs ouvriers ; nous rappellerons ensuite les tentatives de la charité pour organiser le patronage, en dehors des rapports de la vie industrielle. En fait de patronage industriel, on rencontre dans un grand nombre d'établissements, un ensemble de mesures ayant pour objet principal d'assurer le bien-être de l'ouvrier. Ces mesures peuvent aider à la réforme des mœurs, mais elles ne s'y rapportent pas directement. Les caisses d'épargne, les caisses de retraite, les sociétés d'assurance mutuelle, les avances aux ouvriers nécessiteux, le débit des provisions à prix réduit, l'assainissement des ateliers, les précautions contre les accidents,

tels sont d'ordinaire les objets sur lesquels porte la sollicitude des maîtres (i).

Ces mesures sont utiles et ceux qui les prennent sont dignes d'éloges ; mais elles ne constituent point, par elles-mêmes, le patronage, tel que nous l'entendons, c'est-à-dire cette action générale, continue, personnelle sur la vie de l'ouvrier, qui, seule peut exercer une sérieuse influence sur ses dispositions morales, et, par cette influence, améliorer sa condition matérielle en épurant ses mœurs. Les exemples de ce genre de patronage sont plus rares, à raison des difficultés qu'il présente et de l'abnégation qu'il exige. Mais, si difficile qu'il soit à réaliser, il n'est pas impossible ; bien des maîtres le pratiquent au moins en certains points. Nous nous bornecons à en rapporter deux exemples, qui nous ont semblé répondre plus particulièrement à l'idée que nous nous formons de l'exercice de la charité par les maîtres envers les ouvriers.

« Nous avons pu étudier par nous-mêmes dans les forges de Denain et d'Anpn (Nord), des essais de. patronage ou l'esprit religieux se concilie parfaitement avec les conditions de la vie industrielle, en même temps qu'avec les conditions présentes des rapports sociaux, et avec les dispositions dans lesquelles sont aujourd'hui les classes ouvrières. M. Waternau, l'un des propriétaires et le di-

1. Les divers ouvrages où il est traité de la condition des classes ouvrières, notamment Les ouvriers Européens, de M. Leplay, les Ouvriers des deux mondes, les populations ouvrières de la France, de M. Audiganne, offrent de nombreux exemples de mesures de ce genre prises par les maîtres dans les différents centres d'industrie. Voir aussi le rapport de M. le vicomte Anatole Lemercier, dans les Annales de la charité, année 1858, p. 357.

recteur de ces usines, a pris pour base de son œuvre de patronage l'action de la religion par la liberté', Il s'est dit que la religion seule peut réformer les mœurs des ouvriers, et, en réformant leurs mœurs, améliorer leur condition ; il s'est dit aussi qu'on ne peut rien obtenir de l'ouvrier que par sa libre adhésion, et que, si l'ouvrier a besoin d'être dirigé et contenu par une bienveillante tutelle, il faut toujours que -cette tutelle soit volontairement acceptée, et qu'en suivant l'impulsion de ceux qui le guident, l'ouvrier soit persuadé qu'il ne fait que suivre sa propre volonté. C'est sur ces principes que repose tout le patronage des forges de Denain.

« C'est par l'intermédiaire des sœurs de charité que le patronage s'exerce à Denain. Elles sont au nombre de dix-sept. Elles tiennent une salle d'asile, un ouvroir, une classe de filles, une classe de jeunes garçons et une classe d'adultes. Les sœurs visitent les familles d'ouvriers, surtout dans le cas de maladie ; par ces visites, elles acquièrent sur les ouvriers, particulièrement sur leurs femmes, une très-sérieuse et très-salutaire influence ; c'est une autorité toute morale, toute charitable, toute de persuasion, mais qui n'est par là même que plus efficace. Les sœurs exercent pour les jeunes filles le patronage du dimanche. Elles ont organisé, pour les occuper, des récréations instructives et morales ; les jeunes filles s'y attachent librement et de très-bon cœur, et l'on cite comme trait de mœurs attestant l'influence du patronage des sœurs, qu'une salle de bal, ouverte le dimanche à la porte de l'usine, est restée déserte. Le dimanche, un prêtre de la paroisse vient célébrer la messe dans la chapelle de l'usine et faire le sermon ; l'après-midi on chante les vêpres. Presque tous les ouvriers assistent à la messe

du dimanche. Le samedi soir et le dimanche on entend dans la chapelle les confessions des ouvriers. Le nombre de ceux qui remplissent les devoirs de la religion va sans cesse croissant d'année en année. En même temps, les rapports de la police signalent une amélioration notable et constante dans la tenue et les habitudes des ouvriers.

Le directeur ne tolère dans l'usine aucun ouvrier vivant en concubinage. S'il arrive que quelque désordre scandaleux se produise dans un ménage d'ouvrier, le coupable est averti par le directeur, et, si les exhortations demeurent stériles, il est congédié. Les efforts du directeur tendent aussi à réprimer l'ivrognerie, l'un des vices qui exercent le plus de ravages dans les populations du Nord. Il a pris pour règle de n'accorder aucune, gratification, ni aucun avancement, aux ouvriers qui ne sont pas irréprochables en ce point. S'il arrive qu'un contremaître cède à cette funeste habitude, on le dégrade et on le fait redescendre au rang de simple ouvrier. Il est interdit -d'introduire dans l'usine aucune boisson, et il est interdit à l'ouvrier de quitter l'usine pendant les heures de travail. Il y a une cantine, où l'ouvrier peut prendre par journée de douze heures de travail, trois litres de bière. La consommation s'élevait dans les commencements, pour un certain nombre, fort au-dessus de cette limite ; le directeur ayant acquis la conviction par les comptes de la cantine, que les ouvriers rangés ne dépassaient point et même atteignaient rarement cette limite, l'a prise comme règle générale ; mais, fidèle à son système de ne rien exiger que de la conviction de l'ouvrier, il a fait aflScher dans l'usine une statistique extraite des livres de la cantine, de laquelle il résultait que la moyenne de la con-

sommation de chaque ouvrier ne dépassait pas la limite qu'il établissait comme règle désormais absolue. Ces chiffres ont suffi pour réprimer tous les murmures, et la mesure s'est exécutée sans difficulté, au grand profit du ménage de l'ouvrier. Dans les grandes chaleurs de l'été, l'établissement fournit aux ouvriers une boisson composée de vin et d'eau gazeuse qui se paie dix centimes le litre ; en temps ordinaire, on leur donne gratis une boisson saine et agréable, composée d'une décoction de bois de réglisse avec une légère dose d'acide. Les sœurs de charité sont chargées de la pharmacie et du dispensaire. Les ouvriers se montrent très reconnaissants des soins qu'ils reçoivent d'elles ; ces soins sont un des principaux moyens par lesquels ces pieuses filles parviennent à exercer sur l'ouvrier l'influence morale qui est l'objet essentiel de leur mission. Les sœurs président aussi au débit des provisions que la direction de l'usine livre aux ouvriers au prix coûtant ; elles veillent à ce que tous les produits soient de la meilleure qualité. L'esprit de justice et de charité des sœurs est une garantie que l'ouvrier échappera aux fraudes sur la qualité et la quantité des marchandises dont il est si souvent victime dans les débits particuliers. Le débit confié aux sœurs comprend tous les objets qui entrent dans la consommation des ménages d'ouvriers à l'exception de la viande et du pain. Du reste les ouvriers sont entièrement libres d'user des facilités que l'administration leur offre, ou de se pourvoir chez les détaillants de la commune. On évite même de leur adresser à cet égard aucun conseil. Les produits se payent en bons à valoir sur le montant des salaires. Ces bons se délivrent sous le contrôle du directeur, qui veille, au moyen d'écritures rigoureusement tenues, à ce que les

consommations des ménages ne dépassent pas la mesure de ce qui est vraiment utile, et à ce qu'elles ne prennent, dans aucun cas, le caractère de dépenses de luxe. Les sœurs dirigent aussi des fourneaux économiques ; les ouvriers peuvent s'y procurer, au prix de vingt-cinq centimes, un litre de bouillon, cent quatre-vingts à deux cents grammes de viande et une copieuse portion de légumes. Parmi les soins donnés au bien être de l'ouvrier dans les forges de Denain, il ne faut pas non plus oublier la construction d'habitations à bas prix dans le voisinage de l'usine. Telle est l'œuvre du patronage des forges de Denain. La sollicitude pour le bien-être de l'ouvrier y tient autant de place que partout ailleurs ; mais le soin de son perfectionnement moral y est la préoccupation dominante, et c'est cette pensée qui soutient, anime et féconde tout.

Comme œuvre de patronage inspirée par une pensée religieuse et soutenue par un zèle infatigable autant qu'intelligent, il faut citer encore au premier rang la fabrique de M. de Hemptinne à Gand. Les Annales de la Charité ont donné à cet égard des détails du plus vif intérêt; nous les reproduisons en partie. Pour le matériel, le patronage de M de Hemptinne comprend une caisse de prévoyance mutuelle, le payement d'un salaire supérieur au taux normal, un système de primes qui encourage l'ouvrier au travail en l'y intéressant, la diminution des heures de travail. Pour le moral, M de Hemptinne lui-même résume ainsi son œuvre :

« i^ Sévérité très grande pour les mœurs, tant à l'intérieur qu'a l'extérieur de l'établissement, renvoi immédiat de tout ouvrier ayant une mauvaise conduite ; 2° suppression du chômage du lundi et suppression du nettoyage

du dimanche et de tout travail ce jour, à Fexception des travaux urgents ; 3° payement le samedi matin au lieu du dimanche après le nettoyage, ou du samedi soir ; le choix du moment est très-important, parce que la tentation d'entrer dans un cabaret est grande, quand on n'a plus rien à faire, et que, le samedi après-midi, la ménagère a le temps d'acheter le nécessaire, ce qu'elle était obligée de faire le dimanche ; 4^ séparation des sexes et sortie à quelques minutes de distance ; 5° une bibliothèque de bons livres ; 6° une école Dominicale, dirigée par les frères des écoles chrétiennes, pour les enfants et jeunes garçons de douze à dix-huit ans. J'ai consacré une cour spacieuse à quelques jeux, gymnase, pas de-géant, etc. pour les amuser toute la journée du Dimanche et les détourner du cabaret et des salles de danse. Je ne les oblige pas à rester : sur soixante qui fréquentent l'école quarante restent toute la journée. Un maître de musique leur appreqd le chant, un autre leur enseigne la gymnastique ; 70 les ouvriers, pendant le chômage du déjeuner et du goûter, doivent se réunir dans la cour où ils s'amusent aux différents jeux ; pendant qu'ils jouent, ils ne causent pas entre eux, car les conversations sont ordinairement mauvaises. » Dans cet exposé de son oeuvre de patronage, M. de Hemptinne a oublié un trait essentiel qu'il nous a été donné de constater par nous-mêmes : la constante charité du maître envers ses ouvriers, la bonté paternelle avec laquelle il entre dans le détail de leurs misères morales et matérielles, l'inaltérable patience avec laquelle il les écoute, le dévouement infatigable avec lequel il leur prodigue ses conseils, employant tour à tour suivant les circonstances, les encouragements, les consolations ou la réprimande. C'est là qu'est la vraie force

du patronage, et c'est là malheureusement ce que la plupart des maîtres sont le moins disposés à pratiquer. Ajoutons pour caractériser le patronage pratiqué par M. de Hemptinne, un dernier fait qui a sa valeur en ce qu'il établit, par le témoignage d'un homme pratique, que le patronage, loin d'être une charge, est en réalité un profit pour ceux qui l'exercent. M. de Hemptinne s'exprime en ces termes : « Je paye aux ouvriers travaillant en journée un salaire plus fort pour ceux qui travaillent à la pièce, je leur fournis des matières premières meilleures, ce qui facilite leur travail, et par suite ils gagnent davantage. Malgré ce payement plus élevé, je suis persadé que mes produits ne me coûtent pas plus qu'à mes collègues, ayant le choix des ouvriers, et en même temps obtenant d'eux plus d'attention et de soins par la crainte d'être renvoyés. Nous avons diminué les les heures de travail, qui ne se montent aujourd'hui qu'à soixante-douze heures de travail effectif par semaine, y compris le temps de nettoyage, tandis que chez tous mes coufrères, à l'exception de quatre, on les retient quatre vingt une heures. En diminuant les heures de travail, j'ai maintenu le salaire des ouvriers à la journée ; ceux qui travaillent à la pièce ont, par leur activité, rattrapé le le temps, en sorte que je produis autant que jadis en quatre vingt-une heures, (i) »

Parmi les œuvres du patronage industriel, il en est encore une qui appelle une mention spéciale à raison du caractère de tutelle et d'autorité stricte, mais toute paternelle, dont elle est marquée. Nous avons déjà signalé une œuvre de ce genre dans le pays basque ; nous y avons

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